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CHAPITRE XXXIII

La Société des auteurs dramatiques. — Interdiction du Gymnase — Finesse de Poirson. — Mon congé. — Lettre de Davesne. — Ma réponse.

Le traité des auteurs dramatiques expirant fin novembre 1842, la Société posa à M. Poirson les conditions d'un nouveau traité, avec menace d'interdiction. Le directeur du Gymnase ne perdit pas la tète. Il eut soin de traîner la discussion en longueur, et, sachant que quelques auteurs comme MM. Laurencin, de Prémaray, N. Fournier et autres ne faisaient pas partie de la Société, il les fit venir et reçut instantanément plusieurs ouvrages qu'il leur avait refusés un mois auparavant. En même temps, M. Poirson mettait en répétitions une comédie en trois actes , les Frères à t épreuve^ depuis longtemps tombée dans le domaine public. Collaborateur de Scribe pour le Nouveau Pourceaugnac, la Visite à Bedlam et la Somnambule^ il pouvait disposer de ces ouvrages, ainsi que du Sourd, réduit par lui en un acte et dont il touchait seul les droits.

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M. Poirson composa de la sorte un spectacle complet, qu'il afficha le lendemain même de sa rupture avec les auteurs qui s'attendaient à un Relâche.

Le Gymnase était si bien noté dans le public que les Frères ci Vépreuve, la Somnambule et le Sourd firent de très jolies recettes. Il faut dire que la troupe de ce théâtre était excellente et complète.

M. Poirson se frottait les mains en disant :

— Ces messieurs verront qu'on peut se passer d'eux pour faire de l'argent...

Mais, quel travail pour nous autres artistes ! Continuellement au théâtre, de onze heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, et de sept heures à minuit, sans un jour de repos...

Je jouais dans tous les spectacles, et souvent les rôles principaux, honneur que j'aurais volontiers décliné. Le fardeau étant d'ordinaire bien lourd à porter, je faisais tous mes efforts pour le soutenir; mais je ne m'apercevais pas qu'en voulant ainsi sauver la situation, je forçais mes moyens, et que chaque jour je perdais le naturel, la simplicité de mon jeu. Je devenais mauvais sans m'en douter.

Ce fut encore à Davesne que je dus de m'arrêter sur la pente fatale. Cet ami me prouva de nouveau qu'un juge sévère est cent fois préférable pour un artiste aux flatteurs qui l'égarent.

L'interdiction du Gymnase durait depuis huit mois, quand l'époque de mon congé vint me permettre de quitter cette galère. Semblable à l'oiseau dont on ouvre la cage, je pris mon vol avec ivresse.

Je reçus à Bruxelles la lettre suivante de Davesne,

qui occupait alors l'emploi de directeur de la scène au théâtre des Variétés.

Pans, 18 août 1843.

Cher ami,

J'apprends avec bonheur que ta santé, ainsi que celle de ton excellente compagne, est bonne; j'en suis doublement heureux, car je te connais, je sais la peine que tu te donnes, la fatigue que tu éprouves en faisant répéter, en indiquant à chacun ce qu'il doit faire. Je sais aussi qu'en jouant tu y mets tout ton cœur, toute ton âme !

J'avoue qu'en te voyant partir, il y a près de trois mois, je craignais que tes forces ne te trahissent; il t'a fallu un grand courage pour résister au travail que tu venais de faire au Gymnase, travail aussi fatigant que chagrinant!... Ah ! que je voudrais te voir sorti de cet enfer I

Il se présente en ce moment une occasion de réaliser mon souhait. Il y a quelques jours, causant avec Nestor Roqueplan, je lui fis part de mon idée : « Croyez-vous, lui dis-je, que si vous engagiez Bouffé, qui aiiporterait son répertoire avec lui, croyez-vous que ce serait une mauvaise affaire? » — « Vous n'y pensez pas, me dit-il. Bouffé est lié au Gymnase, par un dédit de cent mille francs; la chose est impossible. » — « Je ne suis pas de votre avis, Nestor, dit Henriot, son beau-frère, présent à cette conversation, je trouve, moi, l'affaire excellente. »

Il s'agit maintenant de savoir si tu consenlirciis à entrer aux Variétés? Consult« ta chère femme qui, j'en suis certain, désire autant que moi te voir cesser le métier que tu viens de faire et que tu ferais encore en restant à ce théâtre.

Il ne faut pas te leurrer, cher ami, Poirson ne cédera pas auîf auteurs, tu connais l'homme? et, je te l'ai déjà dit, tu n'étais plus mon Bouffé d'autrefois, tu étais devenu mauvais; le mot est dur, mais il est vrai.

J'attends ta réponse avec impatience, et, dans l'espoir que tu diras oui, je vous embrasse tous les deux en vous souhaitant bonheur et santé.

^'oU•e vieux et sincère aini^

DuiiOlS-DAVESNE.

P.-S. — Et maintenant, monsieur, il faut que je vous gronde un peu; pourquoi n'envoyez-vous pas à votre ami les journaux qui parlent de vous, de vos représe:itations? Je ne vous demande certes pas de les faire parvenir à ceux de Paris, ainsi que le font quelques-uns de vos camarades qui ont du talent mais qui sont modestes par-dessus le marché... Vous me raconterez tout cela à votre retour; ce qui ne m'empêche pas, en attendant, de crier de loin : « Bravo! bravo! »

Quant à vos enfants, n'en soyez pas inquiets un seul instant. Ma femme est allée faire visite à l'excellente M"»« Bitter, qui a le plus grand soin de vos deux tilles, V'ictorine et Pauline ; elles se portent à merveille ainsi que leur bonne grand'mère, qui aime son Bouffé comme un lils. Les belles-mères de cette nature sont rares, il n'en pousse pas tous les jours de semblables, c'est à croire souvent que la graine en est perdue.

De mon côté j'ai été voir, ainsi que je vous l'avais promis Ernest et Hippolyte, à la pension Aubert, à Vincennes. Santé excellente, conduite très bonne.

J'ai assisté, dimanche, à une séance très intéressante à l'institution des sourds-muets, en allant voir ton frère Gustave, qui promet d'être un des élèves remarquables de cette belle institution. Tu n'auras donc qu'à te louer des sacrifices que tu t'imposes pour donner de l'instruction et un état à ce pauvre enfant, frappé d'une cruelle infirmité, et qui, grâce à toi, sentira moins son malheur...

Vous voyez que vous n'avez pas à vous tourmenter, tout ce petit monde va bien, et ne désire qu'une chose, vous revoir bientôt et vous embrasser...

Je répondis, poste par poste :

20 août 1843.

Oui, mon cher ami, nous sommes, Dieu merci, en bonne santé» à part un peu de fatigue, dont je suis largement récompensé, je t'ass'ire.

Puisque tu désires savoir comment se passent mes représentations à Bruxelles, je veux bien te dire, à toi, mon sincère ami, ce lue je ne dirais à personne autre. Le public est d'une bonté, d'une indulgence, qui me touchent sou vent jusqu'aux larm*^ s.

Chaque soirée, nouvelle fêtel Ce sont d'abord des rappels, que je dois croire de bon aloi^ attendu que la race des claqueurs salariés est bannie des théâtres de province et de l'étranger; et puis des bouquets, accompagnés, le plus souvent, de pièces de vers; — oui, monsieur, des versl... dont voici un échantillon :

A Bouffé (Gamin de Paris).

Ce Gamin de Paris que tu popularise.

Libre, joyeux enfant, spirituel lutin.

Qui de nos boulevards anime le terrain,

A pu franchir l'Escaut ainsi que la Tamise.

A Londres, à Bruxelle, il a droit de cité...

Il est cosmopolite, et sa célébrité.

C'est à toi qu'il la doit, tu la rends générale;

Non, ce n'est plus l'enfant de notre capitale,

C'est celui de l'Europe, il te doit son succès.

Tu le peins étourdi, facétieux à l'excès,

Léger mais généreux, excellent fils, bon frère ;

Il grandit à ta voix! Dès que le déshonneur

Menace sa famille et sa vieille grand'mère,

L'enfant devient un homme, et chez le grand seigneur,

A ton sublime élan, alors qu'il s'abandonne,

S'agit-il de tracer une leçon d'honneur,

II ne la reçoit plus, c'est lui seul qui la donne.

Après avoir surpris le secret d'émouvoir. Qui t'a donc révélé le terrible pouvoir De peser sur les cœurs avec ta voix tonnante, De répandre à ton gré l'horreur et l'épouvante, Quand l'avare Grandet succombe au désespoir?

Je m'arrête, Bouffé, d'autres diront ta gloire; J'ai voulu constater tes multiples Succès Sur le sol étranger... y dire tes victoires : C'était au moins le droit d'un poète français!...

Paul Gareau.

Bruxelles, 18 août 1843.

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Tu ne me grouderas plus, j'espère? tu vois que je mets la modestie de côté et que j'ouvre l'écluse aux éloges I

Mais rassures-toi, tu me connais, i;es louanges exagérées n'étourdissent pas le petit acteur de vau (evilles, qui pourtant mentirait en disant que ces preuves de sympathie ne lui sont pas agréables, mais il ne croit pas pour cela être arrivé à la perfection de cet art que nous adorons.

Maintenant, merci de la nouvelle pi îuve de dévouement que tu me donnes. Je serai à Paris le 30 de '.e mois, pour faire ma reatréa au Gymnase, le 1" septembre; lous causerons de ce dont tu fiarles dans ta lettre...

Oh! oui, cher ami, je serais chai'm--5 de cesser le métier abrutissant que j'ai fait pendant huit gran Is mois; mais j'ai bien peur que ce dédit énorme de cent mille fra ncs ne soit un obstacle ins:irmontable pour arriver à ce que n>us désirons tous deux...

Je m'arrête, l'heure de la répétition m'appelle, je n'ai plus que le temps de te dire encore une fois mi roi, et que je t'aime comme on aime un frère!

A toi de cœur,

Bouffé.

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