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CHAPITRE XXXIV

Retour à Paris. — Mon engagement aux Variétés. — Mon répertoire. — Cent mille francs à trouver. — Deux préteurs. — Les Compagnies d'assurances. — M. Debelleyme. — Poirson généleux. — Adieux de mes camarades.

Deux jours après mon retour de Bruxelles, je pris rendez-vous avec Nestor Roqueplan, non pas aux Variétés, mais chez lui. Il fallait garderie plus grand secret sur cette affaire, car si Poirson avait pu s'en douter un seul instant, tout était perdu : il rappelait les auteurs, consentait à leur demande, et me tenait plus que jamais sous sa férule en devenant possesseur de mon répertoire sans lequel il m'était impossible de contracter l'engagement des Variétés, — répertoire qui, proportions gardées, était mon Molière...

Lorsque tout fut convenu avec Nestor, je commençai par me rendre auprès des auteurs, afin d'obtenirleur adhésion au transport de leurs pièces aux Variétés. Bientôt muni de cette autorisation, je fus tranquille de ce côté.

Il s'agissait ensuite de réunir les cent mille francs

du dédit, somme moins facile à trouver qu'un dîner à trente-deux sous.

Je possédais, à cette époque, soixante mille francs, fruit de vingt années de travail, et dont la plus grande partie avait été gagnée dans mes congés... car il m'eût été impossible de faire des économies sur les appointements du Gymnase, qui suffisaient à peine aux besoins de ma nombreuse famille. Il nous manquait donc quarante mille francs. Nestor chercha de son côté, et ne trouva rien. Je commençais à désespérer, lorsque mon ami Duhamel, ancien camarade de pension, me conduisit chez M. Bourgoin, fils de l'ex-sociétaire du Théâtre-Français, qui consentit à me prêter vingt mille francs aux conditions suivantes :

« L'administration du théâtre des Variétés s'engage^ solidairement avec M. Bouffé, à payer à M. Bourgoin la somme de vingtdeux mille trancs, capital et intérêts, de la manièrd suivante :

« Une somme de cent francs sera touchée tous les soirs sur la recette du théâtre des Variétés, jusqu'à parfait paiement de ladite somme de vingt-deux mille francs. En cas de non-exécution des conventions stipulées ci-dessus, M. Bourgoin se réserve son recours contre M. Bouffé.

« Et, afin que le prêteur ne coure aucun risque, il est bim entendu que M. Bouli'é se fera assurer sur la vie. »

Une autre personne me prêta pareille somme, aux mêmes conditions. Nos cent mille francs étaient trouvés; restait à me faire assurer pour une somme de cent sept mille francs , comprenantle capital du dédit, quatre mille francs d'intérêts aux deux prêteurs et la prime exigée pour deux années d'assurance...,.

Je me présentai d'abord à la Compagnie Royale, et,

après avoir donné tous les renseignements nécessaires, je reçus de l'employé un bulletin, avec invitation à me rendre chez le médeci.i de la compagnie. Le lendemain, à l'heure indiqué i, j'étais chez le docteur. Le disciple d'EscuIape, apn'^s m'avoir ausculté, palpé des pieds à la tète, me dit : « C'est bien, monsieur, je ferai mon rapport au conseil » Deux jours après, j'allai savoir le résultat de cetle expertise. Le même employé que j'avais déjà vu me répondit que, d'après le rapport du docteur, le conseil avait décidé qu'il ny avait pas

lieu de m' assurer

Me voilà donc certain de n'avoir pas deux ans à vivre ! c'était, du moins l'avis du marchand de santé. Il y avait là matière à d'assez tristes réflexions; eh bien! chose étrange, je ne m'affectai pas une minute.

Ce refus pourtant m» préoccupait benucoup ; je redoutais de m'adresser à une autre com[iagnie, craignant d'être repoussé une seconde fois, d'autant plus que mon physique n'annonçait pas une santé florissante, le service forcé q le j'avais eu à faire au Gymnase pendant l'interdiction m'ayant horriblement fatigué.

Il me fallait cependant obtenir cette assurance exigée avec raison par mes prêteurs, et fort utile pour moimême, car enfin j'apportais tout ce que je possédais, et si j'étais mort sur ces entrefaites, ma femme et mes enfants se fussent trou v^és sans aucune ressource. J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'un soir, à l'orchestre des Variétés, mon voisin de stalle, dont la figure ne m'était pas inconnue, m'adressa la parole :

— Excusez-moi, monsieur Bouffé, dit-il, de vous parler d'une affaire que vous avez tentée et qui n'a pas

réussi. Ne croyez pas qu'il y ait curiosité de ma part ; je suis l'ami des artistes, et, toutes les fois que j'ai trouvé l'occasion de leur être utile, je l'ai fait de grand cœur...

Je ne savais où ce monsieur youlait en venir, mais son âge, sa distinction, l'air de bonté et de franchise répandu sur son visage, m'inspirèrent une certaine confiance.

— N'est-il pas vrai, continua mon voisin, que vous désirez vous faire assurer sur la vie, pour une somme de cent mille francs? N'est-il pas vrai encore que la Compagnie Royale vous a refusé ? Eh bien, si vous voulez vous rendre demain, à trois heures, à la Compagnie du Phénix, je réponds que vous n'éprouverez aucune difficulté, que vous n'aurez même aucune visite de médecin à subir,

— Je vous remercie, monsieur, mais je serais heureux de savoir à qui je devrai ce service.

— Voici ma carte ; quant au service, il est bien peu de chose, et je suis heureux à mon tour d'avoir pu vous le rendre. N'oubliez pas, demain, à trois heures..

Il me serra la main, et partit.

Cet excellent homme était M. Debelleyme, qui devait, quelques mois plus tard, me nommer tiers-arbitre, à l'occasion d'un procès que Philippe, artiste du Vaudeville, intentait au directeur de ce théâtre.

M. Debelleyme n'avait pas perdu de temps; je n'eus qu'à me présenter à la Compagnie du Phénix ; l'afl'aire fut conclue séance tenante, et, deux jours après, j'avais ma police en poche... Seulement, cela n'était pas bon

marché : trois mille francs payés comptant pour deux années d'assurance !...

Les cent mille francs furent déposés chez M. Thuillier père, chargé de les remettre à M. Poirson en échange démon engagement.

Possédant l'adhésion des auteurs, la somme du dédit, le contrat d'assurance de cette même somme et mon engagement signé avec Nestor, je pouvais sans crainte prévenir M. Poirson.

L'engagement des Variétés était conclu depuis deux jours, et, le 16 novembre 1843, nous devions répéter généralement Daniel le Tam&owr, comédie en deux actes, pour le jouer le surlendemain. En arrivant ce jour-là au théâtre, où tout le monde était à son poste, artistes, musiciens, choristes, etc., je priai M. Poirson de m'accorder quelques instants d'entretien, et lui appris mon départ du Gymnase.

— Mais cela est impossible ! s'écria-t-il ; vous oubliez que vous avez un dédit de cent mille francs ?

— Oh! non, je ne l'ai pas oublié! Cette somme vous sera remise demain malin.

— Quel est le directeur qui ose payer un semblable dédit?

— Cela est peut-être, en effet, téméraire, mais cela est, et c'est le directeur des Variétés qui ose s'embarquer dans cette affaire... J"ai voulu vous prévenir avant de créer la pièce nouvelle, ce qui eût été une perfidie.

Ce procédé, lout naturel, parut le toucher. Me prenant par le bras, et me conduisant sur le théâtre :

— Messieurs, dit-il, je vous annonce une fâcheuse nouvelle ! M. Bouffé ne jouera pas la pièce que nous

devions répéter; il nous quitte, et n'a pas voulu créer le rôle de Daniel qu'il n'aurait pu jouer que quelques fois, et l'abandonner tout à coup, ce qui eût tué la pièce... Je suis certain que vous regretterez autant que moi le départ de votre camarade...

Cette petite scène de famille m'avait ému et gêné en même temps. Je n'ai jamais aimé à poser, encore moins à recevoir des compliments en pleine figure.

— Maintenant, me dit M. Poirson en me conduisant dans son cabinet, voyons, mon cher ami, tout est-il terminé avec les Variétés? votre engagement esl-il signé?

— Oui, j'ai signé avant-hier. Je vous assure que ce n'est pas sans regret que je quitte le Gymnase, mais cette malheureuse interdiction me causait une fatigue, un chagrin que je ne pouvais supporter plus longtemps.

— Vous avez tort, mon cher monsieur Bouffé, de vous tourmenter ainsi. N'avez-vous pas, malgré tout, obtenu, ces derniers temps, du succès dans plusieurs créations ?

— A quel prix, grand Dieu ! En poussant à l'effet, en forçant, en devenant plus mauvais chaque jour...

— Vous vous trompez; si vous étiez aussi mauvais que vous le prétendez, le public, qui n'est pas aussi bête qu'on veut bien le dire, ne remplirait pas la salle ainsi qu'il a fait encore dimanche dernier, où la recette a dépassé 3,800 francs.

Ce chiffre était effectivement fort beau, vu le prix des places à cette époque :

Avant-scène 5 fr.

Premières loges , . . , 4 »

226 MEê SOUVENIRS.

Loges de côté 3 50

Première galer:e 4 »

Stalles 4 »

Orchestre 3 50

Baignoires 3 »

Baignoires de ce* té 2 50

Loges de foyer ... , . 3 »

Loges de côté 2 50

Deuxièmes loge •, 2 50

Deuxièmes de c.'' té 2 »

Parterre 2 »

Amphithéâtre ....... 1 »

— Vous comprenez bien, reprit M. Poirson, qu'en présence d'un pareil résultat, nous pouvons soutenir la guerre injuste que m'ont déclarée messieurs les auteurs- Si l'affaire des Variétés n'est pas complètement terminée, ou si vous pouvez rompre, je vous offre un engagement de cinq ans, moyennant neuf mille francs d'appointements, un jelon de deux cents francs assuré vingt fois par mois ; trois mois de congé chaque année, non payés, bien -entendu...

C'était à n'y pas croij e ! Était-ce bien le même homme que j'avais vu refuser à améliorer ma position en doublant mon jeton de cin'{ francs, qui, tout à coup, m'offrait un engagement sj.lendide! oui, splendide, car ce n'était pas encore le lemps où les milliards couraient les rues, où l'on payait 'ine cantatrice cinq mille francs par soirée, et des chanteuses d'opérettes AiaYet dix mille francs par mois! Tan! mieux pour elles, grand Dieu! Je les félicite d'être v-^nues dans le bon moment, et leur souhaite d'en gagner le double un jour...

Je remerciai M. Poirwon de ses offres brillantes, que, même libre, je n'eusse pas acceptées, car je ne me sen-

tais ni la force ni le courage de continuer un service aussi pénible.

Je lui dis pourtant : « Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition jusqu'à la fin du mois. » Ij accepta cette offre qui lui permit de monter la pièce de Daniel le Tambour, dont le rôle principal fut donné à l'artiste Delmas, qui le joua fort bien.

Ce n'était pas sans de vifs regrets que je quittais mes excellents camarades du Gymnase; on ne se sépare pas insensiblement de ceux qui, pendant quatorze ans, vous ont donné les preuves d'une sincère amitié. Je regrettais cette famille d'artistes, si bien unie, exempte de rivalités, de jalousie; où les anciens donnaient aux jeunes leurs précieux conseils, et où les jeunes respectaient et admiraient les anciens.

Voici les vers que ces bons amis m'adressèrent, le jour de mon départ :

Non, ce n'est pas adieu qu'il faut te dire, Aucun de nous n'en aurait le pouvoir; Non, non, j'en crois cet aimable sourire, Nous ne devons te dire qu'au revoir.

En ton retour nous avons confiance; Si tu trahis ce bonheur espéré, Du temps passé nous aurons souvenance : On se souvient quand les yeux ont pleuré.

On voit que nous ne nous détestions pas trop...

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