‹ Mes souvenirsChapitre 41 sur 69 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Un faux sceptique. — Dévouement et bonté de Nestor Roqueplan. — Camille. — Henriot. — Un conscrit soutien de famille. — Leg choristes des Variétés. — Bonheur et inquiétude.

Le langage que tenait d'ordinaire Nestor Roqueplan aurait pu le faire prendre pour un sceptique renforcé ; c'était, au contraire, une de ces natures faciles à attendrir et toujours prêtes à secourir une infortune ou à rendre un service.

Quelle tendresse, quel dévouement n'a-t-il pas prodigués à son frère Camille pendant la cruelle maladie de poitrine dont il souffrit plusieurs années! Et quel profond chagrin n'éprouva-t-il pas en perdant pour toujours ce frère adoré !

A peine quittait-il le deuil de Camille, que son beaufrère Henriot mourut, laissant une veuve et des enfants presque sans ressources. Le bon Nestor se fit immédiatement père de famille, pourvut aux besoins de la maison de sa sœur , et fît donner de l'instruction aux enfants. Ces actions ne sont évidemment pas d'un sceptique.

J'ai dit plus haut qu'on trouvait toujours Roqueplan

quand il s'agissait d'un service à rendre. En voici la preuve.

Je racontais un jour devant lui qu'un jeune musicien, violoniste de la Gaité, que j'avais connu tout enfant, venait de tomber à la conscription, ce qui était d'autant plus malheureux que ce brave garçon soutenait son père et sa mère.

— Vous vous intéressez à ce jeune homme, me dit Nestor, c'est une raison pour que je m'y intéresse moimême. D'ailleurs, il faut protéger les honnêtes gens ; être bon fils est un titre qui en vaut bien un autre : il ne faut pas que ce garçon parte. Je vais vous donner une lettre pour le commandant de la place de Paris.

Quelques minutes après, il me remettait la lettre promise.

— Que votre protégé porte demain matin ce mot au général Sébastiani, en disant qu'il vient de ma part, j'ai de fortes raisons de croire que le général fera droit à ma demande. Je puis vous dire, à vous, ce qui me donne l'espoir de réussir. Il y a quelques années, nous nous sommes rencontrés sur le terrain, Sébastiani et moi, à la suite d'un article assez raide que j'avais écrit dans le Figaro. A l'issue du combat, dans lequel je fus blessé légèrement, le général me tendit la main en me disant : « Mon cher Nestor, si Jamais je peux vous être utile en quelque chose, adressez-vous à moi, je serai trop heureux de vous rendre service. » Comme je ne lui ai jamais rien demandé, je lui rappelle sa promesse et suis certain qu'il la tiendra ; je le connais, c'est l'honneur incarné, quand il a dit oui^ c'est bien aui!

Le surlendemain, je vis arriver mon conscrit, la figure toute bouleversée; il m'apprit que le général l'avait fort bien reçu et lui avait donné une lettre pour le conseil de révision, mais que ce conseil venait de le trouver bon pour le service, que même on lui avait donné sa feuille de route et qu'il devait rejoindre sous trois jours.

Je me rendis à l'instant près de Nestor et lui appris notre mésaventure. Il écrivit une nouvelle lettre que notre jeune homme porta le lendemain au général qui, en la lisant, ne put retenir un formidable juron : « Sacré nom de ..., qu'est-ce qui m'a f...ichu des b... comme ça ? Quand je dis quelque chose, c'est que ça doit être fait! [Donnez-moi votre feuille de route? — et, la déchirant avec colère: — Vous ne partirez pas, sacrebleu ! fit-il, je vous en donne ma parole d'honneur! Allez, et restez tranquille auprès de vos parents. »

Notre conscrit partit enchanté de cette réception un peu brutale, mais qui comblait tout ses vœux.

Je communiquai cette bonne nouvelle à Nestor en lui peignant la joie du jeune homme qui désirait lui témoigner de vive voix sa reconnaissance.

— Qu'il ne s'avise pas de ça ! je le flanquerais à la porte ! Ce n'est pas moi qu'il doit remercier, c'est vous; je ne le connais pas, ce garçon, et, si vous n'aviez pas parlé de lui devant moi, il serait à cette heure bel et bien soldat : c'est donc à vous seul qu'il doit de la reconnaissance.

On ne rend pas un service avec plus de délicatesse, d'esprit et de cœur.

Une autre anecdote achèvera de faire bien connaître Roqueplan.

Le théâtre des Variétés préparait une pièce à spectacle intitulée le Mousse, dans laquelle les choristes paraissaient d'un bout à l'autre. Les répétitions de cet ouvrage commençaient à onze heures et duraient jusqu'à cinq, presque tous les jours ; les pauvres choristes se plaignaient tout bas de ce travail forcé qui les empêchait de gagner quelques sous en dehors du théâtre. Gela se comprend, les hommes gagnant huit cents francs et les femmes six cents, il leur aurait été difficile de mettre de temps en temps les petits plats dans les grands avec un pareil revenu!

Je résolus de saisir la première occasion qui se présenterait pour plaider auprès de Nestor la cause de ces mal payés.

Cette occasion ne tarda pas, heureusement pour eux, car, le même jour, Davesne et moi nous trouvant avec Nestor dans le cabinet directorial :

— Chers amis, dit Nestor, j'avais raison de dire que la corde de pendu porte bonheur ; savez-vous à combien se montent les receltes de cette année? elles dépassent sept cent mille francs!

Cela était vraiment magnifique, étant donné un prix des places analogue à celui que j'ai indiqué dans un précédent chapitre. Quelle meilleure occasion aurais-je pu trouver pour parler de mes choristes?

— Je suis bien heureux, pour vous et pour moi, de ce résultat, dis-je, j'aurais éprouvé un grand chagrin s'il en eût été autrement. Mais, puisque nous avons le bonheur de faire beaucoup d'argent, ne pensez-vous

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pas, cher ami, qu'il serait gentil de répandre un peu de ce bonheur sur de pauvres employés qui gagnent à peine de quoi vivre? Je veux parler des choristes; si vous les augmentiez seulement de cinquante centimes par jour, je suis certain qu'ils vous béniraient.

— Il est charmant, ce Bouffé, avec ses cinquante centimes! Vous ne savez donc pas, mon cher ami, qu'ils sont dix-huit, et qu'à la fin du mois vos cinquante centimes feront dix-huit fois quinze francs. Ce n'est pas une somme énorme, je le sais, mais il y a un vieux proverbe qui dit « les petits ruisseaux font les grandes rivières. »

— Oh oui! je connais ce proverbe, mais le petit ruisseau où nagent ces pauvres diables n'est qu'un bien mince filet, et si vous leur accordiez la grande rivière, ils nageraient dans la joie.

— Je ne vous dis pas non ; j'y penserai.

Sa décision ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain, avant de commencer la répétition, il s'adressa au régisseur :

— Auguste, priez ces messieurs et ces dames des chœurs de venir sur le théâtre.

Quand tout le monde fut présent :

— Mesdames et messieurs, dit Nestor, je vous annonce que vos appointements sont augmentés de quinze francs par mois.

Et, comme ces braves gens se disposaient à le remercier :

— C'est M. Bouffé que vous devez remercier, car c'est à lui que vous devez cette augmentation.

Toujours le même, ne voulant pas qu'on lui dût de la

reconnaissance ; il prétendait que cela le gênait. Quelle charmante nature et quels rapports agréables nous eûmes pendant les quatre années que j'ai passées sous sa direction 1 Quelle différence avec l'autre, grand Dieu!

Il me semblait être dans le paradis et qu'une existence nouvelle s'ouvrait devant moi. J'éprouvais un réel bonheur en voyant chaque jour augmenter les recettes, et pourtant l'inquiétude troublait ce bonheur. Je me disais : « Cette chance continuera-t-elle? n'est-il pas à craindre que le répertoire que j'ai apporté, une fois épuisé, les pièces nouvelles ne fassent pas d'argent? » Je pensais à ce cher Nestor qui, n'ayant pas hésité k pBiyer cent mille francs pour m'avoir, jouait une partie énorme, et je tremblais qu'il la perdit.

Une combinaison capable de dissiper mon inquiétude me vint heureusement à l'esprit.

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