CHAPITRE XLYl
Le théâtre de Nantes. — Les ilaines au spectacle. — L"artiste siffUur. — Cavalcade et couduite. — Déjeuner à l'auberge. — Les anguilles lillliiutiennes, l'omelette difficile. — Angeus.
— Michel et Christine, joué par deux jtersonnages. — Rennes.
— Les étudiants de l'école de droit.— Fête charmante.
A Nantes, nous descendîmes hôtel des Voyageurs, situé à quelcjues pas du théâtre.
Je donnai ma première soirée le 5 juin 1838. Mon répertoire plut beaucoup; il est vrai rpi'on n'y tnnivail pas un mot qui pût cflarouchcr une jeune liile, aussi mes représentations furent-elles très suivies, par les dames surtout. En vrais chevaliers français, les Nantais avaient la galanterie de laisser toutes les places de premièi'e galerie aux dames, qui, dans leurs toilelles d'été, offraient le plus délicieux coup-d'œil.
Je veux raconter un fait bizarre dont je fus témoin au théâtre de Nantes.
Je me trouvais un soir au nombre des spectateurs ; on jouait Fra-Diavolo, où débutait, dans un infime emploi, un pauvre garçon que le parterre sifflait inipiloyablemcnt. "Voyant qu'il lui serait im}iO;:iildt' île se
faire entendre, l'acteur prit un parti désespéré et bien humiliant ; il s'avança vers la rampe d'un air suppliant, salua, et s'exprima en ces termes :
— Messieurs, j'ai une femme et trois enfants; je devais gagner ici dix-huit cents francs, cela nous aurait suffi pour vivre. Vous me renvoyez, c'est votre droit, mais puisque je n'ai pas eu le bonheur d'obtenir votre suffrage comme chanteur, permettez-moi de vous faire juges d'un autre talent que je possède.
Et il se mit aussitôt à siffler des airs d'opéra d'une façon si charmante qu^on applaudit de tous côtés. Cette audace lui valut de rester à Nantes plusieurs années, et le public, chaque fois qu'il parut en scène, ne manqua jamais de lui demander :
— Le sifflet? le sifflet? L'anecdote n'est-elle pas singulière?...
La clôture de mes représentations eut lieu le 27 juin; nous fîmes, le même soir, nos adieux à mes camarades, qui me réservaient une bien agréable surprise.
Le surlendemain, notre voiture, toute chargée et tout attelée, nous attendait dans la cour de l'hôtel. Il était dix heures du matin, nous allions partir, lorsque nous vîmes arriver une cavalcade et deux calèches. C'étaient mes excellents camarades, dames et messieurs, qui venaient nous faire la conduite jusqu'au premier relai. Le directeur du théâtre et quelques habitues des coulisses avaient tenu à faire partie de celte espèce de cortège.
Le temps était magnifique, et dans les villages que nous traversions, les paysans nous regardaient avec curiosité. Ils nous prenaient sans doute pour une
troupe de saltimbanques, ou les pensionnaires d'un cirque, promenés comme réclames vivantes, suivant la coutume des entrepreneurs de ce genre de spectacle.
Notre petit voyage se fit très gaiement. Arrivés à la poste oii devait nous quitter notre aimable escorte, je voulus que tous déjeunassent avant de retourner à Nantes.
On conduisit à l'écurie les chevaux qui, eux aussi, avaient besoin de se restaurer, et nous entrâmes dans l'unique auberge du pays. Je demandai à l'hôtesse, une bonne grosse mère d'une cinquantaine d'années, ce qu'elle pouvait nous servir.
— Hélas! mon enfant, dit-slle, je n'ai que quelques petites anguilles.
Je les connaissais, ces petites anguilles ; je m'étais amusé à en pécher dans la Loire, et je me rappelais que la plus énorme était grosse comme le petit doigt.
«— Mais, vous avez autre chose que vos anguilles?
— Oh! oui, j'ai une vingtaine d'œufs, du beurre, du fromage et de la salade.
— Nous sommes sauvés alors, m'écriai-je ; vous ferez frire \os aiguilles à tricoter /]e ferai une omelette, vous nous éplucherez une salade, et nous déjeunerons comme des princes.
A l'instant, une fille de service mit vingt couverts dans une grande salle attenant à la cuisine, dont la porte resta ouverte.
Pendant que nos amis s'attablaient, M'^'Boufi'é avait tiré de la voiture quelques provisions, entre autres un poulet rôti, deux bouteilles de bordeaux et quelques
fruits, car nous ne nous embarquions jamais sans biscuit et nous prenions souvent nos repas dans cette même voiture, ce qui nous épargnait une perte de temps et ménageait notre bourse, ces coquins d'iiôteliers ou d'aubergistes ayant l'habitude d'écorcher vifs ceux qui ont le mallieur de voyager en poste.
Un des plus adroits convives découpa le poulet que M'"^ Bouffé venait d'apporter.
Quant à moi, je me mis à confectionner Tomelette l)roniise. Je retroussai mes manches, me ceignis d'un tablier de cuisine, cassai les vingt œufs de l'aubergiste dans un saladier, fis hacher des fines herbes, battis et versai le tout dans une énorme poêle.
Mais, le moyen d'arriver à faire cuire une masse pareille sans qu'elle fût brûlée d'un côté et pas cuite de l'autre? Je trouvai vite ce moyen; il s'agissait tout simplement de retourner l'omeiette comme une crêpe.
J'étais, on se le rappelle, très fort à ce genre d'exercice ; mon amour-propre de cuisinier voulut des témoins de mon savoir-faire. Interpellant mes convives, en tenant la vaste poêle à deux mains :
— Tenez, leur dis-je, voilà comment on retourne une omelette.
Des cris de terreur s'échappèrent alors de toutes les poitrines; tous les yeux étaient fixés sur moi; chacun tremblait de voirie plat principal du déjeuner s'éparpiller sur le planchci'; moi-même, je l'avoue, je n'étais pus très rassuré, mais il n'y avait pas à reculer. Je risquai donc le paquet et le fis sauter comme une mince crêpe, aux applaudissements de tous les spectateurs
qui me proclamèrent à l'unanimité gâte-sauce de première classe.
Ce déjeuner, très gai, fut suivi de charmants couplets, composés et chanlés par mon camarade ChaniLéry, et que je tairai par modestie. Nous fîmes nos adieux en embrassant ces chers amis qui nous souhaitèrent un heureux voyage.
Il était deux heures lorsque nous nous mimes en route pour Angers, où nous arrivâmes le 30 juin, ainsi que le portait mon engagement avec M. Poirrier.
La troupe de cette ville était vraiment très cj::venable. Je ne dirai pas que j'y rencontrai des Got, des Delaunay, des Worms, des Coqueiin, — il n'en pousse pas en abondance de ces comédiens-là ; — mais je ne trouvai nulle part plus d'entente et de dévouement.
Je ne quitterai pas Angers sans raconter une reprcsciitation drolatique à laquelle nous assistâmes, ((uelques jours avant nolie départ pour Rennes.
L'affiche d'un cirque installé sui' une des places de la ville annonçait, outre le Cheval gastronome, la Poste aux chevaux, le Saut des barrières, celui des handerolles, etc., etc., une représentation de Michel et Christine, vaudeville en un acte de M. Scribe, auteur de la Juive, de Robert le Diable, des Huguenots et de tant d'autres chefs-d'œuvre! ! ! [sic). Tous ces titres étaient en très gros caractères, dans l'espoir sans doute d'amorcer le public en lui faisant croire qu'il allait entendre quelques fragments de ces opéras.
Chacun sait (qui ne connaît Michel et Christine? ), chacun sait, dis-je, que les personnages de cette pièce so:it Michel, Stanislas et Christine . La troupe de conié-
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diens nomades ne se composait sans doute que de deux artistes, car on avait supprimé le personnage de Stanislas. Michel était chargé de le remplacer, et voici l'ingénieux moyen qu'avait trouvé le dérangeur de la pièce de Scribe. Chaque fois que Stanislas devait paraître, Michel entrait en scène :
ce Je viens, disait-il, de rencontrer M. Stanislas qui m'a dit :
Pour un soldat qui n'en a pas l'usage Ça gène un peu, mais cependant, etc.
OU bien encore :
(( Ah! le pauvre homme, il a bien du chagrin; en voyant que vous ne l'aimez pas, il me disait tout à l'heure ;
Un vieux soldat sait souffrir et se taire Sans murmurer...
Il en était ainsi jusqu'au dénouement. L'orchestre de cet établissement équestre ne se composant que d'instruments de cuivre, ne pouvait accompagner les couplets; mais le directeur , qui, comme Guzman, 'ne connaissait pas d'obstacles, avait eu recours à un moyen aussi simple que peu harmonieux ; il faisait soutenir les chanteurs par un frôlement de cymbales et un trémolo de grosse caisse, le tout pianissimo.
Je n'invente rien; j'ai assisté, ainsi que plusieurs de mes camarades, à cette cacophonie probablement uni^ que dans son genre.
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Nous donnâmes à Rennes les mêmes spectacles qu'à Angers.
Je n'avais pas encore rencontré un public aussi enthousiaste. Les étudiants de l'école de droit, trois des leurs surtout, me témoignèrent une sincère amitié ; ils se nommaient Langlois, Clarette et Portâtes, tous trois artistes dans l'âme. J'avais connu Langlois faisant son droit à Paris ; je l'avais vu souvent chez mon ami Davesne. Je le retrouvais avocat à la cour de Rennes, ami intime de Clarette et de Portalès qu'il me présenta le lendemain de mon arrivée. Toute l'école assistait âmes représentations ; aussi chaque soirée fut-elle une fête : bouquets, rappels, rien n'y manquait. Mais ces aimables jeunes gens me réservaient une bien autre récompense.
Voici ce qu'ils imaginèrent pour le jour de ma dernière représentation. Ils convinrent avec M. Poirrier qu'aussitôt lespectacle terminé et le public sorti, pendant que je me déshabillerais, les machinistes mettraient les décors à la reculée, afin de laisser toute la scène libre, qu'on n'éteindrait ni le lustre ni la rampe, que ces messieurs s'introduiraient par l'entrée des artistes et se rendraient sur la scène dans le plus profond silence. Cela se fit sans que j'entendisse le moindre bruit, et pourtant ma loge se trouvait dans le couloir qui touchait à la scène. Une fois ces messieurs formés en cercle sur le théâtre, M. Poirrier vint me dire qu'il désirait me consulter sur un décor qu'il venait de faire poser. Ne me doutant pas le moins du monde de ce qui allait se.passer, je suivis le directeur et me trouvai bientôt au milieu de l'assemblée. Pas un cri, pas un ap-
plaudiïsement ; le mot d'ordre avait été donné par les organisateurs de cette fêle. Ces chers amis savaient que ma pauvre santé ne me permettait pas de supporter de grandes émotions. Deux d'entre eux seulement s'approchèrent de moi; l'un tenait un joli vase en cristal monté en argent, sur le couvercle duquel étaient gravés ces mots :
L'École de Droit de Rennes à Bouffé. — 1838.
L'autre m'adressa les paroles suivantes : « Je viens, au nom de tous mes camarades de l'école de droit, vous prier d'accepter ce faible souvenir comme gage de notre vive sympathie, et vous témoigner tous nos regrets de vous voir nous quitter sitôt. Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir! »
Je ne sais trop ce que je répondis à cette aimable allocution, tant j'étais ému. Bien d'autres émotions m'étaient encore réservées. Les étudiants voulurent me recoud uiie à mon hôtel, situé près du théâtre. Langlois et Clarette me prirent chacun un bras, et nous partîmes, suivis de tous leurs camarades. Le public nous attendait sur la place que nous devions traverser et formait une haie au milieu de laquelle passa cette espèce de cortège... Je devrais peut-être m'arrèler là... mais, ma foi, tant pis ! on en pensera ce qu'on voudra, ces souvenirs sont trop doux à mon vieux cœur d'artiste pour que je n'aille pas jusqu'au bout de mon récit. N'ai-je pas éprouvé assez de chagrins pour qu'on me permette de rappeler ici quelques rares instants de bonheur... Le public et une foule de curieux formaient donc la
haie sur le parcours du théâtre à ma demeure ; les mots les plus flatteurs partaient de cette foule, les bravos, les applaudissements m'accompagnèrent jusque dans la cour de l'hôtel, dont toutes les croisées s'illuminèrent comme par enchantement.
Je montai à notre appartement où m'attendait ma chère femme, que ce bon M. Poirrier avait accompagnée, en voyant bien qu'il m'était impossible de le faire moi-même. La cour de l'hôtel fut bientôt remplie de curieux attirés par l'envie d'entendre le concert que les aimables jeunes gens avaient organisé. L'orchestre du théâtre exécuta d'abord l'ouverture de la Muette. Plusieurs de ces messieurs étaient musiciens et possédaient de fort jolies voix. Clarette chanta d'une far-on charmante les couplets du Comte Ory :
Donnez-nous de grâce l'hospitalité!
L'air du Sommeil de la Muette fut chanté parPortalès; le chœur des chevaliers du Comte Ory par tous ces messieurs :
Qu'il avait du bon vin, Le seigneur cliàîelain.
Pour terminer, l'ouverture de Guillaume Tell fut fort bien exécutée par rorcheslrc. Je descendis remercier tout le monde, et, un quart-d'heure plus tard, un calme parfait régnait aux environs de l'hôtel.
Nous devions partir le lendemain dans la matinée pour Bordeaux. Langlois, Portalès et Clarette vinrent
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déjeuner avec nous. Ils arrivèrent de très bonne heure dans l'intention de nous aider à faire nos malles, mais tout était terminé : la voiture, toute chargée, n'attendait plus que les chevaux, commandés pour une heure. Nos amis voulurent nous accompagner jusqu'aux portes de la ville. Arrivés là, je les embrassai en leur disant adieu, et les priai de remercier encore leurs camarades de la fête magnifique qu'ils m'avaient donnée. Les chevaux partirent au galop, et, jusqu'à ce que nous les eussions perdus de vue, ces chers amis agitèrent leurs mouchoirs pour nous envoyer un dernier adieu,..