CHAPITRE XLTX
Voyage de Lyon à Marseille. — Une nuit sur le Rhône. — Marseille. — Un drôle de comique.— M"«Fargueil. — Gavarni. — Retour à Paris.
Le lendemain, 2 août, à cinq hçures du matin, nous étions sur le bateau, ainsi qu'une voiture qui devait nous conduire d'Avignon à Marseille.
Pendant quelques heures nous filâmes assez rapidement, mais tout à coup notre course se ralentit et nous ne rencontrâmes plus que des filets d'eau dans lesquels le timonier pouvait à grand'peine manœuvrer le bateau dont les roues enlevaient le sable et les cailloux. Le Rhône, dans un de ses caprices, avait jugé à propos de se mettre presque à sec; aussi manquâmes-nous vingt fois de rester en route. Ce ne fut qu'à l'adresse du timonier que nous dûmes d'arriver devant le village de Mornas à huit heures du soir. Ce village se trouve environ à une demi-heure de Pont-Saint-Esprit.
Le pilote décida qu'il n'irait pas plus loin; la nuit commençant à venir, il lui semblait dangereux de s'aventurer à passer le pont ce soir-là. Le capitaine était
un vrai Marseillais d'une quarantaine d'années, très beau garçon, à la figure sympathique et décidée.
— Poltron, dit-il, en s'adressant au pilote, tu n'oses pas passer le pont ce soir? Eh bien, je vais prendre la barre, moi, et tu verras si nous ne le passons pas!
— Viens donc y toucher un peu, à la barre ! Si tu y poses la patte dessus, je te f... à l'eau. Je suis le maître ici en ce moment, je réponds de la vie des passagers, et, s'il nous arrivait malheur, c'est pas toi qui payerais les pots cassés !
— C'est égal, tu n'es qu'un poltron, je ne m'en dédis pas !
— C'est possible; mais toi, tu n'es qu'une f
bête!...
Ces diables de Marseillais jurent comme des païens. On croirait qu'ils vont se prendre à la gorge ou s'assommer; pas du tout, trois minutes après, ils sont les meilleurs amis du monde. La preuve, c'est que nos deux hommes soupèrent côte à côte et se portèrent même un assez grand nombre de santés.
Une fois le bateau amarré le plus près possible de la berge, chacun fit ses préparatifs pour passer la nuit le moins mal possible.
Nous voilà donc condamnés à coucher sur les banquettes d'un vilain dortoir composé d'une grande salle enfumée, n'ayant pour tout luminaire que deux chandelles qui donnaient aux objets un aspect lugubre. Quant à dormir, inutile d'y songer. LC' bateau, sans cesse agité par le mistral, ne restait pas un moment en place. Pourtant, celte espèce de bercement aurait peutêtre fini par nous engager au sommeil, mais il élait
malheureusement accompagné d'une musique diabolique : les ronflements de trois ou quatre de nos camarades de chambrée, vrais tuyaux d'orgue, surtout ceux d'un énorme Hollandais d'une cinquantaine d'années qui, couché sur une table placée au milieu de la salle, faisait trembler le parquet et ne se gênait nullement pour pousser d'énormes soz<p?V5 qu'on n'admet pas dans la bonne société. Mais il fallait lui pardonner cette licence ; le gros bonhomme dormait si profondément qu'il n'avait pas conscience de ces échappements.
Au petit jour, nous nous remîmes en route, et, après avoir déjeuné à Avignon, nous partîmes pour Marseille.
J'étais engagé au Grand-Théâtre de cette ville pour y donner douze représentations. L'affiche m'annonçait, je ne sais trop pourquoi, comme premier comique du Gymnase, ce qui fit dire à un Marseillais, après m'avoir vu jouer Pauvre Jacques :
« — En voilà un drôle de comique! Ils appellent ça un comique? Diable m'emporte s'il m'a fait rire une minute; au contraire, il m'a pris à la gorge et fait pleurer comme un veau! » {sic).
M"* Fargueil se trouvait à cette époque en représentation au Gymnase de Marseille ; elle y attirait la foule, qui applaudissait la charmante artiste comme j'eus le plaisir de le faire moi-même chaque fois que je ne jouais pas.
Me promenant un jour sur le quai où se trouvent quantité de marchands d'objets d'art, coquillages, etc. , je crus reconnaître un munsieur qui, comme moi, re
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gardait les bibelots. Je m'approchai, c'était Gavarni, en veston de chambre et chaussé de pantoufles. Je lui témoignai tout le plaisir que j'éprouvais à serrer la main d'un Parisien, surtout quand ce Parisien s'apjjelait Gavarni...
— Ah ! dit-il, vous me voyez dans une bien ennuyeuse situation. Figurez-vous, mon cher ami, que je suis appelé en témoignage à Naples par un brave garçon, accusé d'un méfait dont il est innocent, j'en suis certain; je le connais depuis son enfance, c'est l'honneur en personne. Je pars donc de Paris en toute hâte; j'arrive ici, il y a deux heures. Je comptais m'embarquer en descendant de diligence, mais voilà qu'on ne trouve plus ma malle ! L'a-t-on volée? l'a-t-on donnée à un autre voyageur? Je'ne sais. Ce qu'il y a de plus contrariant, c'est que cette malle contenait tous mes efl'ets, excepté ceux que j'ai sur moi ! Je ne peux décemment me présenter devant un tribunal en costume de voyage ! Et notez que mon argent est dans cette malle; ce n'est pas une fortune, deux mille francs, mais enfin on n'est pas bien aise de perdre deux mille francs, n'est-ce pas?
— Vous savez, lui dis-je, que ma bourse est à votre disposition ; ne vous gênez pas pour y puiser.
— Merci ! j'accepterai volontiers si le garçon que j'ai envoyé àla recherche de cette maudite malle ne l'a pas retrouvée ; je l'attends ici, où il doit me l'apporter ou me dire qu'elle est perdue sans retour.
A peine achevait-il ces mots que le portefaix en question apparut, chargé de la malle... que Gavarni fit ti'ansporter à l'hôtel où nous demeurions, car le pauvre garçon ne pouvait plus s'embarquer que le len-
demain. Il assista le soir à ma dernière représentation, et vint nous faire ses adieux après le spectacle.
— Vous voyez, mon cher Bouffé, ajouta-t-il, qu'on a raison de dire : A quelque chose malheur est bon. Sans cet incident, je n'aurais pas eu le plaisir de vous applaudir dans deux de vos plus beaux rôles !
On voit que Gavarni ne voulait pas me quitter sans m'adresser un compliment ; ce grand artiste avait autant de bienveillance que de talent.
Nous partîmes le lendemain, chacun de notre côté, lui pour Naples, nous pour notre cher Paris. Je dis cJi^r, surtout parce qu'il renfermait tous ceux que nous aimions!