‹ Mes souvenirsChapitre 8 sur 69 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

M. Foirson et M. Allaux. — Leur aimable réception. — La toise dramatique. — Le régisseur Solomé. — Les bas comiques. — Mon engagement. — Vingt-cinq francs par mois. — Je bouche un trou...

On bâtissait alors (1820) deux théâtres: le Gymnase et \e Panorama-Dramatique. "Le premier, presque terminé, devait ouvrir prochainement ; le second ne pouvait donner accès au public avant quelques mois. Je résolus de me mettre en campagne, et sans rien dire à personne, excepté à ma sœur Joséphine, je commençai mon attaque par le Gymnase. J'ai déjà dit que j'étais timide à l'excès ; cette infirmité, car c'en est une, surtout dans le siècle où nous vivons, n'a pas diminué avec l'âge : j'ai constamment douté de moi.

J'éprouvais une frayeur incroyable, à l'idée de me présenter chez un directeur de théâtre, plus difficile à aborder qu'un ministre. Me voilà donc hésitant, remettant de jour en jour ma visite à M. Poirson, directeur futur du Gymnase.

Enfin, je pris mon courage à deux mains, et j'avoue qu'elles suffisaient à peine. Arrivé rue Saint-

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Pierre-Montmartre, devant la maison de J autocrate, ma frayeur redoubla : — « Entrerai-je ? n'entrerai-je pas? » — Je ne sais comment je me trouvai au pied de l'escalier; je montai quatre étages. Arrivé là, je lus sur une des portes : Delestre-Poirson.

Je sonnai doucement, bien doucement ; on n'ouvrit pas: j'en fus presque satisfait. N'osant pas sonner une seconde fois, je me disposais à descendre, lorsque la porte s'ouvrit, laissant voir un homme d'une trentaine d'années, d'une taille moyenne, les yeux couverts de lunettes dont les verres grossissants donnaient à ces yeux un aspect phénoménal.

Après m'avoir fait entrer dans une petite chambre lui servant de cabinet, et dont le mobilier me parut des plus modestes (une table couverte de papiers, un vieux fauteuil et quatre chaises), je crus que M. Poirson allait m'inviter à m'asseoir; mais il n'en fut rien, et, du ton d'un homme que l'on dérange mal à propos :

— Que désirez-vous ? dit-il.

— Mon Dieu, monsieur, je fais peut-être une démarche bien hardie ; mais excusez-moi, je suis un peu troublé...

J'attendais une parole d'encouragement; au lieu de cela, un: « Enfin, que désirez-vous? yy bien sec se fit entendre.

— Pardon ; voici, monsieur. Vous êtes le directeur du théâtre du Gymnase qui doit ouvrir bientôt, et j'ai osé venir vous importuner pour vous demander une petite place dans votre troupe.

— A quel théâtre êtes-vous attaché?

— Je ne suis attaché à aucun théâtre, mais j'ai joué

plusieurs fois sur des théâtres de société. Je ne vous demande que de m'entendre; si vous vuulez hien me permettre de vous dire quelque chose, vous pourrez apprécier si je suis trop ambitieux en vous demandant un petit emploi.

— Croyez-vous donc, monsieur, que mon théâtre soit un théâtre d'élèves ? Loin de là ; je viens d'engager MM. Gontier, Perlet,Desessarts, Bernard-Lé(jn, Numa; Mmes Perrin, Déjazet, Minette, etc ; vous voyez, mon cher monsieur, que Cfs artistes ne sont pas des commençants ; portez donc vos vues ailleurs.

Tout cela était dit d'un ton si cassant, si doctoral, que je n'osai répliquer un mot; je saluai et sortis.

Cette première tentative n'était certainement pas faite pour m'encourager à tenter de nouvelles démarches; pourtant, il le fallait.

Je me hasardai donc à me rendre chez M.*Allaux, directeur du théâtre du Panorama-Dramatique, que l'on bâtissait sur le boulevard du Temple, en face du jardin Turc. Alors ce fut bien autre chose, car si l'homme de la rue Saint-Pierre-Montmartre n'avait pas été des plus gracieux, celui d© la rue des Fossés-du- Temple devait être tout à fait désagréable...

Arrivé à la porte de sa maison, le cœur me battait comme si j'allais commettre une mauvaise action. Enfin, je monte, je sonne. Ah! que j'aurais voulu qu'on ne me répondît pas !... — H y a des choses bien singulières dans la vie ; je me présentais chez cet homme dans l'espoir qu'il accueillerait ma demande, ce qui était le plus cher de mes désirs, et, sur le point de me trouver en face de lui, je souhaitais tout bas qu'il lût nli^ent.

Mon attente fut trompée ; on m'ouvrit, et je me trouvainez à nez avec une femme maigre, haute de cinq pieds six pouces, laide à faire peur, qui, d'une voix semblable à celle d'un factionnaire criant : « Qui vive?» m'adressa un : «Que désirez-vous? » que l'on dut entendre au bas de l'escalier. Je me dis en moi même : « Si le proverbe : tel maître, tel valet, est vrai, me voilà bien !» — M. Allaux, lui répondis-je.

— Qu'est-ce que vous y voulez?

— Lui parler.

— J' vas voir si y est.

Quelques instants après, le tambour-major femelle m'introduisait dans le cabinet de son colonel, étendu sur un canapé, le pied droit enveloppé de linges. M. Allaux s'était foulé le pied en inspectant les travaux de son théâtre ; il paraît même que cet accident l'avait chagriné au point que sa raison s'en ressentait, c'est-àdire que la tête était encore plus malade que le pied...

— Que me voulez-vous ? dit-il d'un ton brusque. Je lui exposai le motif de ma visite.

— Et quel genre de rôles comptez-vous jouer?

— Jusqu'à présent, monsieur, je n'ai joué que pour mon plaisir; je ne me suis jamais essayé dans des rôles dramatiques, je ne sais donc pas comment je m'en tirerais, mais j'ai joué plusieurs personnages qui me font croire que l'emploi de comique me conviendrait.

— Ah! les comiques? Attendez!.. Alors, il prit vivement sa canne-béquille placée près de lui, et cela avec une physionomie si singulière que je crus un instant que nous allions renouveler la scène du Médecin malgré lui] seulement, la scène aurait été retournée,

et loin de me battre, comme on fait à Sganarelle pour lui faire avouer qu'il est médecin, je pouvais craindre que M. Allanx me bàtonnàt pour me persuader de ne jamais songer au Ihéâtre. Je me trompais, il s'agissait simplement de m'indiquer un grand tableau peint en noir, semblable à ceux (jue Ton trouve dans les écoles.

— Puisque vous jouez les comiques, me dit-il. placez-vous là, sous le n° 7.

Cela mè parut si singulier que je me dis à part mui : « Il y a sans doute aussi deè balances pour savoir le poids des artistes que cet original engage à son théâtre. »

Voici à peu près le plan de la toise artistique de M. Allaux, et je n'invente rien, sur l'honneur !

• 1'" ro'es' Jeunes imoureui.

s premiers. 5

gme» rùlcs.

Premiers comii)nes.

Deuxièmes comiques.

comiques, grimes.

No 6

J'obéis ; cette mise en scène me rappelait le jour où avais tiré au sort; mais à peine étais-je placé sous cette nouvelle épée de Damoclès, que le directeur s'écria : « J'en étais sûr, vous êtes trop petit ! »

Je n'ai pas grandi d'une ligne depuis ce jour-là, ce qui ne veut pas dire que je sois grand, — cinq pieds à peine, — mais j'avais la vaiiité de me croire d'une taille suffisante pour jouer l'emploi que l'on appelle, je ne

sais trop pourquoi, les bas comiques. J'osai en l'aire l'observation.

— Je vous dis que vous êtes trop petit, s'écria mon juge avec emportement, je m'y connais aussi bien que vous, peut-être ?

J'étais cloué devant lui, tournant mon chapeau entre mes mains, et ne sachant plus si je devais rester ou m'en aller. 'Au moment où je me décidais à partir, la porte s'ouvrit, et un gros monsieur de bonne mine entra, avec le sans-façon d'un homme qui sB trouve chez lui:

— Bonjour, Allaux, comment vas-tu?

— Je souffre comme un démon; mais tu arrives à propos. Tiens, Solomé, regarde ce jeune homme; n'est-il pas trop petit pour se présenter sur un théâtre ?

— Dame, c'est selon l'emploi qu'il veut jouer?

— Les comiques, mon cher.

— Les bas comiques, dis-je timidement, dans l'espoir de gagner ma cause.

— Bas comiques ou autres, je vous répète que vous êtes trop petit !

Je ne sais si mon air candide et triste intéressa M. Solomé en ma faveur; mais, se tournant vers moi :

— Voyons, jeune homme, fit-il d'un air de bonté, pouvez-vous dire quelque chose ?

— Bien volontiers.

Et, tout en tremblant de peur, je répétai une scène du rôle d'Albert des Folies Amoureuses, et une de Frontin, des Intrigants.

Ce bon Solomé, après m'avoir entendu : — Voyons,

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mon cher Allaux, dit-il, il faut engager ce garçon-là pour jouer des petits rôles ; je t'assure qu'il est intelligent, qu'il a des qualités, et qu'avec des conseils nous en ferons un comédien agréable.

— C'est possible, mais il est trop petit! Il n'en démordait pas ; il m'avait répété ce mot tant de fois qu'il finit par me le persuader, et que, pendant dix ans, je portai de hauts talons dans tous mes rôles, ce qui me causait une fatigue extrême.

Enfin, poussé à bout, et n'osant pas, sans doute, refuser à son ami, à son régisseur général, qui s'y connaissait mieux que lui, une chose qui avait l'air de lui faire plaisir, M. Allaux consentit, comme par grâce, à me faire un engagement de grande utilité, avec les appointements de trois cents francs par an, vingt-cinq francs T^diT mois, tout juste les gages d'une cuisinière de second ordre, en ce temps-là, — car, à la date où j'écris, elles ont renchéri comme toutes les autres denrées. Et notez que mes vingt-cinq francs, à moi, étaient tout secs, et que je ne pouvais compter, comme ces braves filles, sur les bonis de l'anse du panier.

Mais j'avais l'honneur d'être un artiste ! J'allais jouer les grandes utilités; ces deux mots étaient écrits en grosses lettres sur mon engagement !

Ma grande ambition était d'arriver le plus tôt possible aux appointements de trois mille francs. J'en étais loin ; mais je ne manquais ni de courage ni d'ardeur ; L'important, c'est que j'avais le pied dans l'étrier; à la vérité, l'étrier n'était pas doré^ ni même argenté, mais il pouvait le devenir ; il s'agissait de ne pas rester la

jambe en Fair, d'enfourcher le cheval, et de prendre le galop pour atteindre le but.

Les paroles encourageantes du régisseur So'omé, l'intérêt qu'il semblait me témoiguer, me donnaient la presque certitude qu'il ne m'oublierait pas en route. En effet, il ne laissa jamais échapper l'occasion de me mettre en avant. Il est vrai que j'étais tout dévoué, que j'avais une excellente mémoire, et qu'à la première indisposition d'un de mes camarades, j'étais toujours prêt à boucher le trou, tant bien que mal, mais enfin je le bouchais. Je me souviens qu'un jour je fus chargé de boucher un trou de première grandeur. Francisque aîné qui, pendant plus de vingt ans, fut un des artistes les pliis aimés du boulevard, venait de créer les Cinq Cousins, vaudeville en un acte ; les cinq personnages étaient un jeune officier, un capitaine de vaisseau, un avocat normand, un perruquier gascon, et un vieil Anglais. Francisque avait été charmant dans ces divers rôles ; la pièce obtenait un très joli succès, lorsqu'à la troisième représentation, l'artiste tomba gravement malade. Solomé me fît appeler et me dit qu'il fallait remplacer Francisque le lendemain. Je lui observai que jouant le soir dans deux pièces, je n'aurais jamais le temps d'apprendre un rôle aussi long et aussi important. Auguste Véron, le souffleur, qui était présent, m'assuraj que je pouvais le faire : — « Soyez tranquille, me dit-il, je serai là, et, si vous avez' confiance en moi, je réponds de tout. » — C'était, en effet, un souffleur comme je n'en ai jamais rencontré depuis. Enfin, je consentis ; j'emportai le manusci'it ; un musicien vint chez moi m'apprendre les airs,

car il y avait beaucoup à chanter dans ce rôle, entre autres plusieurs couplets de facture (c'était la grande mode à cette époque). Le soir, on m'essaya les costumes pendant les entr'actes ; la plupart avaient besoin d'être retouchés par le tailleur. Je ne quittais le manuscrit qu'au moment où ma réplique me forçait de rentrer en scène. Je passai une grande partie de la nuit à étudier. Le lendemain, à midi, je répétai sur le théâtre, avec costumes et accessoires, et, grâce au souffleur modèle qui, depuis, fut régisseur général au théâtre des Variétés pendant plus de trente ans, je m'acquittai passablement de ma tâche difficile.

Je dois dire que je n'ai jamais eu une bien grande estime pour les œuvres dramatiques dans lesquelles le succès de l'acteur dépend du plus ou moins de vivacité de l'habilleur; aussi, dans les trois ou quatre pièces de ce genre que l'on m'a forcé de jouer, ai-je toujours été détestable.

Il n'en est pas moins vrai que le tour de force ou plutôt de mémoire que j'avais accompli, me fit beaucoup de bien auprès des auteurs , et les engagea à me confier des rôles plus importants que ceux que j'avais joués jusqu'alors.

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