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LE CAFE-SPECTACLE

Tout le monde sait et saura longtemps par cœur l'amoureuse et touchante musique, étrangement vivante, qui fut écrite sur la chanson de Murger : Hier en voyant une hirondelle, par le peintre et miniaturiste Alfred Yernet. De lui il reste aussi (heureux qui laisse après lui deux chansons!) des couplets d'une ironie entraînante et farouche, dont le refrain commence par ces mots : Vous êtes beau garçon!... Je veux dire où j'ai connu cet artiste ingénieux et divers, qui avait reçu en naissant les dons les plus variés, et qui est mort, hélas ! photographe, comme tout le monde.

Du temps que les bêtes parlaient et que la reine Berthe filait, avant donc la naissance du monde, vers 184!, bien avant les Eldorados, les Alcazars et tous les cafés-concerts, il y avait, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par les bazars de la Ménagère, un théâtre que son fondateur, le capitaine Legras, avait intitulé : Café-Spectacle. C'était une très jolie salle, avec des galeries bien ornées, et dont le rideau, représentant une large et soyeuse draperie de satin blanc, aux plis magnifiquement cassés, faisait belle figure sous ses cordes et ses broderies d'or. On jouait là uniquement des vaudevilles en un acte, renouvelés sans cesse, et avec d'autant plus de facilité qu'ils

étaient habituellement imités, avec des ciseaux, des anciennes farces de Legrand et de Hauteroche.

L'originalité de ce théâtre, qui aujourd'hui n'en serait plus une! c'est que les fauteuils y étaient remplacés par des tables de marbre entourées de chaises cannées, et qu'au lieu de payer sa place à un contrôle absent, on y voyait gratuitement la comédie à la condition d'y absorber, moyennant finances, des breuvages très supérieurs à ceux que nous offrent, pour un prix modique, les modernes bateaux de fleurs.

C'était une figure intéressante que celle du capitaine Legras. Ce géant, d'une tenue correcte, mordait, mangeait et dévorait sans repos sa moustache, en faisant de perpétuelles allusions au seul événement qui eût compté dans sa vie. Il paraît qu'à une époque oubliée et mythologique, ce vieux héros avait eu l'honneur de souper avec la célèbre Déjazet. Même, par un mouvement de lèvres discret et par un coup d'oeil effroyablement malin, il semblait vouloir faire supposer que tout ne s'était pas borné là, et que peut-être des brins de myrte avaient été cueillis autour de la corbeille parfumée qui ornait le dessert; mais, s'ilfaut en croire les meilleurs historiens, c'était vanterie pure, et le fameux souper avait été sans plus un souper, où la jeune comédienne s'était montrée, comme à son ordinaire, spirituelle jusqu'au bout de ses ongles roses.

Mais ce joli festin avait laissé dans l'âme du capitaine Legras un tel souvenir flamboyant, une telle trainée de feu, qu'il en avait fait une hégire, et il avait adopté la coutume de raconter non seulement les accidents de sa propre vie, mais les faits d'un intérêt général, les éclosions de chefs-d'œuvre, les événements politiques, en les rapportant sans exception à cette date chère et fatale. Il rappelait l'assassi-

nat du duc de Berry, l'exécution de Louvel. la découverte de la Vénus de Milo, la révolte d'Ali-Pacha, la présidence de Bolivar, le suicide de Castlereagh, l'expulsion de Manuel, les poursuites contre Lamennais, la chute de Villèle, en disant : « C'était un an avant ». — ou : « c'était trois ans après mon souper avec Déjazet. »

Et il était tout à fait heureux lorsqu'il pouvait dire : « Il n'y avait pas plus de quinze jours que j'avais soupe avec Déjazet, quand le ministère... » Dans ces cas-là, il avalait sa moustache, comme l'Océan avale un petit fleuve. La mémoire de cette bonne fortune, sans cesse invoquée, avait inspiré au capitaine Legras le désir et l'espoir de réussir par les femmes. Il s'était laissé conter que. pendant la Révolution, on avait joué à la Porte-Saint-Martin, une Chaste Suzanne, dans laquelle l'actrice, qui était belle comme le jour, se montrait complètement, exactement, littéralement nue, sans plus de maillot qu'une nymphe de marbre, brûlait tout le sang de Paris, et réalisait des recettes énormes. Or, le bon capitaine avait rêvé de recommencer ce succès: du matin au soir il assiégeait le ministère dans le but d'être autorisé à montrer une femme nue, et il se flattait d'obtenir une telle permission sous le roi Louis-Philippe, si pudique et austère qu'il couchait dans un tiroir!

Bien entendu, la permission ne venait pas ; mais, en l'attendant et pour ne pas être pris sans vert le jour où il la décrocherait enfin, il avait réuni une troupe de femmes très jeunes et extraordinairement belles. Il y avait Élise Bobin, mince, pâle, transparente, pareille à une châtelaine de missel : une Jenny aux yeux de feu. aux épaisses lèvres écarlates, taillée en néréide de Rubens, et qui semblait la joie, la symphonie et le triomphe delà Chair; Adèle Courtois, à qui plus tard Victor Hugo, dans une minute de

distraction, promit de lui faire créer un rôle dans l'un de ses drames, et à laquelle il donna en effet le petit page de Ruy Blas, qui dit : Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître. Enfin il y avait la toute jeune, distinguée, délicate et charmante comédienne qui plus tard au Gymnase et à la Comédie-Française... mais pourquoi lui rappeler ce temps évanoui? Je la vois encore, vêtue d'une redingote en cachemire blanc bordée d'une bande de satin rose, et chantant de la plus aimable voix du monde : Oui, fils d'Olivier Basse Un, Je suis le Vaudeville!

Mais le capitaine Legras avait beau répéter : a Le chef du cabinet a été très aimable pour moi; il me connaît parfaitement! Je lui ai été présenté environ dix ans après le souper que j'ai eu le plaisir de faire avec Déjazet! » on l'autorisait moins que jamais à exhiber Suzanne costumée enj^lat. d'argent, et pour tromper l'attente, il avait fait imprimer son prologue d'ouverture, agrémenté de divers madrigaux, et portant cette mention d'une caressante et fière tournure : Cette brochure est offerte aux dames par le capitaine Legras, et ne se vend pas.

Non, elle ne se vendait pas ; mais le reste non plus. A l'imitation de la loge infernale de l'Opéra, il y avait bien une table infernale où le punch coulait à flots, et où quelques jeunes gens épris d'art venaient admirer les belles formes féminines. Un public clairsemé de dandies, de flâneurs, de Parisiens raffinés y faisait bien de courtes apparitions, mais la vraie foule ne se souciait guère d'un régal de petites pièces jouées par des actrices qui ressemblaient à des déesses, et qui ne savaient pas le premier mot de leur état. Cependant on ne pouvait songer à changer de pareils chefs-d'œuvre; aussi le capitaine s'avisa-t-il de renforcer dans sa troupe l'élément masculin; il eut des jeunes premiers et des comiques, jeunes, inconnus,

mais non dépourvus de talent, et parmi lesquels se distingua au premier rang Alfred Yernet, dont le succès imprévu et prodigieux s'éleva presque à la hauteur d'un événement parisien.

Un comédien? Non, quelque chose de moins et quelque chose de plus. Peintre déjà, Yernet poussa aussi loin que possible l'art d'inventer et de jouer des scènes d'atelier, de représenter des types avec une verve de caricaturiste , et de se grimer, de se figurer et défigurer, d'entrer dans la peau d'un personnage, avec ce génie de Protée que Balzac prête au facétieux Bixiou. Alors âgé de dix-huit ans, Alfred dans son atelier et à la ville comme au théâtre, pouvait être à son gré un jeune élégant, un riche Anglais, un sexagénaire, un enfant, un homme dans la force de l'âge, un duc, un épicier, un diplomate : dans cet art des transformations, je n'ai connu que Lesueur. le créateur de Monsieur Poirier et de Don Quichotte, qui ait été aussi fort que lui. Mais, à ce point de vue. il avait de qui tenir; son oncle était le vieux Yernet des Yariétés. Celui-là, comme on le sait, fut un grime si extraordinaire, supprimant un de ses yeux ou effaçant sa bouche, pour se peindre au milieu du front et de la joue un œil et une bouche postiches, que souvent lorsqu'il desrr'iidait costumé sur la scène, un soir de première représentation, ses plus anciens camarades ne le reconnaissaient pas.

Alfred Yernet pouvait, tant qu'il le voulait, renouveler ce prodige: il avait le corps, l'allure, le visage, le regard, le son de voix qu'il lui plaisait d'avoir, et s'il eût été policier au lieu d'être acteur et peintre, il eut joué sous jambe Gorentin et Peyrade.

Il avait reçu tout cela en héritage, et non pas seulement de son oncle. Son père Jules Yernet, peintre de portraits d'un réel mérite, était un ami de Henri

Monnier et, comme le grand inventeur des Scènes populaires, faisait, lui aussi, tout ce qu'on peut faire avec un crayon et une plume ; car les artistes de cette école avaient le diable au corps, et après les avoir jetés sur le papier, réalisaient et vivaient leurs croquis sur la scène. Auteur et acteur comme son ami, Jules Vernet avait composé des comédies, de nombreux vaudevilles, et il avait joué lui-même au Palais-Royal deux de ses pièces : Le Singe et l'Adjoint et une farce à tiroirs intitulée : Trou Têtes dans un Bonnet, où il effaça presque en ses travestissements inouïs et vertigineusement rapides ceux qui avaient fait la gloire de La Famille improvisée. Alfred Yernet, entre ce père et cet oncle, avait appris à se grimer et aussi à tenir un pinceau, à l'âge où d'ordinaire un enfant ne connaît que le sucre d'orge et les billes ; aussi, avec ses dix-huit ans, était-il déjà un vieux, très vieux comédien, expert dans tous les exercices de son métier, lorsqu'il arriva au Café-Spectacle, et il sut bien le montrer tout de suite.

Il débuta par le personnage d'un gendarme, qui venait mettre le holà dans je ne sais plus quelle bagarre. Ce rôle avait été tenu avant lui par un autre comique, appelé à de plus hautes destinées, et qui venait d'être engagé dans un théâtre de genre. Celui-là robuste, énorme, colossal, taillé en Hercule, large d'épaules, coiffé naturellement d'une tignasse de nègre, faisait à son entrée le plus grand effet, en s'écriant d'une tonitruante voix d'airain : « Faudrat-il employé?* la force! » Alfred Vernet, mince, transparent, maigre, pareil aune feuille sèche que le vent emporte, se trouvait fort empêché, et ne savait comment lutter avec les formidables poumons de son prédécesseur; mais c'est alors qu'il eut une idée de génie, car il retourna la question, comme un gant. 11 imagina un gendarme spectral, émacié, pâle, funèbre,

un- vague et tremblant fantôme de gendarme ployé en deux, qui entre deux quintes de toux, agitan ses bras débiles, soupirait d'une voix étouffée par l'asthme : « Faudra-t-il employer la force! » Salué par un rire inextinguible, il eut un succès fou; la vogue s'en mêla; tout Paris s'amusa de cette caricature inouïe, et il fut de mode expresse d'aller au Café-Spectacle vers dix heures et quart, « pour voir le gendarme! »

On y alla même tant qu'on n'y vit plus rien du tout, car les comédiennes et les plus jolies femmes, attirées par cette vogue, voulurent toutes se faire peindre par Alfred Vernet, qui, par la force des choses et sans l'avoir voulu, retourna à son atelier et quitta les planches de la petite scène. 11 se lia alors avec des artistes, avec des poètes, composa entre temps de la musique, chanta ses jolies chansons, et mena l'heureuse vie d'un peintre qui gagne de l'argent en faisant ce qui l'amuse.

-Mais, élève de son père et peintre de portraits comme lui. il craignit de le recommencer trop exactement, et se consacra tout entier à la miniature ; il lit même, en ce genre aboli et charmant, de véritables chefs-d'œuvre. Comme on le sait, un moment arriva où l'art délicat de la miniature fut supprimé et tué par la photographie. Vernet, qui alors s'était marié et avait des enfants à nourrir, n'eut pas le choix et dut se faire photographe. Non certes sans regret; mais de quel droit aurait-il voulu se soustraire à cette conscription, devenue aussi impérieuse que celle du service militaire, et se distinguer audacieusement de la majorité des Français? On ne sait guère plus qu'Alfred Vernet a été peintre ; tout le monde ignore qu'il a fait fanatisme au Café- Spectacle; mais longtemps encore la Chanson de Musette palpitera et battra des ailes sur les lèvres

des amoureux, lorsqu'ils s'en iront en mai dans les bois de Cha ville, marchant voluptueusement sur les mousses, et ayant sur leurs fronts l'ombre transparente des feuilles, où le soleil jette et secoue ses folles perles d'or.

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