‹ Mes souvenirsChapitre 43 sur 69 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Alexandre Dumas I". — Le Garde forestier. — Intérieur de Damas. — Une dame de compagnie. — Les tourterelles. — Un troisième acte à faire. — Damas calculateur. — La Foire aux idées.

A l'occasion de la pièce du Garde forestier^ j'eus le plaisir d'entrer en relations avec Alexandre Dumas père.

De Leuven et Brunswick avaient pris le sujet de cette pièce dans un de ses romans ; ils se rendirent auprès de lui en le priant d'entendre leur scénario, qu'il approuva en partie. Ces deux braves garçons lui proposèrent naturellement de toucher moitié des droits d'auteur.

— Laissez-moi tranquille, répliqua Dumas, je ne toucherai rien que la plume pour travailler à la pièce. Et d'abord, à qui destinez-vous le rôle du forestier ?

— A Bouffé.

— Dites-lui donc de venir après-demain, à midi, causer avec moi.

En arrivant chez le charmant écrivain, je fus reçu d'abord par une fort jolie personne de vingt-cinq ans

environ, vêtue d'une fraîche toilette du matin (peignoir de mousseline blanche, garni de bouillons à travers lesquels on apercevait une transparence rose tendre), coiffée d'un bonnet de dentelle coquet dont les brides roses, nouées sous le menton, encadraient une figure séduisante. Qu'on joigne à cela la distinction et l'amabilité d'une vraie grande dame, et l'on jugera comme moi que l'illustre écrivain n'avait pas trop mal choisi sa dame de compagnie.

Dumas ne tarda pas à paraître. Sa toilette, à lui, était des plus simples : pantalon à pied, chemise rose, pas de gilet, de cravate ni de bretelles. Son énorme chevelure, tout ébouriffée, était semblable à l'une de ces têtes de loup dont on se sert pour enlever les toiles d'araignée.

Il m'accueillit de la façon la plus gracieuse en m'invitant à passer dans son cabinet de travail, où je m'attendais à trouver un certain luxe. C'était, au contraire, une retraite d'anachorète, véritable cellule plus longue que large, dont l'ameublement se composait d'un petit bureau, de deux chaises, d'une petite étagère accrochée au mur et supportant quelques volumes. Une grande cage d'osier, placée à côté du bureau, retenait captives deux jolies tourterelles, dont le chant plaintif semblait implorer la liberté.

— Vous êtes étonné sans doute, me dit Dumas, que j'endure cette musique un peu monotone? Mais je tiens à ces deux petites bêtes auxquelles j'ai peut-être sauvé la vie ; elles se sont abattues cet été dans mon jardin, j'ai pu les prendre et les apprivoiser au point qu'elles viennent trottiner sur mon bureau, semblant vouloir

lire ce que j'écris. Vous voyez qu'elles ne sont pas aussi à plaindre qu'on pourrait le croire. Et puis, on assure que ces oiseaux portent bonheur à la maison qu'ils habitent. Mais je ne vous ai pas fait venir ici pour parler tourterelles ; parlons d'affaires. Mes amis, de Leuven et Brunswick, vous ont lu sans doute leur scénario du Garde forestier? Ne trouvez- vous pas que cela manque d'effet, de chaleur, en un mot que les scènes dramatiques sont mollement écrites ? Il me semble, de plus, que deux actes sont insuffisants pour développer le sujet, qu'un troisième acte vigoureux, comme je le comprends, donnerait une certaine valeur à l'ouvrage, en fournissant en même temps à l'actour le moyen de faire valoir toutes ses qualités.

Sans perdre un instant, avec la verve qu'on lui connaissait, Dumas me joua, pour ainsi dire, le troisième acte qu'il avait rêvé et qui, certainement, devait produire un grand effet au théâtre. Je craignis seulem.ent qu'il allât trop loin, habitué qu'il était d'écrire pour des scènes autres que celle des Variétés, ne comportant pas les situations très larges ni très dramatiques.

Au moment où je prenais congé de cet homme charmant, il me dit en me prenant la main :

— Mon cher Bouffé, je ne vous le reproche pas, mais la conversation que nous venons d'avoir ensemble me coûte cent francs.

Et, s'apercevant de ma surprise en entendant cette boutade:

— Cela vous étonne, ajouta Dumas, c'est pourtant la vérité. Oui, cent francs ! jugez plutôt. Je suis en train d'écrire un roman en deux volumes dont le premier,

bâclé en moins de vingt-quatre heures, est déjà sous presse; le second, que j'ai commencé hier, ira rejoindre son camarade demain dans la matinée, Ehbien! ces deux volumes me sont payés quatre mille francs ; je viens de vous dire que j'en écrivais un en moins de vingt-quatre heures, c'est donc à peu près cent francs par soixante minutes que je perds quand je ne tiens pas la plume! Mais je me rattraperai, je travaille très vite, et puis j'ai trouvé le moyen d'économiser du temps. Vous voyez bien ce papier (Dumas avait l'habitude d'employer du papier d'un très grand format), eh bien, je remplis en treize minutes un feuillet qui me prenait un quart-d'heure quand j'avais la faiblesse de retourner la feuille en me servant de poudre ou de buvard. Loin de m'amuser à la ponctuation, je laisse cette besogne à l'imprimeur qui s'en acquitte fort bien. J'ai calculé que, de cette façon, je gagnais deux minutes par feuillet, soit huit minutes par heure : total, pour dix heures, quatre-vingts minutes, ce qui me permet de noircir six feuillets de plus dans ma journée. Vous voyez,- mon cher Bouffé, que l'on me calomnie en disant que Dumas ne sait pas calculer. Malgré cela, soyez tranquille, je vous promets de me mettre à l'œuvre très prochainement et de vous faire un rôle superbe !

Je partis enchanté de cette entrevue charmante que j'aurais voulu pouvoir prolonger et dont j'ai gardé le plus fidèle souvenir.

Il arriva malheureusement ce que j'avais prévu. Dumas retoucha la pièce et fit un troisième acte; on retrouvait dans son travail l'esprit et la vigueur d'un cerveau puissant ; mais la pièce était devenue impos-

MES SOUVENraS.

sible à représenter sur le théâtre des Variétés, où les situations dramatiques ne pouvaient être offertes que dans de certaines mesures à un public que les Potier, les Brunet, les Tiercelin, les Vernet, les Odry avaiens' fait rire si longtemps. J'étais bien parvenu à lui imposer le drame intime du Pauvre Jacques' ei de la Fille de V Avare, mais il y aurait eu danger à tenter d'aller plus loin dans cette voie.

Il fallut donc, non sans regret, renoncer au travail de Dumas ; la pièce fut représentée en deux actes, telle que l'avaient écrite de Leuven et Brunswick, et obtint un assez joli succès.

Brunswick et de Leuven n'en étaient pas d'ailleurs à leur coup d'essai; ils avaient écrit, en collaboration, nombre d'ouvrages dont plusieurs sont devenus centenaires, entre autres le Postillon de Lonjumeau, le Brasseur de Preston et le Roi d'Yvetot, créés d'une façon merveilleuse par l'adorable chanteur et comédien Chollet, que l'on ne remplaça jamais dans aucun des rôles de son répertoire.

Après plusieurs tentatives des plus heureuses, les mêmes auteurs, par la suite, donnèrent au Vaudeville une série de quatre pièces qui, sous un même titre, la Foire aux idées, furent représentées successivement pendant l'année 1849. Elles étaient remplies d'allusions satiriques contre la République, qui se montrait vraiment bonne fille en se laissant vilipender ainsi.

La Foire aux idées eut un immense succès. Tous les soirs salle comble, où le public se partageait en deux camps, dont l'un applaudissait frénétiquement tandis que l'autre sifflait à outrance. Cette musique discordante

n'empêchait pas le dialogue pétillant d'esprit et de malignité de rester maître du champ de bataille.

Ce succès arriva fort à propos pour sauver le Vaudeville d'un désastre inévitable.

Une idée bizarre était passée par la tète des auteurs àQ la Foire aux idées ; ils firent placer dans le vestibule, à côté du bureau de location, une espèce de tronc dans lequel le public était invité à jeter ses idées par écrit. Chaque jour le dépouillement des notes déposées dans cette urne fournissait aux vaudevillistes le moyen de varier les plaisirs du public. C'était tantôt une scène nouvelle, tantôt des couplets sur les décrets baroques concernant le Droit au travail, les Ateliers nationaux et autres folies rêvées par des cerveaux malades.

Le meilleur de tout cela c'est que le Vaudeville, remis à flot, voguait à pleines voiles, succès qui ne nuisait en rien au théâtre des Variétés son voisin, dont les recettes étaient de plus en plus brillantes'.

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