CHAPITRE XL
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. — M. Bans, — M. Morin et Davesne. — Un congé à Nantes. — Événements politiques. — Une bonne soirée. — Les obsèques du général Bréa. — Une représentation pour les pauvres. — Nos deux fils sans emploi. — Départ d'Ernest pour la Californie — Je tombe gravement malade.
J'ai déjà dit que les relations entre Nestor Roqueplan et moi étaient plutôt celles de deux bons amis que celles qui existent souvent entre directeur et pensionnaire. Je n'avais jamais été plus heureux que depuis mon entrée aux Variétés. Je goûtais un bonheur si parfait que cela me faisait peur. Je me disais : « Cela n'est pas possible, il va m'arriver quelque chose de fâcheux. )) — Je ne me trompais pas. La série de mes nouveaux chagrins commença par le départ de Nestor, qui nous quitta pour diriger le grand Opéra, après avoir vendu les Variétés à un M. Bans, millionnaire anglais, n'entendant rien aux choses du théâtre et ne voulant être directeur que pour produire sur la scène M"^ Delorme, qu'il épousa plus tard. Cette demoiselle
était élève de M. Morin, professeur au Conservatoire, que M. Bauce nous donna pour administrateur.
Le jour où ce dernierme fut présenté, je fis observer à Nestor qu'il partait sans penser à assurer une position à son dévoué Davesne, qui n'avait d'autre garantie que sa parole d'honneur.
— Soyez tranquille, répondit M. Morin, Davesne restera avec nous tant qu'il voudra; c'est un ancien camarade de classe du Conservatoire , que je tiens à m'attacher.
Cette parole me rassura sur la situation de mon ami ; mais on verra plus loin quelle valeur elle avait.
Un engagement m'appelait à Nantes pour y donner dix représentations ; je partis le 1" juin 1848, avec ma femme et notre fille Victorine, confiant sa sœur Pauline à M"^ Anglade, leur institutrice, en qui nous avions toute confiance.
Quant à nos deux fils, Ernest et Hippolyte, ils étaient en apprentissage, depuis trois mois déjà, chez M. Marchant, riche fabricant de bijoux, qui les traitait comme s'ils eussent été ses enfants.
C'était ordinairement la bonne maman Bitter qui veillait sur cette petite famille pendant mes congés, mais la mort nous avait ravi cette mère adorée.
J'arrivai à Nantes le 3 juin et donnai, le 5, ma première soirée. La présence d'un nombreux public me prouva que les Nantais s'étaient souvenus de l'artiste qu'ils avaient applaudi en 1837,
Je me réjouissais du rési Uat de mes premières représentations et pensais qu jr; n'aurais qu'à me féli-
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citer d'avoir contracté cet engagement; mais il n'en fut pas ainsi.
Des affiches, placardées sur les murs de la ville, nous apprirent bientôt qu'à la suite d'une formidable insurrection armée, Paris venait d'être mis en état de siège. Le public, on le comprend, ne songea plus guère au spectacle ; je me sentais moi-même peu disposé à continuer mes représentations ; le théâtre fut donc fermé pendant plusieurs jours. Mais les autorités, voulant rassurer la population, ordonnèrent sa réouverture, et la salle se trouva assez bien garnie pour voir Michel Perrin et les Vieux Péchés.
Un soir de la semaine suivante, je jouais les Enfants de troupe. Le maire de Nantes se trouvait, comme d'habitude, dans sa loge d'avant-scène, car il ne manquait pas une représentation, afin de rassurer ses administrés. Il était dix heures; le premier acte à moitié joué, je me trouvais enscène avec la jeune première, quand tout à coup le maire se pencha en dehors de sa loge, minterpellant d'une voix vibrante d'émotion :
— Pardon, monsieur Bouffé, dit-il, je vous prie d'interrompre un instant le spectacle ; j'ai une communication très importante à faire au public.
Cette intervention causa une stupeur générale.
— Rassurez-vous, mesdames et messieurs, continua le magistrat, je n'ai qu'une Ijonne nouvelle à vous annoncer. Je reçois à l'instant une dépèche du gouvernement, qui m'apprend que l'insurrection est vaincue sur tous les points, et que Paris est parfaitement tranquille. Croyez que je suis heureux de vous annoncer cette
bonne nouvelle que nous attendions tous avec la même impatience.
Quatre salves d'applaudissements répondirent aux paroles consolantes que venait de prononcer le maire, qui put se vanter d'avoir eu de V agrément, comme on dit au théâtre ; aussi, était-il rayonnant de joie, en me disant : « Continuez maintenant, monsieur Bouffé, c'est à votre tour d'être applaudi, et nous n'y manquerons pas, soyez-en certain. »
La soirée se termina par un rappel de tous les artistes, ce qui en province n'est pas une banalité comme à Parisj où nous voyons rappeler les alcides, les" éléphants, voire même les chiens savants, avec le même enthousiasme que nos premiers artistes.
Le surlendemain de cette bonne soirée, nous reçûmes de notre ami Davesne une lettre qui nous rassurait complètement. Nos erifants n'avaient couru aucun danger ; je souhaitai qu'il en fût de même pour tous ceux qui nous intéressaient. Cette lettre nous annonçait que les restes du général Bréa venaient d'être dirigés sur Nantes, sa ville natale, pour y être inhumés dans le tombeau de sa famille.
Deux jours après un bateau à vapeur entrait, en effet, dans le port, et venait s'amarrer au bord du quai. Sur le pont de ce bateau se trouvait un catafalque renfermant le corps du vaillant soldat. Le cercueil, qu'on apercevait à peine, caché sous les fleurs, les couronnes et les palmes, que cette fois on pouvait bien appeler les palme? du martyre, fut entouré par le clergé de toutes les paroisses de la ville, dont les cloches sonnaient le glas. Les prières commencèrent ; les cinquante mille
personnes accourues pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Bréa gardaient un silence religieux; mais, quand la bière apparut aux regards de cette foule attendrie, un murmure douloureux se fît entendre et ces cinquante mille assistants, groupés sur les deux rives du fleuve, tombèrent à genoux spontanément, comme à un signal, offrant le spectacle le plus imposant, le plus grandiose et le plus touchant que j'aie jamais vu !
Le cortège funèbre se mit en marche pour se rendre à la cathédrale ; le cercueil fut porté à bras par les portefaix du port; ces braves gens, que toute la ville estimait, avaient tenu à honneur de donner cette dernière preuve de dévouement et de reconnaissance au protecteur qu'ils venaient de perdre pour toujours. Phisieurs de ces hommes de bronze , anciens compagnons d'armes du général, président honoraire de leur société de secours, pleuraient comme des enfants sur la mort de leur père.
Par suite de ces événements, je ne pus donner que cinq représentations au lieu de dix indiquées sur mon engagement; mais ceci n'était qu'un bien petit malheur auprès de ceux que la Franco avait à déplorer.
Je voulus, avant de quitter Nantes, donner une soirée au bénéfice des pauvres. Grâce au concours de tous les artistes de la troupe, nous pûmes organiser une représentation des plus attrayantes, et nous vîmes avec joie le public se rendre en foule au théâtre. La recette fut magnifique. C'est ainsi que le plaisir des uns soulage les souffrances des autres. Je partis le cœur content d'avoir pu contribuer à cet heureux résultat.
De retour à Paris, j'appris d'abord que M. Morin, en dépit de sa promesse, avait congédié son camarade de classe du Conservatoire, qu'il avait dit tenir à s'attacher, et dont il se détacha d'une façon très brutale. Davesne resta seize mois sans place; il fut enfin engagé à la Comédie-Française, en qualité de directeur de la scène, fonction qu'il remplit pendant plus de vingt ans à la satisfaction de tous, auteurs, acteurs et directeur, qui demandaient ses conseils et les mettaient à profit. C'était, en effet, une rare intelligence et un véritable artiste, queHous regrettent encore.
Quelques jours après notre arrivée, je reçus de M. Marchant la lettre suivante :
Paris, 16 août 1848.
Mon cher monsieur Bouffé,
Cette malheureuse révolution est venue anéantir toute espèce (le commerce et surtout celui des objets de luxe... Je travaillais en général pour l'aristocratie, je me trouve donc tout à coup sans aucune commande, et, pour comble de malheur, je viens de perdre deux cent mille francs, comme actionnaire dans la maison de banque de MM. Bouin ; c'était toute ma fortune. Je n'ai d'autre ressource que celle d'accepter la proposition d'un ami, qui m'appelle à Londres pour me mettre à la tète de sa fabrique... Croyez que je regrette bien vivement de ne pouvoir terminer l'apprentissage de mes deux chers élèves.
Croyez aussi, cher monsieur Bouffé, à ma vive sympathie.
Marchant.
Nos deux jeunes gens, après trois ans d'un apprentissage qui nous coûtait six cents francs par an pour chacun d'eux, ne savaient donc plus que faire. Il ne fallait
pas songer à trouver un fabricant qui voulût bien les prendre pour terminer leur apprentissage; l'ouvrage manquait partout. Cependant il était urgent de les occuper à une besogne quelconque, afin de leur éviter les mauvais conseils de l'oisiveté. Hippoljie, le plus jeune, entra au pair dans les magasins du Gagne-Petit, où, après quelques années, il devint chef de rayon. Quant à Ernest, il lui passa par la tête de partir pour la Californie. Nous nous y opposâmes d'abord de toutes nos forces, mais il prétendait qu'en empêchant l'exécution de son projet, on lui fermait l'accès d'une fortune certaine. Il fallut donc nous résigner, dans son intérêt, à nous séparer de ce fils bien-aimé. Il partit en emportant une pacotille de marchandises d'une valeur de quatre à cinq mille francs, et quatre mille francs en argent, tant pour le voyage que pour son installation à San-Francisco. Il vit bientôt, dans ce pays, s'évanouir ses rêves de fortune. En moins de six mois, il perdit tout ce qu'il possédait. Je laidai le [)lus longtemps qu'il me fut possible, et, après une lutte de trente années, le pauvre ami fut trop heureux de trouver un emploi de régisseur dans un hôtel français.
Ma santé, depuis longtemps chancelante, ne put résister au chagrin que me causa le départ de notre fils ; une cruelle maladie nerveuse se déclara, et, pendant cinq années, je fus incapable de monter sur un théâtre!