CHAPITRE XLYII
Bordeaux. — Salomé, Bertin, M. et M"' Pastelot. — Pauvre Jacques et le Gamin jugés par Bertin. — Lyon. — Le théâtre du Marché. — Ua curieux boniment. — Perronnet, ses débuts à Bordeaux racontés par lui-même.
Mes représentations commencèrent à Bordeaux le 14 juillet.
Je savais que j'allais retrouver dafis cette ville plusieurs anciennes connaissances : Salomé, directeur des deux théâtres, et mon vieil ami Bertin, régisseur-général, que je n'avais pas revu depuis la fermeture du théâtre du Panorama-Dramatique, c'est-à-dire depuis quinze ans. Je retrouvais aussi deux excellents camarades, M. et M""*" Alexis Pastelot, avec lesquels j'avais joué plusieurs pièces à la Gaîté et aux Nouveautés. Ces bons amis nous reçurent plusieurs fois et nous offrirent de demeurer chez eux quand nous retournerions à Bordeaux.
Je donnai d'abord trois représentations aux Variétés, petite salle située non loin du marché ; mais la haute société, ne fréquentant pas ce théâtre, demanda que mes représentations eussent lieu au Grand-Théâtre, ce qui
fut résolu. Berlin, qui ne m'avait pas vu jouer depuis son départ de Paris, me dit un jour :
— Il parait, mon gaillard, d'après ce que j'ai lu dans les journaux, que nous avons fait de grands progrès? je suis curieux de juger cela par moi-même. J'irai demain dans la salle, ainsi tenez-vous bien et payez comptant, car vous savez que je suis difficile.
On voit que mon ami Bertin était toujours le même juge sévère que nous avons connu au Panorama.
Le lendemain je jouai Pauvre Jacques eile Gamin. Sachant Bertin dans la salle, j'étais « dans mes petits souliers. » Je m'attendais à sa visite après Pauvre Jacques ; il ne vint pas. Je me dis : « Il n'est pas content de moi I » et poui-tant la pièce avait produit beaucoup d'effet sur le public; mais, comme Bertin me l'avait dit jadis : « Plaire au public ne suffit pas pour les connaisseurs. »
Enfin, après le Gamin, je le vis arriver dans ma loge.
— Je ne suis pas venu après Pauvre Jacques, dit-il ; tu le joues bien, sans doute, mais cela sent le théâtre; on voit encore l'acteur jouant un rôle. Les situations de la pièce sont touchantes; elles émeuvent le public qui s'y laisse prendre et qui n'est pas là, lui, pour juger l'artiste: moi j'ai bien vu le Pauvre Jacques, mais il ne m'a pas fait oublier Boude. Quant au Gamin, c'est autre chose. Je n'ai jamais rien vu de plus vrai, de plus naturel, c'est la nature prise sur le fait. J'ai oublié que j'étais au théâtre; je ne voyais plus que cet enfant du peuple, joueur, léger, mais plein de cœur, et devenant tout à coup un homme dès qu'il s'agit de Thon-
neur de sa famille. Et puis, ce qui m'a frappé, et ce dont je dois te faire compliment, c'est l'espèce de distinction que tu as donnée à ce personnage populaire. Pas un mot risqué, pas un geste équivoque! On comprend alors que le général consente au mariage de son fils avec la sœur d'un pareil garçon. Je te le répète, j'ai été très content de toi !
Je prie le lecteur de se souvenir que ce n'est pas moi qui parle.
Je donnai ma dernière représentation le -4 août, et nous partîmes pou Lyon le 3. On voit que nous ne perdions pas de temps; mais, comme je l'ai déjà dit quelque part, nous ne voyagions pas pour notre plaisir.
Le théâtre où je jouai à Lyon cette année-là était situé place du Marché. C'était une salle provisoire, bâtie très légèrement, pour servir seulement pendant qu'on restaurait le théâtre des Gélestins.
Je donnai dix représentations dans celte salle qui, deux années plus tard, devait être dévorée par un incendie. Je ne parlerai pas ici de l'effet que produisirent ces représentations; je dirai seulement que, à tort ou à raison, la salle était pleine à chacune d'elles.
Passant un jour sur la place Bellecour, je fus attiré par le boniment d'un marchand de cirage, boniment assez curieux, dont je retins ce qui suit : t
« — Messieurs, disait l'industriel, je n'ai pas toujours exercé le métier humiliant que vous me voyez faire aujourd'hui. Non, messieurs, c'est dans l'intérêt de mes semblables, c'est dans le but d'être utile à l'humanité que je me présente sur la place publique. Bien des per-
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sonnes se disent dans la foule qui me fait l'honneur de m'entourer: «C'est encore un charlatan! » — Non, messieurs, je ne suis pas un charlatan! Ce n'est qu'après avoir étudié la chimie plusieurs années, que je suis arrivé à la composition d'un cirage qui, j'ose le dire, n'a pas son pareil dans l'univers. Y a-t-il dans l'aimable société quelqu'un qui veuille me prêter son pied pour deux minutes?... Tenez, vous, monsieur le maçon, qui, bien certainement, ne cirez vos souliers qu'avec de l'huile de poisson; eh bien, vous allez voir, messieurs et dames, ce soulier emplâtre devenir aussi brillant que le plus beau vernis ! Voyez ! c'est à se passer de miroir pour se faire la barbe ! Mais ceci n'est rien encore; en se servant de ma composition, on évite les fluxions de poitrine, la mort même quelquefois. — J'entends rire dans l'assemblée ? — Je vais prouver ce que j'avance. Vous vous êtes servi souvent, sans doute, de cirages difficiles à faire reluire. Vous frottez pendant un quart-d'heure sans obtenir de résultat satisfaisant; vous êtes en nage, l'impatience vous prend, vous ouvrez votre fenêtre, quelqu'un entre chez vous, le courant d'air s'établit, vous êtes pris de frissons et vous voilà au lit pour six semaines entre la vie et la mort ! Moi qui vous parle, j'ai connu un individu qui a passé en cour d'assises, et bien heureux d'en être quitte pour une forte indemnité à payer à la personne qu'il avait blessée sans le vouloir, et cela, pour avoir employé un de ces cirages impossibles. Ne pouvant parvenir à le faire briller malgré tous ses efforts, le malheureux, emporté par la colère, jeta par la fenêtre sa brosse qui, par malheur, tomba sur la tête d'une dame qui passait en
ce moment dans la rue; de là procès, et tout ce qui s'en suit! Et quand on pense que pour cinq sous, — car je ne vends mes boîtes que cinq sous — on peut éviter tous ces malheurs! Aussi ne m'en reste-t-il pas une seule au bout de la journée! Quelle autre preuve vous faut-il de l'excellence de ce produit? Allons, mesdames et messieurs, faites-vous servir, il n'y en aura pas pour tout le monde !... »
Ce boniment, débité avec une verve incroyable, était vraiment très original ; je n'avais jamais rien entendu de plus drôle !
Un soir, au Grand-Théâtre où l'on donnait Robert le Diable, je me trouvai jjlacé à côté de Perronet, le charmant chanteur qui créa l'un des principaux rôles dans l'opéra de Robin des Bois, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de l'Odéon.
En entendant l'admirable musique de Robert le Diable dénaturée par un grand gaillard de ténor qui criait de façon à casser les vitres, et qui, pourtant, était applaudi avec rage par une certaine partie du public, Perronet me dit :
« — Je défierais bien ce gaillard-là de chanter la Dame Blanche seulement d'une façon passable. Il a cependant quelque chose pour lui, il est très bel homme. Il paraît que cela suffît et tient quelquefois lieu de talent. A cette occasion, je veux vous raconter la réception aimable que me fit M. Robillon, directeur du théâtre de Bordeaux, où j'étais envoyé par un correspondant de Paris pour remplir l'emploi de premier ténor d'opéra-comique. Je ne connaissais pas le direc-
teur qui, de son côté, ne m'avait jamais vu. C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années environ, très actif, administrant son tliéâtre avec une remarquable habileté, très sévère pour le service, mais juste et généreux, aussi était-il adoré de ses pensionnaires. Ce petit homme était d'une franchise quelquefois brutale. Vous allez en juger. Le lendemain de mon arrivée à Bordeaux, je me rendis au théâtre et me fis annoncer à M. Robillon, qui me reçut sur la scène où il faisait répéter. Là, devant vingt personnes, avant que j'aie dit un mot :
« — C'est vous qui êtes M. Perronct? demanda-t-il. « — Oui, monsieur, c'est moi-même.
« — Ah! mâtin, que vous êtes laid! » Et, tournant autour de moi, il ajouta : « Mal bâli par-dessus le marché; et l'on dit que vous êtes royaliste avec ça! Eh bien, nous voilà propres! »
« Je savais bien que la nature ne m'avait pas comblé de ses faveurs du côté physique, mais c'est égal, j'étais vexé, très vexé de cette réception, surtout devant mes futurs camarades. Je devais débuter par la Dame Blanche. A la répétition, M. Robillon me fit compliment de ma voix et de ma méthode.
(( — Ah ! quel dommage que vous ne soyez pas joli garçon! Enfin, du courage, nous verrons, j'ai mon idée.
« J'ignorais ce que signifiaient ces mots. Le directeur
craignant que mon malheureux physique déplût au
point de m'empêcher de me faire entendre, avait résolu
d'employer un moyen aussi bizarre que dangereux.
« Le joyr de la représentation, il alla se cacher au
fond d'une baignoire, où personne ne pouvait le reconnaître, et là, il attendit l'événement.
«Quelques murmures se firent entendre à mon entrée en scène; je m'y attendais et ne me déconcertai pas... Ces murmures d'ailleurs cessèrent presque aussitôt; cela me permit d'arriver à mon premier morceau, qui provoqua quelques applaudissements. Au même instant, trois ou quatre coups de sifflets vigoureux partirent du fond de la salle; alors on cria : « A la porte! à bas le sifflet ! » et les applaudissements redoublèrent. On me fît bisser mon morceau ainsi que plusieurs autres de la pièce; on alla même jusqu'à me dispenser de mes deux autres débuts. Après le premier acte, le papa Robillon arriva tout rayonnant dans ma loge :
" — Eh bien! mon gaillard, dit-il en se frottant les mains, j'espère que voilà un joli succès? je vous avais bien dit que j'avais une idée ; vous voyez qu'elle n'était pas mauvaise?,.. C'est moi qui ai sifflé; je connais mes Bordelais : il suffît de les taquiner un peu pour en avoir raison.
« Il avait beau connaître ses habitués, son système eût parfaitement pu tourner contre moi.
« Je le remerciai du bon résultat obtenu. « — Ne me remerciez pas, répliqua-t-il avec sa brusquerie ordinaire, j'ai travaillé dans mon intérêt et voilà tout. Vous pouvez marcher sans crainte, maintenant que VQtre ramage a fait oublier votre plutnage. Je suis sûr qu'avant peu ils vous trouveront superbe des pieds à la tête.
«Vous voyez que le brave Robillon ne m'épargnait pas les sarcasmes, ce qui ne l'empêchait pas d'être un ex-
celiuiit homme au l'und. Do fait, pendant les Iruis années que je passai à Bordeaux, le public fut toujours très bienveillant pour moi. «
Perronet racontait cette anecdote d'une façon fort amusante et en plaisantant lui-même sur sa laideur. C'est que Perronet n'était pas seulement un chanteur remarquable, mais encore un homme spirituel et très histruit.