CHAPITRE XXXIX
Le foyer des Variétés. — La première pièce de Brunswick. — Odry. — Brunet. — Romieu. — Henry Monnier. — Jocrisse et Rachel. — Les Couturières. — Les grelots de la diligence. — Romieu et Henry Monnier.— Première rencontre des deux mystificateurs.
Rien de plus triste qu'un foyer d'artistes dont le théâtre ne marche pas; par contre, rien de plus gai, de plus amusant quelquefois, que celui d'un théâtre en prospérité. Les Variétés se trouvaient dans ce dernier cas ; aussi était-il fréquenté par les auteurs en vogue de cette époque, Dumersan, Dumanoir, Bayard, Mélesville, Gabriel, Brunswick, etc.
Un soir qu'on félicitait Brunswick de ses succès : — « Eh bien, voyez, dit-il, ce que c'est que la vocation et la ténacité ; si nous avions tenu compte, mon frère et moi, des conseils de notre père, je n'aurais jamais écrit une ligne pour le théâtre, et mon frère Lhérie * ne serait jamais monté sur les planches.
i. Lhérie, charmant acteur de genre, distingué, spirituel, en un mot de la bonne école, celle des Potier, des Vernet, des Arnal, des Numa, etc. Cet artiste obtint pendant plusieurs années de vrais et légitimes succès au théâtre des Variété.<!
« Il faut que je vous raconte l'histoire de ma première pièce ; elle est assez drôle.
« On sait que mon père tient une boutique de bijouterie et d'objets d'art, rue Vivienne. C'est là qu'au sortir du collège, j'ai passé quelques années comme teneur de livres ; mais, ne me sentant aucun goût pour faire fabriquer des curiosités rue Saint-Martin ou rue des Arcis, et les livrer ensuite aux amateurs comme spécimens des siècles passés, je m'amusais à écrire de petites comédies, au grand désespoir du père Brunswick, qui ne connaissait que le commerce, et déclarait que tout ce qui ne présentait pas un bénéfice instantané, n'était pour lui qu'une utopie.
« Un beau jour, persuadé d'avoir fait un chef-d'œuvre, j'obtins de la famille qu'on se réunirait pour en entendre la lecture.
« Les membres de cet indulgent comité m'applaudirent de tout leur cœur. Le père Brunswick n'avait pas sourcillé pendant la lecture... »
Brunswick, prenant aux moments voulus l'accent allemand de son père, nous joua la scène suivante, en véritable comédien :
— « Eh bipu, [tèie, lui dis-je, qu'en i)ensç7.-vous?
— (( Eh itien, oui ! 'a bièce ne barait b.is Irup mal, triais il s'agit maintenant de la faire recefoir bar un tirecdeur.
« Quelques jours après, je lui annonçais que la pièce était reçue.
— « A la ponne heure, mais guand la rebétera-d-on? • — « Bientôt, je l'espère ; je dois la lire aux acteurs la
semaine prochaine.
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— <' C'est très pien, mais guand sera-t-elle chuée?
— « Dans un mois, au plus tard.
— « Oui, mais aura-t-elle tu succès ?
— « Je l'espère.
— « Oh ! c'est une pelle chose que l'esbérance, mais, ça n'emblit pas la pourse.
« Un mois plus tard, nouveau colloque :
— '< Eh bien, mon père, ma pièce a obtenu du succès.
— « Oui, je sais, mais fera-t-elle de l'archent maintenant?
— « Les recettes sont très agréables.
— « Oui, mais cela turera-t-il longtemps?
— « Dame, je ne sais pas.
— « Eh pien, j'en suis pour ce que je chai tit, le métier t'audeur est scapreux, tandis que la pichouterie, c'est pien blus certain.
« Enfin, mon bon père, apprenant un jour ce que me rapportaient mes droits d'auteur, me dit :
— '< Mon garçon, je vois que tu as pien fait de gontinuer; c'est un pon métier, tu cagnes blus d'archent que moi, mais bense à mettre de godé, on ne sait bas ce qui beut arriver 1... »
Ce récit n'offre peut-être rien de bien drôle à la lecture, mais il était très amusant, joué par ce diable de Brunswick avec un naturel parfait.
Odiy, retiré du théâtre depuis quelque temps, et à qui je n'avaiè jamais parlé, entra un jour dans notre foyer, et, venant droit à moi :
— Je viens de te voir jouer la Fille de l'Avare, dit-il, j'ai été content de toi, et, comme je ne t'ai jamais rien
donné, je te permets de me tutoyer. Voyons comment tu t'y prendras. N'aie pas peur... Supposons que tu me rencontres et que je te dise : « Bonjour, petit, comment vas-tu ? »
— Ça ne va pas mal, et toi, Odry? répondis-je.
— Elî bien, tu vois, ça n'est pas plus difficile que ça...
Ceux qui ont connu ce type si original, si amusant, duquel on disait : « Si vous avez le spleen, prenez quelques doses d'eau de riz (d'Odry), et vous êtes certain de votre guérison, » témoigneront de l'efficacilé de ce remède. Gomment ne pas rire aux spirituels lazzis de l'auteur de la chanson des Bons Gendarmes, dont Arnal a célébré le succès dans une Epître à Odry^ qu'on trouve dans son volume des Boutades, En voici le début:
Poète original, dont la musé chérie Célébra les vertus de la gendarmerie, Appui de l'innocence, effroi de l'épicier, Toi qui fis de Pégase un docile coursier. Tu permettras, malgré ta candeur reconnue, Qu'à toi la vérité se montre toute nue...
On retrouve, dans les soixante vers qui suivent, l'esprit si fin qu'Arnal apporta toujours sur le théâtre.
Je vois encore l'auteur des Bons Gendarmes dans son rôle de cureur d'égouts de la Canaille où, par parenthèse, il était moins que canaille tout en étant vrai. Il me semble aussi l'entendre chanter l'air de Guido et Ginevra. Rien de plus grotesque et du plus comique, à la fois, qu'Odry se promenant devant la rampe pendant la ritournelle; loisque, de sa voix harmonieuse,
il entamait ce morceau, si joliment interprété par l'adorable chanteur de l'Opéra, les rires éclataient de toutes parts, et le public ne manquait jamais de bisser celte bouffonnerie. Alors Odry s'avançait au bord de la scène, et, la main sur son cœur, disait au public d'une voix émue : « Ne le dites pas à Duprez, surtout, ça lui ferait de la peine. » Ce qui valut, un jour, une brillante ovation au grand chanteur qui se trouvait au nombre des spectateurs de l'orchestre.
On pense bien que je ne fus pas le dernier à fêter ce prince du chant.
Ijiunet, malgré ses quatre-vingts ans, venait assez souvent passer quelques heures au foyer du théâtre témoin de ses succès, tout heureux de retrouver là quelques-uns de ses anciens camarades, entre autres Lepeintre aîné, qui lui tenait tète dans un feu roulant de calembours.
C'est alors que ce bon Brunet témoignait ses regrets de ne plus jouer la comédie; il aurait voulu, disait-il, mourir dans un quinquet.
Il racontait un jour que lui, Jocrisse, avait donné un conseil à Rachel, pour le rôle de Roxane, dans Baja- ::el; la grande tragédienne en avait tenu compte, ce dont il était tout fier.
Il nous disait encore : « Voyez-vous, mes enfants, tout le secret de la comédie, c'est le naturel. Pourquoi ai-je été si bête en scène? — C'est que je m'identifiais avec les bêtises qu'on me faisait dire, et que je ne m'amusais pas à chercher l'esprit... Je n'ai jamais été au Conservatoire, moi ; le genre de rôles auquel je me des-
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linais, et surtout ma petite taille, m'en eussent d'ailleurs fermé les portes ; mais je n'ai pas la prétention de croire que cette institution n'est pas bonne à quelque chose. »
Brunet, étant directeur, poussait à un tel point la préoccupation de la mise en scène, que, dans la pièce des Couturières, il voulut jouer le bout de rôle du propriétaire, qui ne paraissait pas devant le public. Il avait tout simplement à frapper à la porte du fond, en disant : « Fa t-il quelqu'un? » et, n'obtenant pas de réponse, il ajoutait : « Si vous n'y êtes pas, dites-le, au moitis? »
Le public, en reconnaissant la voix de son acteur aimé, l'applaudissait sans le voir. Le croirait-on? Brunet se faisait un devoir de s'habiller des pieds à la tète pour dire ces quelques mots dans la coulisse. J'ai été témoin de cet excès de conscience.
Une autre fois, pendant la représentation de la Dili' gence attaquée, trouvant que le garçon d'accessoires, chargé de secouer un collier de cuir garni de grelots, pour imiter le bruit des chevaux de la diligence, remplissait fort mal sa fonction, et que l'eflet produit manquait d'exactitude, Brunet s'empara de ce collier, le passa autour de son cou, et se mit à galoper derrière la toile de fond, en imitant le trot d'un cheval. Satisfait du résultat, il répéta cet exercice pendant quarante représentations, avec une naïveté charmante.
Nous avions encore le plaisir de voir assez souvent peux farceurs à froid, très amusants et surtout très spirituels, Roniieu et Henry Moniiier.
Romieu, dont la jeunesse n'avait été qu'une longue suite de folies et d'excentricités fut, plus tard, l'un de nos meilleurs sous-préfets. C'est lui qui, le premier, eut l'idée de donner à ses administrés une prime pour la destruction des hannetons, ce qui fut un véritable bienfait pour les cultivateurs.
Dantan jeune, le sculpteur resté célèbre, fitsa charge, en hanneton, la croix de la Légion d'honneur attachée sur l'une des ailes de cet insecte nuisible.
Cette charge eut un énorme succès. Tous ceux qui connaissaient Romieu voulurent posséder le hanneton décoré, qui eut même les honneurs d'une complainte très spiriliiollo que M. Altaroche publia dans le Charivari de ci.'llc épuque. En voici quelques couplets, sur l'air de Fualdès:
Ce hanneton incendiaire, En si grand nombre volait, Que sa masse obscurcissait Le soleil qui nous éclaire, Faisant un bruit si confus Qu'à Feydeau l'on se fût cru.
Romieu, transporté de rage, Tira son épée et leur Envoya sa croix d'honneur, Avec son Mousse au visage, Mais l'animal furieux N'en devint que plus nombreux
L'insecte comme une teigne, Rongea tout le sous-préfet, Commençant par le plumet Et finissant par l'empeigne.
A l'instant il dévora, Yeux, pieds, mains, et ccetera.
Il a brandi son épée Tant qu'il eut un bras encor, Mais, lorsque de tout son corps Sa langue seule est restée, Cette langue a proféré : Vive 1^ roi des Francés!
Bientôt le garde champêtre A recueilli ses débris.
Lesquels étaient si chétifs Qu'en sa poche il put les mettre, Car il ne restait, je crois.
Que le Mousse avec sa croix.
Peu de temps avant sa nomination de sous-préfet, Romieu avait fait paraître, sous le pseudonyme d'Auguste Kernoc, un roman ayant pour titre le Mousse et qui obtint un certain succès. C'est ce livre que rappelle la complainte.
Au temps des gamineries de Romieu, on parla un jour devant lui de l'imperturbable sang-froid de Henry Monnier qu'il n'avait jamais vu.
— Je voucirais bien me trouver aux prises avec ce gaillard-là, dit-il.
Une personne présente lui répondit :
— Prenez garde, Romieu, ce gaillard-là est plus fort que vous, et je le crois capable de vous rendre des points au jeu de la mystification.
— Ceci est à voir, et nous verrons, mais promettezmoi de ne pas le prévenir.
Un soir que Romieu et Henry Monnier se trouvaient dans notre foyer, quelqu'un leur demanda depuis quel temps ils faisaient commerce d'amitié.
— Depuis vingt ans environ , répondit Monnier , nous ne nous étions jamais vus avant cette époque et notre liaison se fit d'une façon assez drolatique; demandez plutôt à Lazarille, — et il désignait Romieu. Voilà comment ce monsieur, ici présent, s'introduisit dans mon domicile :
«Nous étions en hiver, au mois de novembre. J'étais tranquille au coin de mon feu, mon coucou venait de chanter onze fois, quand on sonne à ma porte. Ma femme de ménage étant partie depuis midi, et n'ayant pas voulu m'embarrasser d'un valet de chambre, pour raisons de moi connues, je vais ouvrir et me trouve en face d'un monsieur assez laid, comme vous pouvez voir, mais aux manières très distinguées, comme vous pouvez le voir encore, et qui mo demande très poliment :
« — M. Henry Monnier?
« — C'est moi, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.
(' — Merci.
« Et, se jetant dans mon unique fauteuil avant même que je lui proposasse de s'asseoir :
« — Oh ! dit l'inconnu, je suis rompu de fatigue.
Quelle course, grand Dieu ! Mais vous demeurez au diable! Et puis, quelle idée baroque vous est passée par la tête d'aller vous percher au cinquième? c'est éreintant de monter chez vous.
« Aux façons de mon visiteur, je flairai tout de suite un farceur, dépêché sans doute par quelque mystifié. Dès lors, je me tins sur mes gardes, et, loin d'avoir l'air étonné du sans-gêne de ce monsieur, à qui je me gardai bien de demander son nom, je répondis :
« — Que voulez-vous! on demeure où l'on peut.
« — Oui, mais c'est bien haut... Vous n'avez rien à m'offrir?
« — Si, un verre de cassis; ça vous va-t-il?
« — J'aimerais mieux manger quelque chose, je meurs de faim.
« — Ah ! vous tombez mal, il ne me reste qu'un morceau de fromage de Gruyère, du pain et du vin.
a — Votrel'garde-manger n'est pas riche ; enfin! va pour le fromage de Gruyère, ça vaut mieux que rien. Mais savez-vous qu'il ne fait pas chaud ici? mettez donc un peu de bois dans la cheminée?
« Je compris que mon individu cherchait à me mettre en colère et je me promis d'être impassible.
« — Donnez-moi donc des pantoufles , je souffre horriblement dans mes chaussures.
« — Voici les pantoufles demandées.
,( — Eh bien ! et la robe de chambre ?
« — Il faudra vous en passer, je n'en ai pas.
« — Je vous fais mon compliment, vous êtes joliment monté.
« — Dame, écoulez donc, .je ne m'attendais pas à l'honneur de votre visite.
« — Oh ! je ne vous en veux pas, à la guerre comme à la guerre. J'ai pourtant une chose à vous demander qui vous contrariera peut-être.
« — Voyons?
« — Il me semble qu'il se fait tard ; comme je demeure dans une maison où l'on ne tire plus le cordon après minuit, vous ne voudriez pas me voir coucher dans la rue?
« Le farceur croyait bien que j'en avais assez, mais pas si bête !
« — Eh bien! répondis-je, ne vous en allez pas, couchez ici.
«< — Où ça?
« — Avec moi.
« — Ça ne vous ennuiera pas?
« — Pas le moins du monde.
« Nous nous couchâmes côte à côte et ne fîmes qu'un somme jusqu'au lendemain matin, où la scène recommença.
« — Ce n'est pas pour vous flatter, mais vous avez un fichu lit. Enfin, on prend ce qu'on trouve. Si vous n'avez pas de robe de chambre, vous possédez des rasoirs, j'espère?
« — Et des meilleurs, venant d'Angleterre, de vrais damas... prenez garde de vous couper.
i< — Je ne me coupe jamais. Eh bien? et le savon ? et le pinceau?
« — Voilà, à la pâte d'amande, première qualité.
« —Ah! vous. en êtes encore là? Vous ne connaissez
donc pas la poudre de savoij ? c'est beaucoup plus coni' mode. Enfin! Maintenant, vous avez; peut-être des brosses et du cirage?
« — Véritable cirage anglais, fabriqué rue de la Jussienne, à Paris.
« — Donnez, je suis bien forcé de faire mes bottes moi-même, puisque vous n'avez pas de domestique. Allons, adieu; je ne vous demande pas un déjeuner puisque votre buffet est veuf de comestibles, mais si vous voulez accepter celui que je vous offre, cela me fera plaisir.
(( — • Volontiers.
« — Gomment, sans me connaître?
« — Vous oubliez que nous sommes camarades de lit,
c< — Ah! décidément, mon cher Monnier, vous êtes d'une belle force, et Romieu vous rend les armes. »
Monnier, prenant tout à coup l'organe de son M. PrU' dhomme^ conclut ainsi l'anecdote :
— Voilà, mesdames et messieurs, comment un jour, ou plutôt une nuit néfaste, ce magistrat irréprochable, ce préfet modèle, ce bourreau des hannetons, ce sau^ veur de l'agriculture frrrançaise, ce grand citoyen qui a si bien mérité de la patrie, est devenu l'une des attaches les plus précieuses de mon cœur d'homme !
Ceux qui ont eu le plaisir d'entendre ailleurs qu'au théâtre ce charmant conteur, peuvent se faire une idée de la manière dont il jouait cette scène, prenant et quittant sans efforts la voix et les attitudes des deux personnages. On ne pouvait être à la fois plus original, plus spirituel et plus amusant.