CHAPITRE XLV
Mes représentations au Havre. — D'Harneville. — ' Une soirée orageuse. — Une provocation en duel. — Mon ami Ochârd. — Je fais la connaissance d'Henry Monnier,
Le jour de notre arrivée au Havre, nous nous rendîmes au théâtre. Voulant garder l'incognito, je pris deux places au bureau, et l'on nous casa dans une loge de baignoire, au fond du parterre. Le spectacle se composait de Bertrand et Raton, charmante comédie de Scribe, et des Visitayidines , opéra-comique. La comédie, très convenablement jouée, marcha sans encombre, mais il n'en fut pas de même pour l'opéra.
Plusieurs artistes, que devaient remplacer des débutants, jouaient pour la dernière fois sur le théâtre du Havre. Parmi ces artistes se trouvait un nommé Kurck, qui remplissait le rôle du jardinier dans les Visitandines. H paraissait n'être pas positivement adoré du public, surtout du parterre, composé en grande partie de matelots qui, dès son entrée en scène, le reçurent brutalement à coups de sifflets, et quels sifflets, grand
Dieu !... des sifflets d'équipage! Cette façon d'agir en- A'ers un pauvre artiste qui partait et ne devait plus reparaître, ainsi que le disait l'affiche, m'indigna; mais ce fut bien autre chose quand les énergumènes du parterre, jugeant les sifflets insuffisants, allèrent chercher une cloche de bateau à vapeur et l'amarrèrent à une banquette (car ces messieurs, plus douillets que les Rouennais, préféraient être assis, ce qui ne les rendait pas plus aimables). Chaque fois que l'infortuné Burck entonnait un air, ces brutes l'accompagnaient de sifflets et du son de cette horrible cloche, qui faisait un tapage infernal.
Un monsieur, placé au parterre devant notre loge, sifflait comme un furieux et criait à perdre haleine : « A bas l'acteur! à bas l'acteur! » — Ce monsieur m'agaçait terriblement ; je trouvais absurdes et ignobles ces démonstrations, ces insultes, s'adressant à un i)auvre diable d'artiste qui ne me paraissait pas plus mauvais que bien d'autres. Enfin, à bout de patience, je ne pus m'empêcher de dire assez haut pour être entendu de notre voisin : « C'est vraiment de la lâcheté d'humilier et d'insulter un homme, quand on sait qu'il ne peut ni riposter, ni se défendre ! »
Quelques instants après, le rideau baissa; je me disposais à me rendre sur le théâtre pour consoler, autant que possible, la pauvre victime, quand on frappa à la porte de la loge. J'ouvris, et me trouvai face à face avec mon enragé siffleur.
— Monsieur, dit-il, vous m'avez insulté, et je viens vous en demander raison.
— Les paroles que j'ai prononcées, monsieur, répon-
dis-je, ne s'adressaient pas à vous seul, mais encore à tous ceux qui agissaient comme vous ; si vous vous en trouvez oft'ensé, je suis à vos ordres.
Celte explication avait attiré plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait précisément M. D'Harneville, le directeur du théâtre, qui ne se doutait pas de mon arrivée au Havre.
Très étonné de me trouver là, il fendit la foule qui nous entourait.
— Gomment, c'est vous. Bouffé? dit-il,, je vous croyais encore à Rouen?
A peine D'Harneville eut-il prononcé mon nom, que la colère de mon antagoniste tomba comme par enchantement.
— Vous êtes monsieur Bouffé? s'écria-t-il, ce bon Michel Perrin que j'ai applaudi si souvent à Paris? Ah! que je vous demande pardon!... Pour me prouver que vous ne m'en voulez pas, permetlez-moi de vous serrer la main, et soyez assuré que je ne sifflerai pas pendant vos représentations au Havre!...
C'est ainsi que l'intervention de D'Harneville m'épargna peut-être une balle dans la tête ou un coup d'épée dans la poitrine.
l\ était à souhaiter que mes réprésentations fissent beaucoup d'argent, car D'Harneville m'avoua qu'elles arrivaient à propos pour combler le déficit de sa caisse.
— Je comptais, me dil-il, sur les débuts de ma troupe d'opéra pour réaliser quelques belles recettes; mais, tous mes chanteurs ayant réussi, je suis ruiné!
— Je croyais, au contraire...
— Vous allez comprendre. Ordinairement les débuts, ceux des chanteurs surtout, sont très orageux, depuis que les Havrais ont exigé du grand opéra, prétr'ndant que le Havre ne devait pas être au-dessous de Rouen, et voulait des sujets de même valeur, c'est-àdire des ténors à vingt-quatre mille francs, et tout le reste à l'avenant. Cette année, j'ai eu le malheur de tomber sur des artistes d'un incontestable talent, acceptés avec enthousiasme dès leurs deuxièmes débuts : adieu mes recettes!
•>- Je comprend? moins que jamais votre désespoir.
— Attendez ! Ce que je vais vous dire est bizarre, mais malheureusement trop vrai. Les Havrais ont l'habitude de venir en foule à l'époque des débuts ; j'ai vu souvent tomber trois ou quatre ténors, quatre ou cinq barytons , autant de premières basses et un certain nombre de chanteuses; tout cela nous faisait une (juarantaine de bonnes soirées. Quanfl les débuts sont heureux, ainsi qu'il est arrivé coite année, le public dit : « L'honneur est satisfait, le théâtre du Havre possède des artistes de premier ordre; c'est tout ce qu'il nous faut. » Et il ne vient plus que rarement entendre ces artistes qu'il a acclamés. Comprenez-vous, maintenant?
— Parfaitement, et je vous plains de tout mon cœur.
— Je donne Robert le Diable demain, si je fais mille francs, cela sera superbe ; vous voyez que j'ai besoin de vos représentations pour être sauvé.
Ces représentations furent heureusement très suivies et très fructueuses; j'eus ainsi la consolation de préserver ce bon D'Harneville d'une catastrophe inévitable.
Pendant notre séjour au Havre, nous logeâmes chez mon vieux et cher ami Ochard, professeur de dessin du collège et de l'école gratuite de la ville, peintre de genre d'un certain mérite, dont l'atelier était fréquenté par quelques artistes et amateurs. J'eus le plaisir d'y rencontrer Henry Monnier, que je n'avais jamais vu. Il paraît que je lui plus tout d'abord, car il me dit à brùlepourpoint :
— Voulez-vous être mon ami, comme vous êtes celui d'Ochard ? Voulez-vous que je vous dise toi, et que vous me disiez tu?
Gomme je ne demandais pas mieux que de me lier d'amitié avec ce spirituel original, je lui tendis la main en répondant :
— C'est beaucoup d'honneur que tu me fais; je pourrai dire maintenant que je suis l'ami d'Henry Monnier, ce qui n'est pas à dédaigner, M. Prudhomme ne jetant pas son amitié à tort «t à travers.
Monnier nous faisait le plaisir de venir souvent dîner avec nous chez l'ami Ochard, où nous étions en pension. La petite femme de mon ami s'entendait parfaitement avec la mienne, — elles étaient si bonnes toutes deux ! — les dépenses de la maison se faisaient en commun, et le ménage à quatre marchait comme sur des roulettes. Quelle différence avec l'hôtel!... Il nous semblait être en famille.
Les causeries de ces artistes étaient charmantes et pleines d'esprit. Qu'Henry Monnier surtout était aimable et amusant, quand cela lui plaisait, ce qui n'avait pas lieu tous les jours, surtout quand on lui demandait de
raconter quelque chose! Aussi nous gardions-nous bien de commettre cette maladresse.
Entre autres histoires curieuses, il nous raconta qu'un jour, étant invité à un dîner suivi d'une soirée, il s'aperçut que l'amphitryon comptait sur lui pour distraire la société.
— Bon! se dit-il, on veut me faire payer mon dîner, j'attends l'addition.
Le maître de la maison ne tarda pas à la lui présenter en ces termes :
— Mon cher monsieur Monnier, voulez-vous être assez bon pour nous jouer une scène de votre charmant répertoire ; on dit que vous êtes si amusant?
— Je ne demande pas mieux, répondit l'artiste, j'en ai même préparé deux nouvelles, très réjouissantes, et ce sera la première fois (jue je les exécuterai en public; mais il me faut des accessoires que vous n'avez peutêtre pas sous la main?
— Oh! parlez, vous aurez tout ce qui vous sera nécessaire.
— Très bien : qu'on m'apporte d'abord deux cardes et un matelas, je le carderai devant vous; ensuite je me poserai douze sangsues quelque part; pour cette scène, les dames auront l'obligeance de se retirer dans la pièce voisine...
Il fallait voir l'ébahissement de la société. Monnier ne demanda pas son reste ; il prit sa canne, son chapeau, salua et sortit, enchanté d'avoir mystifié l'imbécile qui avait eu la prétention de lui faire jouer le rôle de bouffon !
On voit que Monnier ne faisait pas aussi bon marché
qu'on aurait pu croire de sa dignité d'homme et de comédien.
Nous nous quittâmes en nous promettant bien de nous revoir souvent à Paris; l'amitié qui nous unit bientôt ne s'éteignit qu'à la mort de ce charmant artiste.