CHAPITRE LI
Rouen. — Un mauvais tour. — Le banquet en l'honneur de Rachel. — Aimable lettre de la grande tragédienne. — J'assiste forcément au banquet. — Toast à Rachel par M. Pierre Corneille. — Dieppe. — Piteux résultats. — Je me fais peintre de décors. — Mélingue et Tisserant. — La statue de Corneille. — La statuette du Gamin de Paris. — Boutin.
Isouard Nicolo, après avoir été attaché pendant plusieurs années en qualité d'artiste au théâtre des Arts de Rouen, en était devenu directeur.
J'avais besoin de m'entendre avec lui sur plusieurs, points relatifs à mes représentations. Je fis donc arrêter notre voiture devant la maison qu'habitait mon vieil ami Leclère, sa femme et sa fille, qui nous reçurent d'une façon charmante.
Je laissai M'"^ Bouffé auprès de ces dames, et me rendis au théâtre ; là, j'appris que M. Isouard déjeunait en compagnie de quelques artistes dans un restaurant voisin.
Je m'y rendis et trouvai effectivement mon directeur, f^ntouré d'une dizaine de convives qui voulurent à toute fuice que jo prisse plyco à talilt-. Je refusai, en leur
faisant observer que je ne faisais que passer par Rouen, que mon temps était compté... que j'avais commandé des clievaux pour repartir dans une heure...
— Vous ignorez, me dit Isouard, que nous donnons ce soir, 27 juin 1840, un banquet en l'honneur de Racliel, qui joue demain pour la dernière fois à Rouen ; vous ne pouvez refuser d'assister à cette fête.
— Je crois au contraire, répondis-je, que ma présence à ce banquet serait inopportune, que Rachcl elle-même la trouverait au moins singulière. Et puis, en supposant que je consentisse à passer pour un intrus^ ce qui est assez désagréable, vous ne voudriez pas me faire passer encore pour un homme ignorant des usages du monde ? Il m'est impossible de paraître à celte fête en costume de voyage, et je n'en ai pas d'autre à ma disposition ; tous mes habits sont enfermés dans les malles de la voiture, qu'il faudrait décharger complètement, ce qui est impossible.
— Qu'importe, je vous réponds que vous serez bien accueilli, même en costume de voyage.
Isouard remit alors au régisseur un mot qu'il venait d'écrire au crayon en lui disant :
^- Ne perdez pas une minute, faites exécuter cela de point en point et rapportez-moi la réponse ici.
Je crus qu'il s'agissait d'un ordre concernant le théâtre, d'autant qu'il ne fut plus question de fête ni de banquet, et que nous nous occupâmes exclusivement des détails relatifs à mes représentations.
Le régisseur reparut bientôt, porteur d'une lettre qui m'était adressée. Je déchirai l'enveloppe et lus ce qui suit :
Mou cher Monsieur Bouffé,
J'apprends que le pauvre Jacques, le bon Michel Perrin, le gentil Gamin de Paris et le père Grandet sont en ce moment dans la ville; je sais l'influence que vous exercez sur eux; je viens donc vous prier de les assurer que je serais heureuse et fière qu'ils voulussent bien honorer de leur prestance la fête que me donnent mes excellents camarades. J'ai la certitude qu'un mot de vous suffira pour les décider à se rendre à ce que je désire de tout mon cœur.
Ajoutez, je vous prie, que ce sera pour moi un souvenir que je n'oublierai jamais.
Votre petite camarade qui vous remercie d'avance.
Rachel.
— Eh bien, me dit Isouard, j'espère que maintenant vous ne refuserez plus.
— Je suis vraiment chagrin de ne pouvoir me rendre à l'aimable invitation de Rachel, je vais lui en témoigner tous mes regrets, en la remerciant de sa charmante lettre; mais il faut absolument que je parte, les chevaux que j'ai commandés doivent m'attendre.
— Ils ne vous attendent plus, ils sont décommandés, et ne viendront que ce soir à dix heures ; quant à votre voiture, elle est en sûreté.
Il l'avait fait conduire de l'autre côté de la Seine, dans une remise du Cirque.
Je fus donc presque forcé d'assister à ce banquet, ce dont je suis loin de me repentir aujourd'hui. Leclère me l^rèta une chemise et une cravate blanche, mais il ne put me prêter le reste, car on eût pu loger deux corps comme le mien dans un de ses habits.
Rachel voulut absolument qu'à table on me plaçât
près d'elle; je devais faire triste figure dans ma redingote de bouracan à côté de sa robe de velours noir garni de dentelles, toilette simple et distinguée, qui lui donnait l'aspect d'une muse.
Plusieurs toasts furent portés en l'honneur de la grande tragédienne. Le plus remarquable fut celui prononcé par Pierre Corneille, descendant de l'immortel auteur du Czc/. Ce M. Pierre Corneille était inspecteur des collèges du département de la Seine-Inférieure. Voici le toast qu'il porta en l'honneur de Rachel, et dont il voulut bien me donner une copie :
« Les progrès de l'art théâtral ont toujours eu une grande influence sur la littérature et les arts. Nos poètes dramatiques et lyriques n'auraient point écrit leurs chefs-d'œuvre immortels, s'ils n'avaient trouvé des interprètes digues d'eux, La comédie, l'opéra, n'ont jamais manqué de nohles représentants. La tragédie, depuis quelque temps, semblait un peu délaissée. Une jeune artiste se présente : dès le début de sa carrière, elle fait entendre des accents dignes de Melpomène, et aussitôt nos vieux poètes nationaux reparaissent sur la scène française; ils semblent rajeunis à nos yeux; leurs nobles et sublimes inspirations, écoutées avec avidité par la foule, réveillent l'enthousiasme national. C'est toute une révolution qui vient de s'accomplir. Honneur à Mademoiselle Rachel! •
A onze heures, je quittai cette aimable réunion pnur aller reprendre M"" Bouffé restée chez Leclère, et, de là, nous rendre au Cirque où nous devions trouver les chevaux de poste, que nous attendîmes près de deux heures. On eut mille peines à lirer la voiture de cettp maudite remise; enfin on finit par y parvenir, et nous partîmes pour Die])pe, où non?; arrivâmes à sept heures du matin. Nous écrivinies duburJ a notre bonne nu'it-
ainsi que nous le faisions chaque jour, puis nous prîmes quelques heures de repos, dont nous avions grand besoin après une nuit aussi fatigante.
J'appris, dès le lendemain de mon arrivée, que les deux directeurs du théâtre de Dieppe se trouvaient dans une situation des plus précaires. J'aurais voulu que ma venue les tirât de ce mauvais pas ; mais, malheureusement, leur troupe était plus que médiocre, et, malgré mes efforts, d'innombrables fatigues comme metteur en scène, et les conseils que je donnai à chacun, je n'arrivai qu'à un résultat peu satisfaisant. J'en étais malade.
Nous fîmes six cents francs de recette le jour de ma première représentation. Je jouais en partage. Les frais prélevés, il me revint cent vingt-cinq francs pour ma part. C'était maigre; pourtant je ne voulus pas abandonner ces infortunés; d'ailleurs j'avais signé un engagement, je devais le tenir. .
Je donnai donc les cinq représentations que comportait mon traité. Elles ne furent guère plus brillantes que la première. La plus forte recette fut de onze cents francs, ce qui semblait une fortune aux malheureux directeurs qui firent tout au monde pour que je continuasse, mais j'avais rempli mon engagement jusqu'au bout et j'en avais assez.
— Nous montons, me dirent-ils, l'Abbaye de Castro, mélodrame que nous comptions donner après voire départ; mais il nous manque une partie de décor sans laquelle il nous est impossible de jouer la pièce; il n'y a pas de peintres dans la ville, et, pour en faire venir de Rouen, cela nous entraînerait à des frais énormes...
En parlant de la sorte, ils espéraient sans doute me décider à jouer encore, mais je leur proposai de les tirer d'embarras en peignant moi-même le bout de décor qui leur manquait. Je fis de mon mieux (ce qui ne veut pas dire que mon travail fut superbe) et leur brossai une espèce de cellule éclairée par une croisée qui projetait un rayon de soleil sur les murailles. Ils furent enchantés de ce barbouillage ; je vis le moment oùils annonceraient, sur l'affiche, que les décors étaient de M. Bouffé t
Je savais les artistes si malheureux, que je prélevai mes frais d'hôtel et de voyage, et leur abandonnai le reste avant mon départ pour Rouen, où mes représentations commencèrent le 20 juillet, pour se terminer le 28 août, toujours avec le même bonheur et la même amabilité de la part du public rouennais.
J'ai oublié, en rendant compte de mes représentations à Rouen, en 1837, de parler de ma rencontré avec Mélingue, qui revenait, je crois, d'Amérique, où il était parti en compagnie de Tisserant dans le fol espoir d'y faire fortune. Les deux pauvres garçons avaient eu grand'peine à revenir en France. Débarqués au Havre, ils étaient venus à pied à Rouen, afin de ménager le peu d'argent qui leur restait. Mélingue trouva un petit emploi au théâtre des Arts. Petit est le mot, car il jouait ce qu'on appelle les grandes utilités. II ne se doutait guère alors qu'un jour il ferait courir tout Paris avec ses admirables créations de Dartagnan, de Monte-Christo, de Renvenuto Cellini et tant d'autres.
En attendant, il jouait If" bout de rôle du notaire dans Pierre le Couvreur^ vaudeville en cinq tableaux dont j'avais créé le principal personnage au théâtre des Nouveautés.
Son emploi lui rapportait cent francs par mois; comme il me le disait lui-même, cela valait mieux que rien.
— D'ailleurs, ajoutait-il, je ne suis engagé qu'au mois; l'ami Tisserant, qui est parti pour Paris, doit m'écrire dès qu'il m'aura trouvé quelque chose de plus confortable, comme disent les Anglais.
C'était vraiment plaisir de voir et d'entendre ce beau garçon prendre son parti avec autant de gaieté et de philosophie.
Mélingue logeait chez un tailleur qui occupait un appartement donnant sur le quai. Ce brave tailleur, voyant que la bourse du jenno homme était rarement gonflée de louis d'or, lui dit un jour :
— Mon cher monsieur Mélingue, bien que vous soyez acteur, on assure que vous êtes également sculpteur ; voulez- vous me faire une statue de Corneille? nous la placerions sur mon balcon, ce qui me permettrait de mettre sur mon enseigne : Au Grand Corneille !
La proposition était assez originale pour plaire au jeune artiste.
— Bien entendu, ajouta le tailleur, il ne sera plus question du loyer de votre chambre ni de l'arriéré ; cela vous va-t-il ?
Dès le lendemain, Mélingue se mettait à l'œuvre. Comme il voulait faire cette statue grandeur na-
ture, il lui fallait pour cela une assez grande quantité de terre, pour cinquante francs au moins ; sa bourse ne lui perniettait pas cette dépense , mais Mélinguc ne s'embarrassait pas pour si peu. Après avoir construit son armature, il se rendit au bord de la Seine, et là, faisant le métier de terrassier, il emporta chaque jour un énorme panier de terre et de cailloux pour lui servir à monter son ébauche; il ne lui fallut ensuite que quelques pains de vraie terre glaise pour terminer son travail, qui ne manquait pas de mérite.
Cette statue, enluminée de couleurs criardes, fut installée sur le balcon en question, ainsi- que le désirait le brave tailleur, qui ne manqua pas de faire inscrire sur son enseigne, en lettres d'or hautes d'un pied : Au Grand Corneille.
Je ne sais si Mélingue revit jamais son œuvre, philosophiquement exposée aux injures du temps. Chaque fois que je retournais à Rouen, je constatais que quelque morceau manquait à la pauvre statue; c'était un bras, le nez, une main, la moitié de la tête. Elle finit par tomber en poussière, au grand désespoir de son possesseur.
Cette même année 1837, Mélingue, de retour à Paris, fit la statuette du Gamin de Paris et celle de Duprez, dans son rôle d'Arnold de Guillaume Tell. Ces deux statues se vendirent par centaines.
Mélingue, modeste comme un véritable artiste qu'il était, voulait tout simplement donner son œuvre à MM. Susse frères, ci'aignant môme qu'ils ne voulussent pas l'éditer...
— Vous ne ferez pas cela, lui Jis-je ; vous n'êtes pas assez riche pour donner votre travail.
Il suivit mon conseil et MM. Susse lui achetèrent sa statuette trois cents francs. C'était bien peu, mais ceia valait mieux que rien, comme l'avait ditMélin^uede ses appointements de province.
Pendant les séances, Boutin, qu'on avait sni-nommé le chien fidèle de Mélingue, jouait de la guitare et chantait des romances, afin de distraire l'artiste et le modèle. Rien de plus comique à voir et à entendre que Boutin faisant du sentiment, lui dont le physique, la voix et les allures étaient plutôt d'un portier que d'un chanteur de romances.
Ce brave garçon témoignait -à Mélingue une reconnaissance, un dévouement qui allait jusqu'au fanatisme.
On le comprendra facilement cpiand on saura que, par la protection de Mélingue, Boutin, sans place depuis près de deux ans, avait été engagé à l'Ambigu et ensuite à la Porte-Saint-Martin. Il créa dans ces deux théâtres plusieurs rôles populaires, auxquels il donna uncachettrès original. Toujours vrai sans être canaille, comique sans tomber dans la basse charge, Boutin quelquefois même faisait s'emplir de larmes les yeux des spectateurs; cela m'aniva en le voyant jouer dans la Poissarde^ où il était vraiment remarquable.
Hélas! prolecteur et protégé sont réunis dans un monde meilleur, où je les rejoindrai bientôt moimême !...