CHAPITRE XXXVli
Dêjazet. — Son engagement aux Variétés. — La poule aux œufs d'or. — Mon appréciation du talent de Déjazet. — Déjazet jugée par elle-même. — Mes créations aux Variétés.
Déjazet donnait alors des représentations à Bruxelles. Sans perdre de temps, j'allai trouver Nestor, et abordai franchement la question :
— Vous disiez l'autre jour que nous faisions beaucoup d'argent; vous ne doutez pas du bonheur que j'éprouve de cet heureux résultat, qui dure depuis plus d'une année. Malgré cela, une crainte me poursuit sans cesse: j'ai peur, en vous voyant mettre tous vos œufs dans le même panier, qu'un beau jour ces œufs viennent à se casser, et qu'il ne vous en reste que les coquilles, ou, pour parler sans métaphore, qu'il m'arrive un accident ou que je sois malade. Quel ne serait pas mon chagrin si un pareil malheur nous arrivait, donnant raison aux bonnes âmes qui ont blâmé votre audace ! Eh bien ! il se présente un moyen de parer à toute éventualité fâcheuse : Déjazet est libre, elle est à
Bruxelles, où elle termine ses représentations ; si j'étais à votre place, je l'engagerais sans tarder.
Roqueplan ne laissait jamais échapper l'occasion de placer un mot spirituel ou satirique.
— Déjazet ? dit-il, mais cela n'a plus cours à la Bourse !
Combien il se trompait, ce cher ami !
Et pourtant, ce fut presque malgré lui qu'il consentit au départ de son beau-frère Henriot pour Bruxelles, où fut conclu l'engagement de Déjazet, à des conditions magnifiques. Mais il y a un vieux proverbe qui dit : « On ne paie jamais trop cher la bonne marchandise. »
En 1843, les Variétés se trouvaient en déficit de 160,000 francs; quatre années plus tard, lorsque Nestor vendit son exploitation à M. Bans, pour devenir directeur de l'Académie royale de musique, il se retira ayant, de son propre aveu, gagné 500,000 francs.
Déjazet débuta aux Variétés le 24 février 1845, par une brillante reprise des Premières armes de Richelieu. Son succès fut énorme, et, à dater de cette époque, elle marcha de triomphe en triomphe, pendant plus de vingt années. Que de créations charmantes firent la joie et les plaisirs de deux générations !
Je n'entreprendrai pas ici la biographie de Déjazet; d'autres plumes plus autorisées que la mienne se sont acquittées de cette tâche aimable. Qu'on me permette seulement d'aborder une question bien tlélicate. En la traitant, je m'attirerai sans doute une critique sévère ; on me blâmera, moi, comédien, de m'arrogerle droit de porter un jugement sur mes camarades. Loin de moi la
prétention de m'ériger en censeur, ou de me croire un juge infaillible ; j'oserai simplement donner mon appréciation sur le tiilent de cette adorable actrice.
Déjazet possédait, au plus haut degré, le charme, l'esprit, la distinction, lançant Je mot, souvent leste et même un peu croustillant, avec un tact, une finesse, je dirai même unQ pudeur que n'apportent pas toujours sur la scène nos reines d'opérettes.
Je dois pourtant rendre justice à quelques-unes de ces dames, qui, dédaignant ce genre d'excentricité, ne sont jamais allées jusqu'à la trivialité et semblent avoir pris modèle sur la délicieuse Virginie, qui, je le répète, lançait le mot comme une flèche et ne manquait jamais d'atteindre le but. Mais elle n'était plus dans son élément quand arrivait ce qu'on appelle au théâtre la tirade. Sa voix dans la tête ne lui permettant pas de varier ses inflexions, de nuancer sa diction, il en résultait souvent que cette diction devenait un peu monotone. Mais le public, sous le charme d'un jeu fin, spirituel et d'une charmante fantaisie, ne s'apercevait pas de ce défaut. Il ne s'apercevait pas non plus des invraisemblances qu'on lui présentait sous les traits de l'actrice aimée. Tantôt c était le marquis de Lauzun, tantôt le vicomte de Létorières, ou bien Gentil-Bernard, Garât, tant d autres encore.
Ces petits bonshommes étaient si gracieux, si pimpants, que l'on se figurait avoir devant soi quelqu'une de ces charmantes statuettes, en saxe, tant recherchées par les amateurs. On aurait voulu posséder ce bijou d'étagère, mais il n'était pas à vendre, Nestor Roque-
plan ne l'eût cédé à aucun prix, car ce bijou était sa poule aux œufs d'or.
Cette poule ne se contentait pas de son charmant caquetage; elle chantait d'une façon merveilleuse.
— Déjazet, disait Ponchard, qui s'y connaissait, peut prétendre au premier rang de nos chanteuses... La nature ne lui a donné qu'un filet de voix, mais elle s'en sert avec une adresse incroyable, un art infini. Jamais je n'ai rencontré une meilleure méthode, plus de style et plus de goût; rien n'y manque, c'est la musique incarnée que cette petite femme ; je n'ai entendu que mon maître Garât chanter ainsi. . .
Ghollet, Duprez, Rossini lui-même, étaient du même avis que le créateur de Georges de la Dame blanche.
J'eus le bonheur de causer souvent de l'art dramatique et des artistes avec cette chère Déjazet, dont le jugement était aussi fin que juste, et qui s'appréciait elle-même avec esprit :
— Je sais ce que je vaux, disait-elle, il faut bien que j'aie quelque talent pour obtenir depuis si longtemps les suff'rages du public ; il y aurait fausse modestie de ma part à dire le contraire, on ne me croirait pas d'ailleurs. Oui, je suis l'enfant gâté du public, un vieil enfant, si vous voulez, mais qu'il a la bonté de trouver toujours jeune, ce dont je lui suis très reconnaissante. Cette bonté, croyez-le bien, ne m'aveugle pas, je sais le rang qui m'est assigné parmi nos sommités artistiques, et quoique de trop aimables biographes aient bien voulu pousser la galanterie jusqu'à dire que j'étais la plus grande comédienne de notre siècle, semblable prétentif^Q n'est jamais entrée dans mon esprit ni dans mon
cœur. Quels titres donneraient-ils donc alors à Mars, à Georges, à Dorval, à Rachel, à Allan, à Rose Chéri, à Plessy ? — Voilà celles que l'on peut appeler les vraies grandes comédiennes de ce temps! Quant à moi, je me contente de la part que le public veut bien me faire ; elle est assez belle, je crois, pour me préserver de toute autre ambition...
C'est ainsi que s'exprimait cette charmante et loyale artiste.
Et surtout, que l'on ne m'accuse pas de vouloir rabaisser son talent ; je n'ai voulu, je le répète, que donner mon appréciation, qu'il est loisible ù tous de combattre.
La présence de Déjazet aux Variétés fut une mine d'or pour ce théâtre; chacune de ses créations fît courir tout Paris. Je me réjouissais d'avoir contribué à cr't engagement, dont les résultats si brillants me rendaient la tranquillité d'esprit dont j'avais grand besoin.
J'ai dit la peur, l'anxiété, que j'éprouvais à la pensée que je pouvais tomber malade, cesser mon service, et mettre ainsi Nestor dans une cruelle situation... Grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi ; ma santé, quoique chancelante, me permit déjouer presque sans relâche et do créer :
Nogent, dans le Chevalier de Grignon^ de Mélesville et Bayard ;
Boquillon à la recherche d'un père, de Dumanoir ;
Christian, dans le Garde forestier^ de De Leuven et Brunswick;
Jérôme le maçon, de Ba ard et De Biéville;
24i MES SOUVENIRS.
Fromont, dans la Carotte cVor, de Mélesville, Antier et Decomberousse ;
Charles, dans les Compagnons du tour de France, de Lockroy et J . de Wailly ;
Pierre Février, de Dubois-Davesne;
Zarillo Mohédani, dans le Filleul de tout le monde, de Souvestre ;
Léonard le perruquier, de Dumanoir et Claiville ;
Sainte-Luce , dans le Pouvoir d'une femme , de Rozier ;
Saboulin, dans le Buveur d'eau, de Paulin Deslandes ;
Monet, dans le Berger de Souvigny, de Bavard et De Biéville;
Bonami, dans Un vendredi, de Bonchardy.
J'avais raison toutefois de douter des pièces nouvelles ; la plupart de ces ouvrages n'obtinrent qu'un succès d'estime.