‹ Mes souvenirsChapitre 54 sur 69 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Deuxième séjour à Bordeaux. — Le Grand Théâtre. — M. et M"" Alexis. — Lyon. — Le tliéàtre des Célestins. — Spectacle et feu d'artifice. — Nourrit. — La société des Intelligences. — Une soirée de cette société.

Partis de Paris le l*' juin 1839, nous arrivâmes le 4 à Bordeaux. Je savais que je n'y rencontrerais plus Salomé comme directeur, ni Berlin comme régisseur ; le premier était retiré du théâtre, l'autre régisseur à Nantes. Mais je savais retrouver mes amis Pastelot, chez lesquels nous logeâmes pendant notre séjour, ainsi qu'ils nous l'avaient fait promettre à notre précédent voyage* Ces chers amis habitaient une charmante petite maison avec jardin, située dans un des faubourgs de la ville, et peu éloignée du théâtre. Nous partagions la dépense et vivions en famille ; nous étions cent fois mieux qu'à l'hôtel et dépensions moitié moins, ce qui n'était pas à dédaigner. ^^Mais ce qui complétait notre bonheur, c'étaient la présence et les jeux de leurs deux jeunes enfants qui, nous rappelant les nôtres, nous mettaient la joie au cœur.

M'"^ Alexis tenait l'emploi déjeune première au Grand Théâtre, où elle obtenait de légitimes succès. Je l'y ai vu jouer Célimène du Misanthrope^ et Elmire du Tartuf]fe d'une façon remarquable ; son jeu, sa diction sentaient la bonne école. On sera convaincu de ce que j'avance, quand on saura que c'est la même dame Alexis qu'on applaudit chaque jour au Vaudeville, oii, dans de nombreuses créations, elle se montra tour à tour originale, vraie, spirituelle et surtout distinguée; c'est encore une de nos comédiennes hors ligne.

J'allais oublier sa belle création de VAïeule au théâtre de l'Ambigu ; elle y était tout bonnement admirable.

Pastelot, son mari, jouait les jeunes premiers au petit théâtre. Il ne manquait certes pas d'intelligence, mais il était loin d'avoir le talent de sa femme.

Cette année-là, je ne jouai qu'au Grand-Théâtre uii je donnai douze représentations, après lesquelles je me rendis à Lyon.

Mes représentations eurent lieu, cette fois, au théâtre des Célestins.

Cette salle enfumée, très mal éclairée, grande à peu près comme celle du Gymnase, était située près du quai de la Saône.

Nous nous trouvions à Lyon pendant les fêtes anniversaires des 27, 28 et 29 juillet; un feu d'artifice devait être tiré sur la Saône. Le spectacle fut composé ce jour-là de façon à permettre au public d'aller voir ce feu d'artifice. La salle se vida complètement pendant une demi-heure, après quoi chacun reprit sa place elle

spectacle continua comme si de rien n'était. Cela me parut très original. L'affiche portait cet avis : Il y aura un entracte d'une demi-heure afin de permettre au public d'assister au feu d'artifice, et il n'aurait pas fallu manquer de parole sous peine de tapage.

Pendant que j'étais aux Gélestins, Nourrit donnait des représentations au Grand-Théâtre, et, comme elles avaient lieu les jours où je ne jouais pas, nous ne manquions pas une de ses soirées. Je n'ai jamais assisté à de pareils triomphes; les bouquets, les palmes, les couronnes couvraient le parquet de la scène, au point que Nourrit n'aurait pu faire un pas sans marcher sur des fleurs. Une] foule immense l'attendait à la porte du théâtre; on dételait les chevaux de sa voiture qu'on traînait jusqu'à sa demeure. J'espérais qu'un pareil succès apporterait quelque adoucissement au chagrin que Nourrit éprouvait j il n'en était rien malheureusement, j'en eus la preuve évidente. Montant à sa loge pendant un entr'acte de la Juive, je le trouvai triste, abattu, et pourtant il venait d'être fêté comme il Je méritait. Je sentais qu'il avait besoin de soulager son cœur; mais la présence de son domestique le gênait.

— Baptiste, lui dit-il enfin, allez donc jusqu'à l'hôtel demander comment va ma fille ?

' — Mais, monsieur, j'en viens, il y a un quart d'heure, mademoiselle n'allait pas mal.

— C'est égal, retournez; je l'ai quittée soufl'rantp, je suis inquiet : allez, je vous en prie ?

A peine le domestique fut-il sorti, que Nourrit me prit les deux mains dans les siennes, et me dit, avec des larmes dans les yeux :

— Ah ! mon ami, que les hommes sont méchants ! mon Dieu ! qu'ils sont méchants ! Hier encore, ils me portaient aux nues, et aujourd'hui, ils me traînent dans la boue et me forcent à m'expatrier avec ma famille !...

Le pauvre ami faisait peine à voir et à entendre !... Puis changeant tout à coup de conversation :

— Ne trouvez-vous pas, dit-il, que l'architecte qui a construit ce théâtre a commis une grande faute en ne plaçant pas les loges d'artistes plus près de la scène ! Il faut monter trois étages pour arriver ici ; c'est bien haut : je suis certain qu'en se jetant par cette fenêtre, on se tuerait infailliblement.

On voit que l'idée du suicide germait déjà dans cette tête malade. Le domestique revint déclarer à son maître que sa jeune fille se trouvait beaucoup mieux, que madame l'avait chargé de dire à monsieur que les autres enfants se portaient parfaitement, et qu'elle le priait de ne point se tourmenter.

Un garçon de théâtre, au même moment, prévenait Nourritquele quatrième acte de l'opéra allait commencer ; je le quittai pour retourner dans la salle. Je ne l'avais jamais vu plus beau. Cet homme que je venait de laisser triste, découragé, avait subitement retrouvé toute son énergie.

Ah! c'est que le véritable artiste (et celui-là l'était dans le fond de l'âme) une fois devant le public, oublie ses chagrins. C'est un combat cruel qu'il se livre à luimême et dont il est ordinairement vainqueur, mais à quel prix, grand Dieu ! Je sais par expérience ce qu'est ce martyre...

Quelques jours plus tard, Nourrit partait pour l'Italii avec toute sa famille ; je ne devais plus revoir ce maliieureux ami qui, dans un accès de délire, se donna volontairement la mort, et réduisit au désespoir sa femme et ses enfants. On a prétendu que l'amourpropre, la jalousie l'avaient poussé à commettre cette action blâmable ; la vérité est qu'il ne possédait plus sa raison, car il avait trop de foi en Dieu pour détruire de sa^ng-froid son ouvrage ! Quant à moi, je le pleurai comme on pleure un frère bien-aimé. Les hommes et les artistes de cette valeur sont si rares !

Il existait à Lyon, à celte époque, une société dite des Intelligences. CiQ\Xe société était composée de vingtcinq membres : peintres, sculpteurs, poètes, médecins, avocats, etc.

Je fis la connaissance d'un de ces hommes remarquables, nommé Léon Boitel, littérateur distingué, qui nous témoigna une profonde estime. Il venait souvent nous faire visite; nous causions dart, de littérature, de nos enfants et des siens, un amour de petite fîUe et un joli petit garçon âgés de six et huit ans qu'il aimait autant que nous aimions les nôtres, forcément éloignés de nous.

Boitel m'invita, de la part de ces messieurs, à assister au dîner qui les réunissait chaque mois; je refusai d'abord, ma santé ne me permettant pas ces petites débauches, mais Boitel insista en me disant que je ferais beaucoup de peine à ses collègues en repoussant leur invitation et que, d'ailleurs, il ne s'agissait pas d'un

banquet bruyant, mais d'une simple réunion d'artistes. Je me laissai séduire.

La réunion avait lieu dans un restaurant situé sur le coteau de Fourvières; la vue était splendide, le ciel magnifique, nous jouissions enfin d'une de ces belles journées de juillet qui réjouissent l'âme et mettent du soleil dans le cœur.

Les convives, tous plus aimables les uns que les autres, racontèrent des anecdotes, des scènes prises sur le vif, avec un esprit, une finesse dignes d'un habile comédien. M. Bonnefon surtout, le directeur du musée, surpassa tous les autresparson naturel et son comique, en imitant l'accent lyonnais au point de nous faire croire que ce Parisien était né à Lyon. Plusieurs chantèrent des couplets de leur composition, fort bien tournés, ma foi. Quant à Boitel, il récita une pièce de vers en l'honneur de celui qui écrit ces lignes et qui se ferait scrupule de la retracer ici. Mais ce cher ami me ménageait une bien autre surprise.

Vers la fin du repas, et au moment où je m'y attendais le moins, je sentis qu'on montait derrière ma chaise; avant que j'eusse le temps de me retourner, deux jolies petites têtes d'enfants se trouvaient à la hauteur de la mienne; les deux chérubins n'étaient autres que les enfants de Boitel qui m'offrirent un très beau bouquet. Cette attention délicate et pleine de cœur me toucha jusqu'aux larmes ; tout en pleurant j'embrassais les enfants, j'embrassais leur père, je crois que j'aurais embrassé tout le monde, tant j'avais peine à contenir ma joie et mon émotion. Ce que venait de faire Boitel ne le peint-il pas tout entier? Quelle belle et

bonne nature que celle de cet homme qui comprenait si bien les regrets d'un père éloigné de ses enfants !

Ce ne fut pas sans un vif regret que nous fîmes nos adieux à cet excellent homme, ainsi qu'à sa chaimante femme, aussi bonne que jolie, mais l'engagement de Marseille était là, m'appelant à jour fixe.

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