THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
« Entre M. Nestor Roqueplan, directeur du théâtre des Variétés, d'une part,
(( Et M. Désiré-Marie Bouffé, artiste dramatique, d'autre part,
<( Il a été convenu ce qui suit, savoir :
« Le directeur engage par le présent M. Bouffé, pour remplir, dans la troupe, tous les rôles de son emploi, et jouer surtout les douze pièces de son répertoire du Gymnase, transporté au théâtre des Variétés, se composant du Gamin de Paris, de la Fille de l'Avare^ Michel Perrin, Pauvre Jacques, les Vieux Péchés, la Maison en loterie, le Père Turlututu, les Enfants de troupe, l'Abbé galant, VOncle Baptiste, le Muet d'Ingouville et le Bouffon du Prince.
« M. Bouffé s'engage à se conformer au règlement dudit théâtre.
« Le présent engagement est fait aux charges, clauses et conditions qui suivent, et que les parties contractantes s'obligent à exécuter dans tout leur contenu, chacune en ce qui les concerne, moyennant les clauses ci-dessus, fidèlement exécutées.
« 11 sera payé à M. Bouffé pour appointements fixes, chaque année, la somme de mille francs par mois ; il touchera en outre un jeton de cinquante francs chaque fois qu'il jouera. Ce jeton lui est assuré vingt fois par
mois; le directeur ne désire qu'une chose, c'est que M. Bouffé en touche trente à la fin de chaque mois.
« Quant aux soixante mille francs que M. Bouffé a avancés pour compléter son dédit et pour lesquels il n'a demandé aucun intérêt, cette somme lui sera remboursée ainsi qu'il suit :
« L'administration s'engage à verser au fondé de pouvoirs de M, Bouffé, une somme de cent francs sur la recette, chaque fois qu'il jouera.
« Il est bien entendu que cette somme ne sera pas versée pendant ses trois mois de congé, juin, juillet et août (non payés, bien entendu)...
« Le présent engagement devra commencer le 1" décembre 1843, pour finir le 1" décembre 1851, et durera par conséquent huit années.
« Tout ce qui est ci-dessus convenu sera exécuté sous peine d'un dédit de la somme de cinquante mille francs, payables comptant.
« Fait double à Paris, le 14 novembre 1843.
« Nestor Roqueplan, Bouffé. «
Un incident curieux s'était produit au moment de la conclusion de cet engagement. Après lecture faite par le secrétaire du théâtre, Nestor Roqueplan prit la plume pour signer.
— A quelle date sommes-nous aujourd'hui ? demanda-t-il.
— Au 13 novembre, lui fut-il répondu.
— Le 13?... oh! alors, je ne signe pas; je n'ai jamais rien signé un 13, à plus forte raison l'engagement
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de Bouffé : cela nous porterait malheur à tous deux. C'est de la superstition peut-être, mais j'en suis convaincu.
Puis, montrant à son gilet un bijou composé d'une douzaine de petites chaînes nattées ensemble, arrêtées à chaque bout par un nœud et ayant tout à fait l'aspect d'une corde :
— Tenez, ajouta-t-il, vous voyez bien cette chaîne, elle m'a été léguée par un de mes amis, pauvre garçon qui s'est pendu à la suite d'une perte de jeu. On prétend que la corde de pendu est un talisman, et je le crois, car depuis que j'ai attaché ce bijou à ma montre, tous les bonheurs m'arrivent ; vous en avez la preuve aujourd'hui par l'engagement de Bouffé, que je signerai — demain, 14 — avec joie. Vous me trouvez sans doute ridicule? mais, que voulez-vous, chacun a ses faiblesses...
J'avais, on se le rappelle, fait à M. Poirson l'offre acceptée de continuer mon service jusqu'à la fin de novembre. Tout en jouant au Gymnase, je répétais aux Variétés, où je débutai, le 5 novembre 1843, par le Gamin de Paris.
Cette pièce faillit bien ne pas être représentée sur ce théâtre... Lafont refusait de jouer le général... Ce beau rôle avait du malheur ; on se souvient que Ferville ne l'accepta qu'à ma prière ; ce ne fut également qu'après bien des pourparlers et à la condition qu'on lui ferait un engagement de cinq années avec augmentation d'appointements, que Lafont consentit à le prendre. Il prétendait que ce personnage de père noble, lui causerait un tort considérable... Combien il se trom-
pait ! Jamais il n'avait obtenu un aussi brillant succès, même dans ses plus beaux rôles I II y révéla des qualités dramatiques qu'on ne lui soupçonnait pas. Ainsi, ce qu'il pensait devoir lui faire tort lui fit, au contraire,' grand honneur...