‹ Mes souvenirsChapitre 7 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La loge Je ma sœur. — L'orpheline. — La famille Gilbert.

— L'adoption. — Corsse, directeur de l'Ambigu. — Fondation d'une classe de danse.— Une Vengeance de famour, ballet-pantomime. — Le début de Charlotte, à l'âge de six ans. —

— JIY"'» Angotau sérail du Conslantinople. — Mort prématurée de Corsse.

Quel bonheur d'aller dans les coulisses, de voir de tout près ces acteurs que je n'avais jamais vus que de loin, de les entendre causer avant leur entrée sur la scène, de les toucher en passant auprès d'eux! Je n'aurais pas cédé ma place pour un empire.

Lorsqu'il m'était permis d'entrer dans la Ipge de ma sœur, j'éprouvais un nouveau plaisir, celui de rencontrer une charmante jeune fille, fraîche et blonde comme un rayon de soleil, qui s'habillait aussi dans cette loge.

J'avais remarqué plusieurs fois avec quelle douceur, quel respect elle parlait à M™" Gilbert, sa mère d'adoption. Cette chère enfant était orpheline, et son histoire, qui me fut bientôt connue, mérite d'être contée ici.

Un jour, le menuisier Gilbert était allé, ainsi qu'il

en avait l'habitude, faire, au faubourg Saint-Antoine, sa provision de bois de travail. Son marché terminé, comme il prenait un vei-re de vin avec le vendeur, une bonne vieille entra dans la boutique, et, s'adressant au maître de l'établissement :

— Dites-moi donc, monsieur Bresson, ce que j'ai à faire pour mettre cette pauvre petite aux Enfants- Trouvés?

En même temps, elle montrait un joli bébé âgé de dix-huit mois.

— A qui cette enfant? demanda M. Gilbert.

— A ces pauvres Seffert qui viennent de mourir l'un après l'autre, en moins de quinze jours, en laissant deux orphelins : un garçon de cinq ans et ce cher poulot. L'oncle Seffert qui n'est pas riche — un simple ouvrier en fauteuils, — et qui a déjà deux enfants, a pris le petit garçon, mois il ne peut se charger de la [)etite fille.

— La fille de Sefl'ert aux Enfants-Trouvés! Oh! non ! se récria le menuisier ; il ne sera pas dit que Gilbert, son camarade d'enfance, aura laissé s'accomplir un acte pareil. C'est la Providence qui m'a conduit ici aujourd'hui. Voyons, Bresson, vous qui connaissez les affaires mieux que moi, quelle formalité y a-t-il à remplir pour adopter un enfant?

— Oh! mon Dieu, cela est bien simple. Vous n'avez qu'à vous rendre chez le commissaire de police avec deux témoins patentés, prouver que vous avez les moyens de pourvoir aux besoins de l'enfant, et tout sera dit.

— Eh bien, alors, rendez-moi le service, 'ainsi que

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M. Flamand, ici présent, de m'accompagner chez le commissaire.

Une lieure plus tard, après avoir donné une pièce de cent sous à la bonne vieille, le papa Gilbert partait de son pied léger jusqu'au faubourg du Temple, emportant le bébé dans son tablier.

En rentrant chez lui, et cachant le trésor qu'il portait, il dit à sa famille, qui se composait de sa femme, d'un fils, premier danseur au théâtre de la Gaité, et de deux filles, dont la plus jeune avait vingt ans :

— Tenez, je vous apporte quelque chose de bien joli, — et, déposant son cadeau sur ses petites jambes : Voilà l'objet !

— A qui cet enfant-là? demanda la maman Gilbert.

— Ce n'est pas à moi, répondit M. Gilbert, je t'en donne ma parole d'honneur! C'est un des enfants de ces pauvres Seffert qui sont morts presque subitement tous les deux. On allait conduire ce chérubin aux Enfants-Trouvés ; je n'ai pas voulu, je l'ai adopté et je vous l'apporte.

— Tu as bien fait, dit la mère, cela nous portera bonheur.

— Moi, dit une des filles, je lui ferai de jolies petites robes. — Moi, dit l'autre, je lui ferai de jolis petits bonnets. — Moi, dit le fils, je lui apprendrai à danser. — Et moi, dit le papa Gilbert qui pensait au solide, je lui confectionnerai un joli petit lit; la mère s'occupera du reste.

A dater de ce jour, cette charmante poupée devint la joie de la maison ; toute la famille la chérissait, et elle ne fut pas ingrate, car, à mesure qu'elle grandissait, sa

reconnaissance grandissait avec elle ; elle aimait ces braves gens de toute son âme.

Avec le temps, le fds Gilbert fit de cette enfant une adorable danseuse, jouant la pantomime avec une intelligence extraordinaire. Gorsse, directeur et acteur du théâtre de l'Ambigu à cette époque, entendit parler de la petite merveille.

Ce même Gorsse avait créé Madame Angot cm Sérail de Constantinople, mélodrame comique en trois actes, qui obtint un immense succès. Gorsse y déployait une verve, une vérité, un comique incroyables ; aussi tout Paris voulut-il l>pplaudir, et, pendant plus de deux cents représentations, la salle de l'Ambigu fut prise d'assaut. Madame Angot avait été jouée pour la première fois le 21 mai 1800. En voyant la vogue qu'obtenait cette physionomie originale, plusieurs directeurs voulurent en profiter ; c'est alors qu'on vit surgir : Madame Angot ou la poissarde parvenue, opéra-comique en deux actes; Madame Angot au Malabar , ou la Nouvelle veuve, mélo-tragi-parade en deux actes; le Repentir de Madame Angot, folie en prose, en deux actes ; mais aucune de ces pièces n'eut le succès durable de leur aînée, qui fut reprise cinq ou six fois à l'Ambigu. Je la vis en 1812; mon jeune âge ne me permettait certes pas d'apprécier le talent de Gorsse ; pourtant mon instinct me disait qu'il devait avoir du talent, et mon instinct ne me trompait pas.

Ge fut ce grand artiste, ce directeur modèle, adoré de tous ses pensionnaires, car il était bon, généreux pour tous ceux qui l'entouraient, ce fut lui, dis-je, qui, le premier, eut l'idée de fonder une école de danse

gratuite pour trente enfants. Mais il voulut que ces enfants reçussent en même temps l'instruction qui leur manquait.

Le travail des élèves était ainsi réglé :

La leçon de danse avait lieu le matin de neuf à onze heures, puis on allait déjeuner; à midi, commençait la classe. La salle de danse se transformait en école : un instituteur pour les garçons, une institutrice pour les filles, les faisaient travailler jusqu'à trois heures ; récréation jusqu'à quatre ; après quoi, chaque élève retournait chez ses parents.

Ces enfants qui, au besoin , paraissaient dans les pièces à spectacle, recevaient chacun dix francs par mois.

Ainsi, le brave Corsse donnait à ces petits êtres qui, pour la plupart, appartenaient à des familles que la fortune n'avait pas comblées de ses faveurs, de l'éducation, un état et du pain.

On parla un jour devant Corsse de la petite orpheline Charlotte, alors âgée de -six ans. Il voulut la connaître, et fut surpris, enchanté de l'intelligence de ce bébé à la figure de chérubin. Il résolut de la faire paraître en public, composa lui-même le livret d'un ballet-pantomime en trois actes et quatre tableaux, intitulé : Une vengeance de l'Amour^ et lui fit jouer le rôle principal, rôle très difficile, surtout i)oui' une enfant de six ans qui devait changer cinq fois de costume : Charlotte y fut ravissante ! Corsse, très enthousiaste et artiste dans l'âme, fut émerveillé; il ne l'appelaitjamais autrement que son petit amour chéri.

Mais, hélas! ce cœur d'or, ce grand artiste, ce direc-

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teur comme on n'en a plus rencontré, moment à l'âge de quarante-neuf ans, regretté de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître. On attribua sa mort prématurée à la fatigue qu'il avait éprouvée en jouant le rôle écrasant de Madame Angot, surtout pendant la dernière reprise de cette pièce, qu'il continua de jouer, malgré la défense des médecins qui lui voyaient cracher le sang ; il ne voulut rien entendre, et mourut presque subitement.

La première représentation à.' Une vengeance de l'Amour avait eu lieu le 25 février 1813. J'étais dans la salle ce jour-là, avec mon père et ma mère qui ne manquaient pas une première à ce théâtre, et qui n'oubliaient jamais de m'y emmener. — Je ne me doutais guère, en applaudissant de tout mon cœur la jolie petite Charlotte, que je la retrouverais neuf ans plus tard dans la loge de ma sœur, que j'en tomberais amoureux, enfin qu'elle deviendrait ma femme.

Je savais par ma bonne sœur que je n'étais pas tout à fait indifférent à la jolie blonde ; je savais aussi que je ne déplaisais pas à son excellente mère, qui me témoignait même quelque amitié. Une idée folle me passa parla tète; je m'imaginai, de prier mes parents de faire une demande en mariage. Gela n'avait pas le sens commun; mais, quand on a vingt ans et qu'on est amoureux, on n'est pas toujours la raison en personne. Je compris bientôt que ce mariage serait impossible tant que je n'aurais pas une position. Je ne vis qu'un seul moyen d'y arriver : la fréquentation des coulisses, les applaudissements que j'entendais prodi-

peut et,e ces mêmes jouissances ! „ c'était ,.„ vn»i -pplice de Tantale auquel je ne pus résis,:;

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