CHAPITRE L
Nancy. — Geoffroy. — Colère du directeur. — Deux représentations à Metz. — Le puhlic dans les coulisses. — La demiplace. — Un singulier article de journal.
Le théâtre de la jolie petite ville de Nancy, véritable Versailles en miniature, avait pour directeur un nommé Ghapizeaux. Cet homme, dont l'honneur et la probité étaient passés en proverbe, dirigeait son entreprise avec une rare intelligence. Sa troupe réunissait, du reste, plusieurs artistes de talent. Ce fut dans cette troupe que je rencontrai notre charmant comédien GeofTroy; il jouait alors les jeunes comiques, avec la vérité et le bon goût qu'on lui connaît. Je remarquai ce jeune homme, et lui prédis que, .s'il persistait dans cette voie, il serait un jour un comédien remarquable ; je suis heureux de constater (pie je ne me suis pas trompé.
Geoffroy est, en effet, un de nos artistes des plus sympathiques, jamais forcé, toujours vrai, mais d'une vérité distinguée, dédaignant les basses charges, telles que les chapeaux ridicules, les pantalrms trop courts.
les perruques impossibles , tous ces moyens, enfin, qu'emploient certains soi-disant comiques qui ne font rire que grâce au costumier. Geoffroy, lui, se présente tout bonnement sous l'habit d'un bon bourgeois que vous venez de coudoyer dans la rue, ce qui ne l'empêche pas de provoquer les rires et les applaudissements de la salle entière.
Les brillants succès que Geoffroy obtint au Gymnase l'ont suivi au théâtre du Palais-Royal, où il a eu le bonheur de rencontrer dans son camarade Lhéritier un partenaire digne de lui. Je ne sais rien de plus plaisant, de plus naïvement spirituel que ces deux charmants comédiens luttant de finesse et de naturel.
Mes représentations à Nancy commencèrent le 5 juin 1840. Les deux premières ne furent pas brillantes comme recette, le public ayant jugé à propos de s'abstenir. Chapizeaux se désespérait, non pour lui, mais pour moi.
— Ne jouez plus, me disait-il ; je suis désolé de vous avoir fait venir ici. Je croyais avoir affaire à des spectateurs qui, dès le premier jour, sauraient vous apprécier: je me suis trompé, ne jouez plus, je vous en supplie. Nous allons partir pour Metz, où nous trouverons un public plus connaisseur et moins stupide que celui de Nancy.
La colère le rendait injuste envers ce public qui, au bout du compte, ne me connaissait pas. D'ailleurs, on l'a si souvent trompé, le public, par des annonces pleines de promesses menteuses, qu'on doit bien lui pardonner d'èlre méfiant. Malgré les conseils et la co-
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1ère de Chapizeaux, je voulus absolument donner une troisième représentation, et les Nancéens me prouvèrent, par leur présence, que j'avais eu raison ; ils eurent même la bonté de me le prouver plus clairement encore à chacune des cinq représentations qui suivirent.
Nous allâmes ensuite à Metz, donner deux représentations qui attirèrent beaucoup de monde. Il se produisit même un incident assez curieux.
Une partie du public et plusieurs officiers de la garnison n'ayant pu trouver place dans la salle, demandèrent à venir dans les coulisseSi Chapizeaux, avec sa délicatesse ordinaire, vint me consulter avant d'accéder à leur désir. La demande de ces messieurs me flattait trop pour que je m'opposasse à ce qu'elle fût satisfaite. Heureusement pour eux, les décors de salon n'étaient point fermés, comme le voulut plus tard la mode; ils purent donc voir sur la scène, seulement les acteurs ne leur apparaissaient que de profil, mais ils étaient au spectacle, et cela leur suffisait.
Le public de la salle y mettait une complaisance extrême, car des têtes apparaissaient à chaque instant aux bords des coulisses. A Paris on eût crié furieusement :A bas les coulisses ! Là, on ne soufflait mot : tout se passa en famille.
De r'^tour à Nancy, le public me demanda une représentation composée du Gamin de Paris et du Père Turlututu. J'y consentis de grand cœur, et cette fois la salle fut trop petite; aussi Chapizeaux revint-il à de meilleurs sentiments envers les habitants de Nancv.
Un jour, me trouvant au contrôle, je fus témoin d'une scène vraiment drôle, et qui peint bien une certaine partie du public de nos petites villes de province.
Un bon bourgeois, accompagné de sa femme et de sa fille, jeune personne de seize à dix-huit ans, remit au contrôleur deux cartons qu'il venait de prendre au bureau, puis, tirant de sa poche quelques pièces de monnaie : « Voici, dit-il, la demi-place de ma fille, »
L'employé lui fit observer que la demoiselle avait depuis longtemps passé l'âge des demi-places.
— Allons, bon! s'écria le père, n'allez-vous pas faire des difficultés à présent ? depuis dix ans, elle est toujours entrée pour une demi-place...
Ghapizeaux survint sur ces entrefaites ; ne voulant pas prolonger cette scène ridicule, et voyant que la pauvre fille, honteuse de l'avarice de son père, était devenue toute rouge : « Laissez passer mademoiselle, ^) dit-il.
Le bon bourgeois l'eçut cette petite leçon sans mot dire, et entra dans la salle, orgueilleux de ce qu'il venait de faire : il n'y avait vraiment pas de quoi !
Le musée de Nancy, renfermant de fort jolies choses, avait pour directeur un homme charmant et plein d'esprit, qui écrivait de temps en temps, comme amateur, des articles artistiques dans le journal de Nancy ; il en fit paraître un sur mes représentations, qui ne manquait pas d'originalité. Le voici
Théâtre de Nancy Représentations de M. Bouffé.
« Chers Xancéens,
«Vous croyez posséder dans vos murs un de ces véritables artistes qui se présentent franchement et loyalement devant le public, en lui disant : « Me voilà, juge-moi selon mon mérite. » Eh bien, vous vous êtes trompés, ou plutôt on vous a trompés, car M. Bouffé, loin d'être un de ces artistes modestes, est tout simplement le plus gi'and banquiste que vous ayez jamais rencontré, ainsi que je vais vous le prouver.
« Je fréquente assez souvent les coulisses du théâtre, au fond duquel on a construit la loge d'habillement de M. Bouffé, afin de lui éviter la peine de monter plusieurs étages, ce qui m'a permis d'observer les jongleries de cet habile escamoteur. J'ai donc pu suivre tous ses mouvements, et je peux certifier que je l'ai vu sortant de jouer le Centenaire Turlututu arriver dans sa loge, se jeter sur un canapé, et sa charmante femme, qui lui est toute dévouée, lui prodiguer les soins les plus empressés.
«Quelques minutes après, un jeune homme apparaissait devant la glace, et bientôt on voyait sortir de cette loge un pimpant gamin ou un abbé galant, ou bien encore l'espiègle Trim des Enfants de troupe. Je suis certain que M. Bouffé a amené avec lui plusieurs de ses élèves, qu'il cache avec un soin extrême aux regards du public, en dehors du théâtre, afin de nous faire croire que c'est lui qui, après avoir joué le père Grandet ou Michel Perrin, reparaît sous les traits des jeunes personnages dont j'ai parlé plus haut.
« A d'autres, M. Bouffé, ne croyez pas nous abuser plus longtemps : nous avons découvert votre ruse, ce qui ne nous empêchera pas d'aller vous applaudir, vous et vos charmants élèves, mais ce gui ne nous empêchera pas non plus de répéter que vous êtes... un grand banquiste! »
Il est impossible d'adresser un compliment d'une façon à la fois plus bizarre et plus spirituelle, on en conviendra.
Nous partîmes de Nancy le 24 juin pour nous rendre à Rouen, et de là à Dieppe, en passant par Paris, où nous arrivâmes à quatre heures du soir. Nous n'y restâmes que quelques instants pour prendre un peu de repos, embrasser nos enfants, la bonne maman Bitter et mon père bien-aimé. *
A sept heures, nous remontions en voiture, nous dirigeant vers Rouen, où nous n'entrâmes que le lendemain, dans la matinée.