LE JARDIN DU LUXEMBOURG
Si vous voulez admirer un des plus beaux spectacles du printemps, allez voir au Luxembourg les arbres fruitiers tout fleuris, dont le savant et féroce arboriculteur a tordu, étendu, étage les rameaux, pour les obliger à former des rotondes, des palais, des corbeilles, des éventails, des urnes, dont les lignes sont dessinées par les fleurs blanches ou roses, éclatant impérieusement, comme des points de lumière. Certes, c'est la nature, non plus spontanée et libre, mais violée, torturée, terrifiée; et, cependant, ces classiques folies sont charmantes ; car n'est-ce rien que d'avoir pu construire avec des fleurs frissonnantes et vivantes des vases du style le plus pur, de les avoir pliées à la symétrie, et de les avoir assujetties à un rhythme régulier et musical, comme des strophes d'ode? Ah ! ne médisons pas de cette gracieuse tyrannie; car la grandeur la plus évidente de l'homme, c'est le don qu'il a reçu d'imposer à toutes les choses le caractère de son génie et de sa pensée. Il dompte la sève, la force productrice, l'éclosion des plantes, comme une belle nymphe vigoureuse et échevelée que le faune saisissait dans les bois profonds, et à qui il fermait la bouche avec un baiser, sans s'inquiéter du gémissement du vent dans
les branches et du murmure douloureusement indigné des fontaines.
Ces arbres fruitiers énormes, qui étendent désespérément leurs bras comme Laocoon et ses fils embrassés par les serpents, fleurissent maintenant au milieu des vastes pelouses du nouveau jardin anglais ; ils ornaient autrefois ces admirables pépinières du Luxembourg, qu'il a fallu détruire pour ouvrir des rues entre la rue d'Assas et le boulevard Saint- Michel, et permettre ainsi aux habitants d'un même quartier de ne plus être, dès sept heures du soir, séparés les uns des autres par un abîme fermé, infranchissable et plein de nuit. C'était une nécessité évidente ; mais quel sauvage, étrange et délicieux paradis on a détruit là !
Ces pépinières, c'était un pêle-mêle de tout, arbres, fleurs, labyrinthes, collines et descentes, allées d'épais lilas formant berceaux, et dans ces chemins verdoyants et fleuris où passaient dans les brises de douces haleines de parfums, se pressait une foule de fillettes, de jeunes gens rêveurs, de couples amoureux, de vieux savants qu'on eût pris (non sans raison) pour des pauvres, n'eût été la rosette rouge qui brillait à la boutonnière de leur humble vêtement. Avec les pavillons ornés de vieilles sculptures, les statues mythologiques, les urnes brisées et noircies par le temps et les farouches ombrages au feuillage noir, cela tenait du coin de forêt et du jardin de province, et là, dans l'éternelle fête de la jeunesse, dans le tumulte harmonieux des couleurs, on était à mille lieues des préoccupations et des niaiseries affairées de la ville.
A l'étudiant comme au poète, il n'en coûtait pas un sou pour aller dans la plus luxuriante des campagnes : l'un y venait avec son livre, non pas relié par Thouvenin ou par Cape, ni par tout autre relieur ;
l'autre avec sa maîtresse, coiffée, comme Lucinda, d'un bonnet de six sous, et vêtue d'une robe de rien du tout, qui aurait pu passer par le trou d'une aiguille. Les écoliers savaient et voulaient être pauvres, et se trouvaient très beaux en béret écarlate ou blanc, pour chanter leur églogue ; abnégation difficile à comprendre, aujourd'hui que tout le monde est riche ! Ils vivaient dans leur jardin, sans avoir plus envie de connaître le boulevard des Italiens que d'aller chez les Turcs, et ils croyaient au chapeau de soie en forme de tuyau de poêle, comme on croit aux miracles, sans en avoir vu, et uniquement par respect pour ce qu'ils regardaient comme une légende fabuleuse.
Dans ces pépinières pleines d'ailes, d'oiseaux chanteurs, de vols de colombes blanchissant le ciel, il y avait une des plus grandes curiosités de la France et du monde : c'était une collection absolument complète de toutes les vignes de l'univers, à laquelle pas une ne manquait, et montrant réunis tous les ceps, tous les raisins qui produisent les vins que l'homme a bus; ceux de la Bourgogne, ceux de la Gironde, ceux de la folle Champagne, ceux de l'Orient, de la Perse, de l'Asie, des bords du Rhin, de la Grèce natale; c'était comme si l'on eût vu réunies toutes les Evantes et les Thyades qui suivirent à la conquête de l'Inde le dieu Bakkhos coiffé de sa mitre écarlate, en choquant éperdument leurs cymbales d'or!
Il y avait aussi un rosier célèbre, si vieux que les vieillards caducs en avaient entendu parler à leurs grands-pères. Le tronc noueux, rugueux, tourmenté, énorme, était bossu et farouche comme celui d'un grenadier, et les longues, les vastes, les innombrables branches, trop chargées de fleurs, précipitaient une avalanche de roses vermeilles et rougissantes
IBUOTHECA
...n&'lS
jusque sur le sol, où elles rampaient, foisonnaient, se multipliaient encore, et cachaient fastueusement la terre noire sous un riche et flamboyant tapis de roses. Cet arbre illustre, quand il fallut l'arracher pour la transformation du jardin, fut pleuré comme un aïeul. Cependant, il ne mourut pas tout de suite; transplanté dans les nouvelles pelouses, il s'étiola, diminua, chaque jour perdit de sa vie et de ses forces, et à la fin ne fut plus qu'une effrayante ruine de bois mort, dont le front semblait calciné et noir, comme s'il avait été brûlé par le tonnerre.
Dans ces jardins où tout enfant j'épelais les vers de mes maîtres, où vieillard je les relis encore avec une religion fidèle, j'ai vu tous les poètes, tous les amis de ma jeunesse, Baudelaire alors beau comme un dieu, avec ses sombres yeux et sa noire chevelure, Pierre Dupont blond, rose, fort comme un athlète, improvisant ses premières chansons, et qui alors mangeait à son dîner deux gigots de mouton, et assortissait les autres exploits à cet appétit de jeune Hercule. Vers sept heures du matin, un géant ivre de joie et coiffé d'une vivante flamme, qui déjà avait deux ou trois fois enjambé tout Paris, apparaissait sous les lilas bleus et rouges et sous les ébéniers en fleur, cherchant, en qualité de romancier et de caricaturiste, quelque proie à dévorer : c'était Nadar !
Murger écrivait au jour le jour pour Le Corsaire ses Scènes de la vie de Bohème, et on les lui payait (ô candeur de ces âges envolés !) à raison de six centimes la ligne, de telle façon qu'un feuilleton de trois cents lignes représentait en son ensemble ia somme intégrale de dix-huit francs. Dans ces conditions, qu'on peut nommer étroites sans se donner la peine de chercher un autre qualificatif, le jeune romancier, ne pouvant ni payer le chemin de fer
pour aller voir des paysages, ni commander un habit noir pour aller dans le monde et étudier les mœurs, avait pris le parti de raconter naïvement sa propre vie, à laquelle l'intensité de ses sensations et sa prodigieuse faculté d'imager prêtaient d'ailleurs toute l'étrangeté voulue, sans compter que toute vie est ^ étrange, quand on sait la voir et la peindre. Un jour il passait dans l'allée de l'Observatoire avec sa chère Mimi, pâle, étiolée, souffrante comme une vraie Parisienne, et roulant comme de pâles étoiles dans le triste ciel de ses yeux bleus, lorsqu'ils vinrent à croiser un promeneur pensif; c'était Victor Hugo, qui adressa à Mimi un beau salut. Le souvenir de cette minute, que la pauvre fille regarda comme la gloire de sa vie, fournit à Murger un de ses plus charmants feuilletons, car la nécessité de faire de la copie inspire quelquefois des chefs-d'œuvre, mais surtout à ^ ceux qui étaient nés pour en faire.
Un autre homme qui toute sa vie, en allant à l'atelier ou en revenant, arpenta fiévreusement les allées du Luxembourg, c'est le statuaire Préault, fidèle jusqu'à la fin aux jardins de fleurs, aux noirs ombrages et aux arceaux de verdure que tout jeune il avait aimés. Et môme, à présent qu'il s'est endormi, las d'une lutte si longue et sans trêve, on croit encore voir sous la feuillée sa face vivante, convulsée, bizarre, ses yeux irrités enthousiastes, ironiques, ses grosses lèvres rabelaisiennes, sa chevelure rare et envolée pourtant, sa barbe courte et toute sa physionomie faunesque, où il y avait quelque chose de bestial et de divin. Gomme presque tous les hommes de 1830, Préault n'avait pas eu beaucoup le temps d'apprendre son métier; mais il avait le génie et l'appétit du génie et un esprit d'enfer, et lorsqu'il se trouvait arrêté par une difficulté, capitale pour lui, il se tirait d'affaire en étant sublime: Comme
il adorait tout ce jardin où toujours il avait causé avec des mots de flamme et d'étincelles, en 1848, ses amis, arrivés au pouvoir, le nommèrent conservâtes des statues du Luxembourg !
Et. de fait, il les conservait très bien! Car pour conserver des statues, autant que faire se peut, il suffit de ne pas les casser avec un maillet de fer. L'auteur de la Tuerie et des Parias qui, le matin, venait leur faire sa visite à l'heure où les oiseaux s'éveillent et chantent, aurait bien cassé, à ce que je crois, ces tristes blocs inertes qui veulent représenter des reines de France en costume d'apparat, s'il n'en eût été empêché par le sentiment des convenances. Mais, ne pouvant prendre ce parti sommaire, il voulut du moins montrer aux statuaires qui les avaient faites ce qu'est une figure décorative, et il modela sa Clémence Isaure, maigre, émaciée, ondoyante, plus tordue que le tronc de laurier sur lequel elle s'appuie, coiffée de cheveux désolés et parée d'une ceinture découragée, mais gracieuse, affectant une autre forme que celle d'un cube, et dessinant sa belle ligne serpentine sur les sombres masses de verdure!
Au Luxembourg, par une convention tacite fidèlement observée, la terrasse de l'est appartient aux familles, au monde régulier; c'est là que viennent s'asseoir les mères et les jeunes filles, que s'ébauchent les chastes romans ; et les jeunes insensés, les fillettes en délire du temps qu'il en existait encore M faisaient volontiers un grand détour pour ne pas empiéter sur ce domaine réservé aux gens sérieux. Par une juste réciprocité, les graves parents ne voulaient pas voir et ne voyaient pas les essaims fous voletant dans les allées et sur les terrasses; ■•Asnect et indulgence bien faciles à comprendre, sque les vieillards assis sur des chaises étaient
d'anciens écoliers, comme les écoliers étaient les savants, les docteurs, les pères de famille de l'avenir. A présent que l'élégance anglaise a passé sur le monde moderne un ton uniforme, toute cette tolérance est devenue inutile, car un étudiant en bonne fortune ressemble parfaitement à un magistrat qui se promènerait avec sa cousine, et sa cousine ellemême porte une toilette aussi irréprochable que si elle était une dame patronnesse de quelque œuvre pie. Grâce à l'égalité du luxe, que nous avons tristement conquise, nous voilà revenus au temps du paradis terrestre où il n'y avait qu'un homme et qu'une femme; un veston en vaut un autre, et la première dame venue, honnête ou frivole, n'a pas plutôt dépensé trente billets de mille francs qu'elle est vêtue comme tout le monde, et de façon à ne pas se faire remarquer.
Mais autrefois, quelle fantaisie! Il eût été facile de rencontrer des gens qui n'étaient plus riches, et il y avait même des pauvres ! Enfant encore, j'ai connu dans le Luxembourg une tribu de jeunes sauvagesses, n'ayant pas encore atteint l'âge de déraison, qui, au mépris des lois, vivaient sous les ombrages, sans appartenir à aucune catégorie sociale, et qui n'exerçaient aucun métier, honnête ou malhonnête. Comme elles étaient folles et absurdes, mais très paisibles, j'imagine que les gardiens étaient désarmés par la gaieté de leurs rires ingénus, et je vois encore celle qui semblait leur reine, avec ses cheveux dans ses yeux et sa robe dont le haut était en mérinos bleu turquoise et le bas en velours noir. Comment se procuraient-elles les pittoresques haillons qui les couvraient, et comment se nourrissaient-elles? Je crois qu'elles cherchaient leur pâture à la façon des petits oiseaux; pour ma part, j'ai quelquefois avec cinq ou six sous régalé toute la bande ; car ces fillettes,
qui ne songeaient pas à mal, m'honoraient de leur confiance, ayant reconnu en moi un être inutile et purement lyrique. Et. pour moi, j'étais touché de voir ces petites créatures qui vivaient parmi les gazons et les fleurs, avec la sereine innocence des bêtes.
Le bal vers lequel le Luxembourg conduisait naturellement ses hôtes turbulents et rieurs, comme le ruisseau conduit ses flots à la rivière, ce bal que Privât d'Anglemont baptisa : Closerie des Lilas, et qui reprit le nom de l'ancien Prado quand fut démolie la salle située en face du Palais de Justice, se nommait alors la Chartreuse. En tant que bal, il était assez semblable aux autres sauteries du même genre ; mais le propriétaire de ce jardin fantasque inventa pour les jours intermédiaires quelque chose de véritablement curieux. Ces jours-là. il ouvrait ses portes, et sans faire la dépense d'aucuns musiciens, livrait à son public l'estrade, les pianos et les instruments de l'orchestre. Récitait et chantait qui voulait: les étudiants qui se sentaient quelque génie musical et poétique exécutaient librement leurs compositions, dont l'effet était très grand sur une foule à la fois lettrée et instinctive. J'ai entendu là des choses tout à fait amusantes, d'une originalité inattendue et bizarre; mais la police s'émut, et défendit ce très calme et très honnête divertissement. En effet, que peut faire ^> une Censure si elle ne censure pas? et nous vivons dans un pays qui a le goût, l'appétit, la passion de la censure aiguë' et chronique. Ces vers que les écoliers improvisaient pour chanter leurs amourettes n'avaient pas été revêtus d'un visa à l'encre rouge, pesés dans la balance du goût et examinés avec des besicles. C'était là leur crime ; on le leur fit bien voir.
Une des cantatrices de ces concerts à la diable était celle qui devint la fameuse Rigolboche. Les chansons
qu'elle disait avec infiniment d'esprit et de verve imprévue lui appartenaient, paroles et musique, et elles étaient d'un tour étrange et séduisant. Tout Paris a connu la belle fille, nageant à Bougival comme une Naïade et éblouissant Mabille de ses traînes orgueilleuses ; mais hors moi, qui se souvient de Rigolboche poétesse? Elle était alors maigre, pâle, et pauvre comme Job. Je la voyais chez Privât d'Anglemont, dans une chambrette de la rue des Maçons-Sorbonne, où elle suppliait qu'on la laissât s'asseoir par terre dans un coin, pour raccommoder ses nippes. Et le soir, ayant obtenu avec son aiguille de fée quelque chose qui ressemblait à l'apparence d'une robe, elle chantait à la Chartreuse ! Elle ne savait pas la composition ni la prosodie, mais elle les devinait, et ses couplets avaient parfois la grâce ingénue et primitive des chansons populaires.