CHAPITRE III
Les théâtres bourgeois en 1817. — Le cordonnier de la rue MauconseiL — Les Vêpres Siciliennes, de Casimir Delavigne. — Une panique, rue Aubry-le-Boucher. — La Femme d deux Mans, mélodrame. — Un pasteur féminin. — L'ami de la maison. — Compliments et conseils.
Je savais qu'il existait alors plusieurs théâtres de société ; c'était une fureur, on en trouvait au moins un dans chaque quartier de Paris; mais dans ce nombre, quatre seulement pouvaient ajuste titre s'appeler théâtres. Le premier, théâtre Mareux, situé l'ue Saint-Antoine, vis-àvis la rue de Jouy. Le second, théâtre Doyen^ rue Transnonain ; on n'aurait pu mieux choisir le nom du propriétaire de ce théâtre, qui devint eflectivement le doyen des théâtres bourgeois de Paris. Le troisième, rue Chantereine, aujourd'hui rue de la Victoire, construit et dirigé par le machiniste en chef de l'Opéra de cette époque; la salle pouvait être grande comme celle du théâtre Cluny et fort joliment décorée. Le quatrième, rue de Paradis, au Marais, non loin du grand Mont-dé- Piété, dirigé p.ar Thierry, peintre en bâtiments; ce théâtre, plus petit que les précédents, n'en était pas •
moins fort gentil. Quant aux autres, dont la plupart pouvaient se flatter de n'être que de véritable^ bouihouis, très-curieux du reste dans leur genre, je vais essayer de vous en faire la description. J'aimerais mieux vous raconter cela de vive voix qu'avec la plume; je serais plus à mon aise, bien que je n'aie pas la prétention de me croire un conteur remarquable (ils sont trop verts), mais j'ai celle de me croire un peu moins gauche en parlant qu'en écrivant. Je voudrais pourtant vous amuser quelques instants en vous donnant une idée des soirées drolatiques que j'ai passées à ces spectacles comme on en voit rarement, Dieu merci!
Je commence par celui de la rue Mauconseil, bâti dans l'atelier d'un disciple de saint Crépin, au troisième étage d'une de ces maisons dont la construction se perd dans la nuit des temps. Le soir où je me 'trouvai au nombre des spectateurs, on jouait, ou plutôt on écorchait « les Vêpres Siciliennes » . IJ administration ^ n'ayant pu se procurer une cloche pour sonner les vêpres, avait trouvé plus simple de la remplacer par une casserole en cuivre. Un son fêlé trahissait l'origine de cet ustensile de ménage, frappé à tour de bras avec une cuillère de bois : ceci est historique!
Tout à coup, au milieu d'une des scènes Ifs plus dramatiques, un des acteurs, en sortant, a le malheur de marcher sur le bas de la toile de fond, un peu trop longue et traînant sur le plancher. Elle se détache d'en haut, entraîne avec elle un casier rempli de formes de toutes tailles qui s'éparpillent sur la scène. Les artis- *'es se sauvent à droite ou à gauche pour éviter cette avalanche d'un nouveau genre. Le public, saisi d'effroi
et croyant sans doute que la maison s'écroule, enjambe les banquettes pour gagner la porte ; mais il est bientôt rassuré en voyant Procida lui-même et ses compagnons ramasser les malencontreux projectiles et les replacer dans leur local respectif. La toile est reclouée et la représentation continue au milieu des bravos les
plus chaleureux! Tous les artistes sont rappelés
avec fureur! !...
Il fallait entendre les spectateurs, en descendant les trois étages, témoigner leur satisfaction. Les compliments pleuvaient de toutes parts :
— Ah ! que monsieur Lambert a bien joué !
— Eh bien! et votre fils, donc? en voilà un qui devrait se mettre acteur ; il y en a diablement dans les théâtres payants qui ne le valent pas. — Et la fille de madame Bachelet, qui jouait la princesse? en voilà une qui peut se vanter de m'avoir fait pleurer à chaudes larmes!... ah! elle a bien du dramatique, cette enfant-là! je me souviendrai longtemps de l'émotion qu'elle m'a procurée ce soir
Enfin, tous ces braves gens s'en retournaient chez eux, enchantés d'avoir entendu massacrer l'œuvre de Casimir Delavigne.
Un autre de ces hnni-houis se trouvait rue Aubrj^-le- Boucher, chez un maître de danse nommé Simonnet, dans une maison appartenant au père de notre cher et grand comédien Provost, sociétaire de la Comédie- Française. M. Provoàt ;)ère tenait un magasin de quincaillerie dans une des boutiques de cette même maison et destinait son fils à lui succéder, mais le bonheur voulut, pour la gloire de notre théâtre, que le jeune
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homme n'eût aucune vocation pour le commerce. La scène de ce boui-houis était établie dans une alcôve flanquée, de chaque côté, d'un cabinet servant de coulisses; une fois bloqué dans ce coin, l'on était forcé d'y demeurer jusqu'à la fm de la pièce, attendu qu'il n'existait pas d'autre issue pour sortir.
J'assistai un jour à la représentation des Chevilles de Maître Adam et de la Femme à deux maris, mélodrame qui, en ce moment, faisait courir tout Paris. Il y a, dans cette pièce, un rôle de pasteur qu'on avait jugé à propos de faire jouer par une dame d'un certain âge. Je connaissais la pièce par cœur, pour l'avoir vue plusieurs fois à l'Ambigu, où ce rôle était joué par Dumont, artiste d'un certain talent, et surtout vrai et distingué. Je fus tout désorienté en voyant la dame en question venir nous débiter les tirades du pasteur. Je ne pus m'empècher de demander à mon voisin [ami de la maison), l'explication de cette métamorphose : « Voici ce que c'est, me dit-il ; il n'y avait pas assez d'hommes dqns la troupe, et, comme on tenait à jouer cette pièce, on a pensé qu'en changeant quelques mots du dialogue, le rôle [jouvait être parfaitement ]onè par une femme. " (Il est vrai qu'on avait eu la précaution de faire dire à cette dame que son mari, le pasteur, était malade, et qu'il l'envoyait à sa place.)
Mon voisin me répétait à chaque instant : « Vous voyez que cela marche très-bien, et qu'on ne s'aperçoit pas un instant du changement. >.
Je n'étais pas tout à fait de son avis, mais je le voyais si satisfait que je ne voulus pas lui enlever son illusion. Panvrp père Caignpz, si tu avais pu assister à
cette représentation, tu n'aurais jamais reconnu ta pièce !... Et pourtant, de même qu'à la rue Mauconseil, le public fut enchanté!.... J'entendais dire autour de moi : « Ça ne serait pas mieux joué dans un grand théâtre ! » — « Je le crois bien, ajoutait un autre, j'ai vu jouer la pièce à l'Ambigu et je préfère même celui qui fait le traître à M. Defrène; d'abord, il a plus de feu, et puis, quel bel organe ! > — A la vérité, le préféré avait crié comme un sourd, ce qui ne l'empêchait
pas d'avoir été détestable Aussi, les louanges de ce
public si connaisseur me donnaient-elles la mesure des compliments qu'on m'adressait dans le commencement de ma carrière dramatique ; heureusement, je ne m'y suis pas laissé prendre, et j'ose dire que je n'ai
jamais été complètement satisfait de moi-même
Dans l'art dramatique, ainsi que dans tous les arts, il faut bien se persuader qu'on n'est jamais arrivé à la perfection et qu'il y a toujours quelque chose à trouver. C'était l'avis de deux bien grands comédiens, Talma et Potier. Ce dernier me témoignait un jour le chagrin de vieillir, non par crainte de la mort, disait-il, mais par regret de n'avoir pas le temps de faire ce qu'il entrevoyait encore dans ce bel art du comédien. Talma disait que la vie d'un artiste suffirait à peine pour arriver à jouer complètement bien les rôles du Misanthrope et de VHanilet de Shakespeare, ce qui prouve qu'il faut bien se garder de prendre à la lettre les compliments 'banals de ces dangereux amis, qui peuvent égarer si l'on a la faiblesse d'y croire. J'ai toujours préféré les conseils , fussent-ils sévères, un peu rudes même, de quelques connaisseurs sincères,
comme mon cher Davesne, par exemple, qui ne prenait guère de mitaines pour me faire ses observations.
Je raconterai la bonté, le dévouement de ce digne ami, à l'occasion de mon entrée aux Variétés. Pour le moment, revenons à nos hottes dramatiques.
J'ai dit plus haut qu'on en trouvait dans chaque quartier de Paris ; je n'exagérais pas.
Rue de Crussol, chez un carrossier, j'ai vu jouer, pour la première fois, Paul, le charmant jeune premier, et Monval. Je ne me doutais'guère, en les applaudissant tous les deux dans ce petit théâtre, que nous deviendrions un jour camarades, et que nous resterions ensemble quatorze années au Gymnase, en nous aimant chaque jour davantage.
Quatrième théâtricule, rue de Lancry, chez un marchand de bois dont les deux filles étaient charmantes ; je les entendis dans \e% Folies a^noureitses , c'était vraiment bien pour des'amateiii's.
Un cinquième, rue Jean-Beaussire. Cette petite salle', très-gentiment décorée, pouvait contenir deux cents personnes; on y jouait tous les huit jours. Je parus une seule fois sur ce théâtre, dans une représentation au bénéfice des pauvres. C'était en 1826; je faisais alors partie de la troupe de la Gaîté.