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CHAPITRE IV

Le mardi-gras. — Arlequin fabricant de crêpes. — Le Savelier et le Financier. — Au dernier les bons.

Un sixième théâtre de société existait également rue Saint-Antoine, en face delà rue Vieille-du-Temple, chez \\n tapissier nommé Gassard. On bâtissait la scène, au fond de la boutique, cinq ou six fois par an. J'avais assisté à l'une de ces soirées sans me douter que j'y 'devais paraître un jour, ou plutôt un soir, dans une circonstance originale.

C'était un mardi- gras; on avait déguisé plusieurs de mes frères et sœurs en pierrot, en Jeannot, en poissarde, en bergère ; moi, j'étais en arlequin, costume trèsgênant qui ne me plaisait guère, mais plaisait beaucoup à ma mère qui me trouvait très-gentil sous ce travestissement.

Mon père nous emmenait promener en voiture sur les boulevards, et je crois qu'il était plus heureux que nous envoyant la joie de cette marmaille.... Pour que la fête fût complète, il était convenu que l'on ferait des crêpes le soir. Il y avait justement, dans l'atelier, une

grande cheminée de campagne qu'on aurait dit construite tout exprès pour cet usage. C'est là que je m'établis, ceint d'un tablier de cuisine — mes petits masques assis autour de moi. Les chers enfants riaient aux éclats chaque fois que je faisais sauter la crêpe (il faut dire que j'étais très-fort à ce genre d'exercice). J'en étais à ma sixième, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte. Un jeune homme se présente, et, s'adressant à mon père :

« Mon Dieu, monsieur, dit-il, excusez-moi ; ma démarche vous paraîtra peut-être singulière. Voici ce dont il s'agit. Nous donnons une soirée dramatique chez M. Gassard, que vous connaissez sans doute, car il est presque votre voisin ; le spectacle se compose de trois vaudevilles, les Chevilles de Maître Adam, les Anglaises pour rire, et le Savetier et le Financier. Tout allait très-bien , mais voilà que le jeune homme qui devait jouer le rôle du financier' nous écrit à l'instant qu'il est gravement indisposé et qu'il lui est impossible de sortir de chez lui. Nous cherchions, sans trouver, le moyen de parer à cet accident, lorsqu'une personne de la société s'est souvenue d'avoir vu jouer ce rôle par monsieur votre fils; je viens donc le supplier de nous rendre le service de le jouer ce soir. »

J'avais écouté ce jeune homme sans quitter la poêle, sans tourner la tête de son côté, honteux d'être surpris là, par un étranger...

— Tu as entendu? me dit mon père.

Je remis la poêle aux mains de ma sœur aînée et répondis :

— Je vous remercie beaucoup, monsieur, d'avoir pensé

à moi; je ne demanderais pas mieux que de vous rendre ce petit service, mais je n'ai pas répété avec les autres personnes qui jouent dans la pièce, je ne voudrais pas qu'on se moquât de moi (j'avais déjà ma petite vanité d'artiste), et puis je n'ai pas de costume...

— Oh! que cela ne vous inquiète pas, le costume que nous avons vous ira parfaitement, vous êtes de la taille du jeune homme qui devait jouer ; la pièce marchera très-bien, les acteurs savent leurs rôles sans manquer un mot.

Je ne sais pourquoi je me faisais tant prier, car, au fond, j'étais enchanté. 11 n'y avait pas une minute à perdre; je passai un pantalon, une redingote par-dessus mon costume d'arlequin, et nous voilà partis. La course n'était pas longue, de la place de la Bastille à la rue Yieille-du-Temple; aussi, une demi-heure plus tard, j'entrais en scène. Avant d'avoir dit un mot, je fus applaudi à plusieurs reprises ; cet aimable public me payait d'avance le léger sers'ice que je venais rendre, sans se douter que j'aurais demandé à jouer le rôle, si j'avais été là au moment où la personne manquait.

La pièce fît grand plaisir à ce public trop indulgent; on voulait absolument que je restasse au souper et au bal qui devaient avoir lieu à la suite du spectacle. J'aurais pu chanter à ces braves gens le premier vers de l'ariette de Richard Cœiir-de-Lion : La danse n'est pas ce que faime; je trouvais bien plus amusant de retourner manger des crêpes en compagnie de ma petite mascarade qui m'attendait à la maison, et à qui j'avais promis de revenir aussitôt que j'aurais fini. Je tins parole, à la grande joie de mes petits mangeurs de

crêpes ; je repris la poêle, la cuillère à pot et fis sauter la pâte de plus belle!

Au dernier les bons.

On m'avait souvent parlé d'un de ces petits théâtres comme d'une chose vraiment curieuse à voir. Le fait est qu'on aurait couru longtemps, je crois, avant de trouver son pareil.

Cette curiosité se trouvait rue de la Vannerie, affreuse petite rue, boueuse été comme hiver, donnant d'un bout sur la place de Grève et de l'autre rue des Arcis. Cette espèce de ruelle, où demeurait, en 1816, la mère Roiisselle, la fameuse cordonnière des porteurs d'eau, des charbonniers et des faubouriens, a complètement disparu pour faire place à la rue de Rivoli, et cela n'est vraiment pas dommage

Ce THÉÂTRE était construit dans Tarrière-boulique d'un perruquier, le j) ère Gouin, comme on l'appelait dans le quartier. Cette caricature, espèce de Maître André, avait la prétention de faire des vers et l'audace de les dire en public, ce qui lui donna l'idée de bâtir une scène

A la suite de l'arrière-boutique, se trouvait une de ces petites cours en entonnoir, où le soleil n'a jamais pénétré. Cette cour, couverte par un vitrage, avait été transformée en salle de spectacle, non sans inconvénient, car, malgré tout le talent des ingénieurs et des architectes qui avaient élevé cette bâtisse, ils n'avaient pu trouver le moyen de supprimer deux tuyaux servant à l'écoulement des eaux pluviales et

ménagères, que certains locataires, vexés sans doute de n'avoir pas été invités au spectacle, répandaient à profusion. Aussi le public avait-il eu à se plaindre plusieurs fois, pendant la soirée dont je parle, de ce bain de pieds forcé, de ces doucbes souterraines qui cinglaient à travers les joints du plancher. Loin de se fâcher, on riait alors aux éclats; les quolibets, les lazzis

pleuvaient de toutes parts L'un disait : « C'est le

déluge, montons au cinquième ; » un autre engageait tout le monde à courir aux pompes, et, se donnant spontanément l'autorité d'un capitaine de vaisseau, commandait de carguer les voiles, de mettre les canots à la mer, de sauver les femmes et les enfants! — « Le navire va sombrer, sauve qui peut! » — et les rires redoublaient. Tout ce que je pourrais dire de cette scène n'en donnerait qu'une idée bien imparfaite ; il faut en avoir été témoin, comme moi, pour en comprendre le drolatique.

Une autre curiosité de cet établissement était la loge du commissaire de police, loge unique dans cette honbo7inière, et pour laquelle le directeur avait voulu donner une preuve de son bon goût. Un banc de jardin peint en vert, exhaussé sur une estrade dominant le parterre ; ce banc couronné d'une espèce de^ dais avec rideaux fond jaune semés de rosaces rouges, relevés de chaque cùté par des glands de sonnettes ; figurezvous enfin une alcùve où l'on pouvait à la rigueur asseoir trois personnes. J'ignore si cette loge officielle a jamais été occupée par le magistrat pour qui l'on avait fait cette folle dénpese, mais il est permis d'en douter.

J'avoue qu'il m'aurait répugné de jouer dans un trou pareil, et que ces soirées m'attristaient plutôt que de me divertir.

Il y avait bien le théâtre Doyen, mais pour y jouer une pièce seulement, il fallait toujours com^^er vingtcinq à trente francs..., pas moyen d'y penser... Il fallut donc me résigner et me contenter des quatre représentations que nous donnions chaque année chez mon père.

Je cherchais le moyen de me consoler en allant le plus souvent possible au spectacle, lorsqu'en 1820, quelques ouvriers de mon père eurent l'idée de monter ce que l'on appelle une partie chez Doyen, directeur du théâtre sur lequel Talma avait joué comme amateur dans sa jeunesse, ce dont le papa Doyen se glorifiait sans cesse avec raison ; aussi ne permettait-il qu'avec une grande répugnance que l'on jouât du mélodrame sur cette scène où le grand tragédien avait fait ses premières armes.

La composition du spectacle que nous donnâmes n'avait rien qui pût porter ombrage aux idées classiques de ce brave homme. On jouait l'École des femmes. et le Médecin malgré lui. — Dans la première de ces deux pièces je jouais Alain, et Sganarelle dans la seconde; — ma sœur aînée figurait dans ces deux ouvrages ; elle y fut charmante et obtint un légitime succès. Elle avait dix-huit ans, était très-jolie, et possédait de la distinction, du naturel, un organe sympathique, une sensibilité extrême, enfin tout ce qu'il fallait pour devenir une comédienne remarquable, ce quelle devint, en effet.

Les directeurs de l'Ambigu, M. Audinot et M"* Puisaye, qui assistaient à cette soirée, firent, séance tenante, des propositions d'engagement pour ma sœur. Mon père et ma mère refusèrent tout d'abord, mais, en voyant le chagrin de Joséphine qui, comme moi, avait la passion du théâtre, ils eurent malheureusement la faiblesse de consentir. Je dis malheureusement, non que nos parents aient eu à s'en repentir sous le rapport de la conduite ou du succès de leur fille, mais les rôles qu'on lui distribua, et dans lesquels elle dépensait toute son âme, la fatiguèrent horriblement et finirent par lui coûter la vie!... Quanta moi, on me conseillait de tous les côtés de me faire comédien pour tout de bon, ce qui n'entrait alors aucunement dans mes idées. Je trouvais, il est vrai, un grand plaisir à jouer en société, mais je m'étais bien promis de ne jamais me risquer devant un public payant; il me semblait que, du jour où l'on donnerait quinze sous pour me voir, on aurait le droit de me siffler; or, cette musique m'a toujours été antipathique. Je pris, en conséquence, la ferme résolution de rester avec mes chers parents; mais il y a un vieux proverbe qui dit : Il ne faut jurer de rien, et j'en suis la preuve, comme on le verra par la suite.

Voilà donc ma sœur engagée pour trois ans à l'Ambigu ; cela devait naturellement me donner accès dans l'intérieur du théâtre, peut-être même dans les coulisses, d'où le féroce Laporte m'avait plusieurs fois impitoyablement renvoyé, quelques années auparavant .

Ma mère ne pouvant ni ne voulant jouer le rôle de mère d'actrice, Joséphine ne serait jamais entrée au

théâtre si la sœur de mon père, qui, comme je l'ai déjà dit, était costumière en chef de l'Ambigu, ne s'était proposée pour veiller sur elle.

Cette bonne tante ne pouvait cependant se charger de reconduire sa nièce après le spectacle, d'autant plus qu'il y avait, de l'Ambigu à la place de la Bastille, un bon ruban de queue (comme je disais dans mon rôle du Père Turlututu). Je me gardai bien de laisser échapper cette belle occasion; je proposai au père et à la mère d'aller chercher ma sœur toutes les fois quelle jouerait; ma proposition fut acceptée et j'en éprouvai un vif plaisir.

J'allais donc prendre Joséphine au théâtre pour la ramener à la maison paternelle, qu'elle quitta seulement le jour de son mariage avec l'artiste Gauthier, mariage qui eut lieu le 27 janvier 1822.

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