LA CHAUMIERE
La Chaumière, presque aussi célèbre et aussi mal connue que le siège de Troie, et dont Paris a aujourd'hui rangé le souvenir parmi ses traditions mythologiques, était encore un bal où cela sentait le gazon, les fleurs et la verdure, qui pouvait sans hyperbole imprudente être appelé : champêtre, et où il y avait dans les arbres des feuilles vivantes et frémissantes, non attachées aux branches avec des fils, et des oiseaux chanteurs qui n'étaient pas loués à la soirée, comme des pianistes.
Selon la vieille mode, on y laissait la nature travailler à sa guise, en se bornant à l'aider un peu et à l'embellir, et dans ses parterres il y avait des roses au cœur rouge et délicieux, qui réellement exhalaient le parfum des roses. C'est plus tard seulement que. dans les bals nouveaux et plus fastueux qui succédèrent à celui-là, pour obéir au progrès des mœurs, on adopta la coutume d'apporter la nature toute faite, un quart d'heure avant l'ouverture des portes, et de plaquer sur la terre nue des perruques de gazon et des fleurs fatiguées, qui avaient eu des malheurs. Plus tard encore, on prit le parti de substituer à ces paysages ambulatoires une forte et solide végétation eu zinc verni, qui du moins avait
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l'avantage de pouvoir être sans cesse repeinte à neuf et maquillée, comme les visages même des filles qui étalaient leurs fauves perruques sous les fleurs de feu de ces feuillages métalliques.
Mais la Chaumière, je le répète, cela sentait le printemps et la campagne; j'y ai admiré bien souvent les étoiles, qui ne dédaignaient pas de briller dans l'azur au-dessus de ce bal primitif, et j'y ai vu aussi de beaux visages de fillettes lavés à l'eau pure, c'est-à-dire ce que les héros de Jules Verne auraient de la peine à rencontrer dans ces interminables voyages qui leur coulent si peu et qui nous font tant de plaisir. La Chaumière m'a laissé un vif, profond et voluptueux souvenir, car j'y allais très souvent ; mais pour dire le vrai, d'une manière inusitée et frauduleuse, peu régulière au point de vue des conventions sociales, et en somme tout à fait répréhensible; mon excuse, c'est que j'étais alors un jeune poète sauvage, mal éclairé sur la nature de mes droits et de mes devoirs. J'étais très lié avec le tout jeune Michel Carré qui, n'ayant pas ses parents à Paris, avait été confié par eux à Bouchet, l'acteur de la Comédie-Française, chez lequel il demeurait. Or Bouchet habitait, sur le boulevard Montparnasse, un joli hôtel, dont le jardin, contigu à celui de la Chaumière, en était séparé, il est vrai, par une assez haute muraille ; mais comme les deux jardins, exhaussés vers le fond, se terminaient l'un et l'autre par une espèce de monticule, il était" facile à cet endroit là d'enjamber le mur devenu tout petit, et de se trouver, au gré du caprice, transporté de l'un ou de l'autre côté, avec une rapidité féerique.
Rien de plus amusant que de s'offrir ces changements à vue shakespeariens, et de se promener tour à tour du jardin silencieux au tumulte de la fête. Nous ne nous en faisions pas faute, et vingt fois par
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soirée nous recommencions ces incursions hardies, sans prendre aucun souci de les justifier, non plus que le peuple romain ne justifiait les siennes, dans la première effervescence des âges héroïques.
Tantôt nous étions au milieu des promenades galantes, des quadrilles, des valses- envolées qui s'enfuyaient avec ravissement, tandis que pleins de rires et de chevelures dénouées, les chariots dégringolaient sur les montagnes russes avec le fracas horrible du tonnerre; nous regardions les écoliers et les écolières s'égarer les mains dans les mains et les regards chargés de désirs et de promesses, et d'autres s'élancer parmi la danse éperdue au milieu du farouche déchaînement des clairons et des flûtes; tantôt nous étions de retour dans le jardin de la maison tranquille, où la nuit bleue flottait comme un transpar^nt vpjle. Le cabinet de travail de Michel, meublé de livres, de chevalets (car il était peintre aussi) et d'un divan à la turque, était situé au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les bosquets sombres ; là. sous la clarté de la lampe amie, nous lisions Shakespeare dont nous étions fous, et plus tard nous fûmes assez heureux pour que ni l'un ni l'autre de nous deux ne guérit de cette folie. Ou bien Bouchet, qui revenait, du théâtre, nous récitait lyriquement de sa belle voix émue et grave quelque tirade d' H 'ernani ou du Roi s'amuse que nous écoutions comme des nababs, en fumant du tabac d'une exquise couleur blonde cl en savourant des sorbets à la neige.
On se demandera comment ce comédien possédait un hôtel et un parc! Quoique plein de talent, Bouchet végétait à la Comédie-Française, où tous les soirs de première représentation il jouait, à sept heures précises, le rôle de Léandre dans Les Plaideurs, hélas ! condamnés à lever le rideau, lorsque subitement son destin changea. D'abord vaincus par sa contagieuse
ardeur, les poètes le remarquèrent et lui confièrent des rôles; puis comme imjbonheur en appelle un autres il fut distingué, aimé, adoré par une femme comme il y en avait dans ce temps-là, éprise de poésie et d'art, qui dans sa main amie et fidèle lui apporta vingt mille francs de rente, c'est-à-dire une fortune, car les petits pains d'un sou ne se vendaient pas encore vingt-cinq francs. Elle chérissait son mari avec une telle idolâtrie qu'ayant acheté à une vente des bandeaux, des diadèmes, des manteaux de pourpre qui avaient appartenu à Talma, elle se plaisait à l'en revêtir et à s'agenouiller devant lui, extasiée. L'excellent Bouchet, plein de bon sens et passionné pour son art, aimait sa bonne femme, se laissait admirer par elle, mais ne s'admirait pas lui-même, et continuait à travailler de toutes ses forces, car il trouvait avec raison qu'on ne sait jamais assez bien son état. D'ailleurs il vivait dans sa maison comme un sage, à mille lieues du boulevard des Italiens, au milieu de ses livres, de ses oiseaux et de ses fleurs, et nous récitait avec une admiration éperdueles vers de Hugo, ce qui vaut mieux que d'aller au cabaret, et même à la cour.
Quant à Michel Carré, le futur auteur de tant de poèmes d'opéras, qui plus tard devait entrer la hache à la main dans la forêt magique et faire envoler, comme un essaim de corbeaux, les rimes effarouchées de monsieur Scribe, c'était un romantique de dix-neuf ans, à la fois peintre et poète, très semblable à Van Dyck avec sa longue chevelure, ses yeux bleus et sa moustache blonde, qui était parti de l'imitation de Musset, mais pour jeter ensuite pardessus .les plus invraisemblables moulins des bonnets bien autrement enragés et fous que ceux de son jeune maître.
Il venait de publier un volume, devenu in trou-
vable! intitulé Folles Rimes et Poèmes, et qui contenait, entre autres poèmes, la plus fantasque, la plus délirante, la plus romanesque aussi de toutes les comédies. La Femme de V Alcade, ainsi se nommait cette œuvre de sac et de corde, qui avait au corps cinq cents diables amoureux; elle se passait dans la chimérique Espagne qui fut seulement connue en 181:2, et ensuite s'évanouit et se dissipa dans l'ouragan qui emporte les anciens rêves. Non, jamais dans une autre pièce que celle-là il n'y eut tant de manteaux noirs, de chaînes d'or, d'éperons qui sonnent, de moustaches en croc, de baisers, d'échelles de soie, de bras blancs mis à nu et pillés, et de soldats du guet massacrés et navrés dans les aventures. Le héros est un certain Rafaël, traqué, chassé, couvert de dettes, amidu truculentGillaquez, auprès duquel Goulatromba est une demoiselle, et qui luimême n'a d'autre mérite que d'être parfaitement beau ; c'en est assez pour que la belle Aurore, femme, entièrement exempte de principes, du vieil alcade Nunez, et dont la suivante Narcisa ne vaut pas cher, l'adore et le baise avec frénésie, et pour le suivre au bout du monde s'habille en garçon comme Rosalinde, avec une lourde épée qui bat ses flancs charmants. Cependant l'Alcade, un peu découpé déjà sous la pluie par Gil laquez, arrive un peu trop tôt avant que les amants se soient enfuis, et naturellement se montre désireux d'obtenir quelques explications. Vous êtes un coquin, recevez ce soufflet, ainsi lui répond le pimpant Rafaël, et je dois dire que cet alexandrin net et limpide m'a toujours comblé de joie. On attache Nunez au pied du lit avec une embrasse de rideaux, Rafaël et Aurore s'envolent comme deux grives en délire ; quant à la bonne pièce de Xarcisa, restée seule avec l'infortuné vieillard, elle lui déclare qu'elle le laissera parfaitement mourir
de faim, s'il ne consent à l'épouser. Pour célébrer ces justes noces, elle compte môme aller chercher un prêtre de ses amis fort honnête homme, à ce qu'elle affirme, et qui « sera l'ami de la maison ». C'est complet; et, comme le dit avec une sobre éloquence l'indication de scène qui termine la comédie, « /'Alcade grogne sourdement et s'affaisse sur lui-même avec désespoir »,
Certes, cette pièce de théâtre manque un peu du côté raisonnable, et, comme je l'avoue facilement, la question de l'adultère n'y est pas traitée avec tout le sérieux qu'elle comporte. Elle n'est pas morale, mais elle n'est pas aussi plus immorale que le drame de Polichinelle, ou que les saynètes improvisées dont les moineaux bavards nous régalent sous les premiers lilas d'avril. Cependant, Michel Carré travaillait à des comédies plus sérieuses, qu'il destinait à l'Odéon où son ami Bouchet venait d'émigrer, et qui y furent, en effet, représentées à quelque temps de là. Il m'en lisait des tirades et des scènes sur les feuillets encore humides, et quand nous nous étions bien grisés de mots éblouissants, d'aventures et de rimes, nous emjambions de nouveau le petit mur, avec une effronterie A faire damner les Alcades De Tolose au Guadaleté, et envahissant le jardin voisin, nous retournions voir la vie amoureuse telle qu'elle est et se comporte, sans épées à poignées d'or ni pourpoints de velours.
Si on ne voyait rien de tout cela à la Chaumière, contrairement à la tradition généralement admise, on n'y voyait pas non plus le bonnet de tulle de la frisette, ni le béret rouge du libre écolier, car c'était un bal relativement aristocratique, pour lequel on faisait de la toilette; les pauvres n'y allaient pas, et devaient promener leurs espérances à travers de plus humbles jardins. Les cavaliers, en redingote élégante
ou en habit de couleur, portaient des gants, de petites cannes turbulentes et des chapeaux cylindriques, noirs comme des abîmes et brillants comme les soleils ; les femmes, évidemment, n'étaient pas vêtues comme celles d'aujourd'hui, dans un temps où les seules archiduchesses régnantes balayaient de leurs traînes les flamboyants degrés des trônes; mais elles servaient de moules charmants à ces gracieuses et simples robes de soie dont nous retrouvons la coupe dans les dessins du premier Gavarni.
Enfin, il y avait encore là des madrigaux et de l'esprit ; l'amour s'y comportait à la française, tâchant de toucher, de persuader et de plaire; il n'avait pas encore été américanisé, c'est-à-dire réduit à la simple loi économique de l'équilibre entre l'offre et la demande. Le maître du jardin, qui se nommait alors Lahire, ni plus ni moins que le compagnon de Jeanne d'Arc, Etienne Yignoles, vainqueur de Grespi et de Patay, et qu'on appelait le père Lahire, sans doute à cause de 1 innombrable quantité d'enfants dont il avait adopté la luxuriante jeunesse, était un correct géant, rasé de frais, toujours vêtu d'un habit bleu à boutons d'or, dont le long visage aux traits violents et majestueux semblait avoir été coloré avec un rouge violet d'aquarelle. Si, par quelque hasard impossible, un de ses petits donnait à la danse un caractère excessif et désordonné, sans invoquer le mujiicirjal inutile, il le prenait dans ses bras, comme eût fait Hercule, et l'emportait sur le boulevard, dans quelque endroit écarté, ouille laissait libre de se calmer, sous le baiser rafraîchissant des étoiles.
Quant à la jeune reine de la Chaumière, — tout un peuple désirait la Chaumière et son cœur! — c'était cette Clara Fontaine qui eut à ce moment-là, et même plus tard encore, ses heures de célébrité. Jeune, bien faite, coiffée en bandeaux plats avec un
visage rond et très pâle, elle avait l'air d'une petite déesse lunaire. Un soir, ayant rencontré dans le bal quelques-uns de mes amis qui allaient prendre des glaces en compagnie de plusieurs demoiselles dont elle faisait partie, je fus appelé à l'honneur de lui donner le bras pendant un instant, et de faire un tour de jardin avec cette personne illustre. A ma grande stupéfaction, elle me raconta qu'elle avait un très aimable amoureux, nommé... Théodore de Banville! qui avait écrit pour elle de fort jolis vers. Je demandai à voir les vers, elle les avait justement dans sa poche. 0 bonheur! ô probité fabuleuse et rare! '''étaient bien des vers de moi, copiés en belle écriture, et si le jeune inconnu m'avait emprunté mon nom, du moins il ne m'avait pas attribué des rimes indigentes; ce délicat procédé me toucha jusqu'aux larmes. Je me gardai bien de détromper l'aimable Cidalise, et de lui dire que moi aussi j'avais quelque titre à me nommer Théodore de Banville ; et puis, de quel droit aurais-je critiqué son industrieux amant? Car puisque moi-même je m'introduisais dans la Chaumière par une méthode irrégulière et subreptice, n'aurais-je pas eu mauvaise grâce à blâmer la ruse qu'il avait ourdie pour s'insinuer dans le cœur de mademoiselle Clara Fontaine?
L'ACTEUR BIGXON
Aux temps héroïques de l'Odéon. la direction d'Auguste Lireux offrit les caractères d'une étrange audace. Culte absolu de la poésie, pas ou peu de subvention et recettes chimériques, tel fut le bilan de cette exploitation, qui a laissé de très beaux souvenirs, car, contrairement à ce que croient les directeurs, il suffit de fourrer la main au hasard dans un tas de manuscrits pour en tirer des œuvres, et même des chefsd'œuvre. A ce théâtre enfiévré, non seulement on accueillait les rimeurs et leurs manuscrits, mais, ayant ouvert les écluses romantiques, on jouait Euripide. Caldéron. Shakespeare, Sophocle avec les chœurs, l'autel de Bakkhos et un enfant vraiment nu guidant les pas du devin Tirésias; enfin, on avait le diable dans le ventre! Les dimanches, on donnait trois drames en vers ; on en aurait donné dix que les acteurs n'auraient pas murmuré une plainte, au contraire, car ils avaient la bravoure et la folle témérité des gens. qui ne gagnent pas d'argent.
Dans tout cela, il n'y avait qu'une difficulté; c'est qu'on risquait de passer l'heure de minuit, et par conséquent d'avoir à payer l'amende réglementaire. Or il eût été plus facile à Lireux de décrocher les étoiles que de payer cette amende ; quelquefois il
était minuit moins dix, il restait trois ou quatre actes à jouer, et pantelants, ivres d'alexandrins, la tragédienne et le tragédien qui étaient en scène se seraient fait hacher menu comme chair à pâté plutôt que de passer la moitié d'une virgule. Alors le directeur n'y allait pas par quatre chemins; il poussait en scène le capitaine des gardes de la tragédie, et lui ordonnait de saisir et d'emporter ces héros, en dépit de leurs protestations et de leurs cris, inaugurant ainsi un dénoûment entièrement nouveau et aussi original que le : Madame, on a servi sur table, de Molière.
Ainsi on faisait de l'art, et quelquefois du meilleur, mais quant à l'argent monnoyé, il n'en fallait pas caresser le rêve ; le directeur, les comédiens, les auteurs eux-mêmes et leurs amis étaient également exempts de l'incommode richesse. Si bien qu'un jour, au milieu de la répétition, la portière, appuyée sur son balai comme sur un sceptre, ayant apporté une lettre non affranchie, nul des assistants ne put en acquitter le port, et que la portière, inexorable comme l'avare Achéron, remporta la lettre. Un vieil acteur célèbre par ses farces épiques venait répéter avec une longue canardière, dont il fourrait le canon dans les yeux et dans la poitrine de ses interlocuteurs, prétendant qu'il devait, pour nourrir ses petits et sa femelle, aller tuer des oiseaux dans la plaine Saint-Denis. Au moyen de cette bizarre fiction, il espérait se faire attribuer un à-compte; mais comment l'aurait-on tiré d'une caisse où Arachné filait librement sa toile, comme au fond de la pensée obscure du roi Zeus!
A ce théâtre fantaisiste, les grands premiers rôles étaient joués par un beau garçon nommé Bignon, chevelu et fort comme un Titan, qui avait des mâchoires à dévorer le bœuf entier servi sur un plat d'or et le plat d'or avec. Une voix de bronze, une
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superbe énergie, un violent et libre génie dramatique faisaient de lui un comédien non vulgaire ; mais il n'avait jamais vu une pièce de cent sous et il demeurait place del'Odéon, dans un petit grenier sous les tuiles, percé d'une petite ouverture sans châssis, où toute maçonnerie avait été dédaignée, et où il y avait tout juste la place du grabat. Parfois, en causant de minuit à une heure du matin avec une éloquence entraînante, et en tenant des discours plus ingénieux que ceux du sage Ulysse, Bignon obtenait une bouteille de vin à crédit, soit au café Tabourey, soit chez le restaurateur Duval : alors il l'emportait dans son nid sous les deux; et couché sur son lit affreux, la buvait à la régalade pour consoler ses longs jeûnes, après quoi il passait la bouteille par l'étroite ouverture et la rangeait avec les autres sur le toit, où, les jours d'orage, l'ouragan roulait les unes sur les autres ces bouteilles vides, dont il tirait une pénétrante et sauvage musique.
Cependant, Bignon prenait ses repas régulièrement, mais chez l'honnête mère Cadet, où son corps de géant ne trouvait qu'une insuffisante nourriture ! Cabaretière sur le boulevard Montparnasse, cette mère Cadet était dans son genre une héroïne dont le nom mérite de passer à la postérité la plus reculée. Elle nourrissait sans exception tous les acteurs de la banlieue, du théâtre Montparnasse, et au besoin (car sa charité était angélique et inépuisable !) des artistes et même des poètes, et, pesez bien ces mots, ne demandait jamais d'argent à ceux qui ne pouvaient pas lui en donner. Le crédit durait un an, deux ans, dix ans, vingt ans, ce qu'il fallait, et jamais la mère Cadet ne proférait une plainte, ne disait une parole ironique ou ne se montrait moins aimable un jour que les autres jours. C'était à elle de se procurer, comme elle le pouvait, de tirer de son sein et de son
génie ces plats biftecks, ces étiques poulets, ces lapins mal définis, ces œufs vieillis sous le harnoisau moyen desquels elle empêchait ses clients de mourir !
D'ailleurs, elle n'y mettait pas de malice ; on entrait par la cuisine, où les mets non accommodés encore étaient rangés sur une table, exposés aux yeux de tous, comme au café de Paris ou au café Riche ; c'était à prendre ou à laisser. Et qui eût songé à les laisser, bon Dieu ! parmi ces consommateurs uniquement munis de désespoir et d'espérance, pour qui ils représentaient la manne tombée du ciel? Quant à la personne même de la mère Cadet, elle était vêtue à la diable d'une robe d'indienne et d'un bonnet quelconque. Son luxe, c'était le ventre plein de ses convives ; tel Napoléon se plaisait à grouper autour de lui un état-major écrasé de broderies, et personnellement se contentait avec simplicité de son vieux petit chapeau et de sa redingote grise.
Ce fut une vie étrange quand Bignon répéta Les Ressowces de Quinola. Selon sa coutume, la nuit venue, l'auteur de La Comédie Humaine ne quittait pas son acteur, qui alors devait, marchant comme le Juif-Errant, reconduire Balzac, dont l'étincelante conversation ne tarissait pas, à tous les domiciles divers que ce grand homme possédait, comme on le sait, aux cent coins de Paris. Cette interminable causerie roulait exclusivement sur les millions, dont l'idée essentielle ne pouvait gêner aucun des deux interlocuteurs, par cette raison que Balzac, par la grâce de son génie, enfantait, produisait, prodiguait les millions, sans nul effort, et que Bignon ne savait pas ce que c'était. De temps en temps, le comédien essayait de parler de sa propre vie, et sans l'écouter le romancier illustre poursuivait son improvisation ; cependant le nom de la mère Cadet, revenant sans cesse dans les discours de Bignon, avait frappé Bal-
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zac comme une belle association de syllabes, et s'était impérieusement logé dans un coin de sa cervelle. Plus tard, à un moment décisif, ce nom retenu en dehors de son sens et par une obsession purement euphonique, lui revint à la mémoire, et c'est pourquoi, lorsqu'il voulut baptiser le frère immortel qu'il avait donné à Robert Macaire et à Bilboquet, semblable à eux, mais avec l'éloquence littéraire en plus, Balzac nomma cet illustre faiseur : mercadet.
Qui le croirait? Jouant et répétant dans un théâtre où la Muse était l'esclave de la portière, et le reste du temps n'ayant d'autre logement que le petit grenier sous les toits, Bignon trouvait le moyen d'être non seulement un bel acteur, mais aussi un poète et un écrivain, car il composait des chansons où tout était de lui, paroles et musique, et aussi des comédies. Cela tient à ceci, qu'il avait, comme nous tous alors, pour jardin, pour salon et surtout pour cabinet de travail, le délicieux Luxembourg, avec ses marbres, ses ombrages, ses verdures et ses bancs perdus dans la Pépinière où on pouvait travailler sans entendre autre chose que le gracieux babil des fillettes amoureuses et des oiseaux.
Comme rien n'est invraisemblable, excepté la vraisemblance, ce fut précisément grâce à sa littérature que Bignon échappa à la misère. Madame Albert, célèbre alors comme comédienne et comme cantatrice, avait gagné par son talent la renommée et la fortune; à une représentation donnée à son bénéfice sur le théâtre du Vaudeville. Bignon joua lui-même une comédie en trois actes, intitulée Sous les Arbres, dont il était l'auteur: l'actrice illustre fut charmée par le talent, par la beauté virile, par l'inépuisable bonne humeur du proscrit de l'Odéon, et l'épousa.
Nous vîmes alors Bignon chez lui, où il nous donna un festin magnifique, dans un logis somptueux où les
piles de draps, blanchis à la maison et sentant l'iris, étaient entassées dans de spacieuses armoires, de même que les piles de mouchoirs de batiste étaient soigneusement rangées sur des papiers découpés en dentelles par l'industrieux ciseau de la maîtresse de la maison, aussi bonne ménagère que grande artiste. Bignon écrivait dans un cabinet meublé et orné avec le luxe le plus sévère, dont le milieu était occupé par un grand bureau Louis XIV en ébène, et où sur les murs couverts d'une tenture sombre étaient attachées à même des gravures de prix non encadrées. Après le dîner, on y prit le café, et aussi les liqueurs enfermées dans une innombrable quantité de flacons et de bouteilles qu'on pouvait vider à loisir; seulement, on ne les rangeait plus sur le toit!
Cependant, avant de s'installer dans ce palais, Bignon. coiffé d'un chapeau gris, vêtu d'un habit bleu à boutons d'or, monté sur un cheval fougueux, et faisant siffler dans sa main une élégante cravache, était allé payer ses dettes sur la place de l'Odéon, et surtout au boulevard Montparnasse, chez la brave mère Cadet. Là il commença par donner en guise de pourboire et comme don de joyeux avènement un tas de pièces d'or; puis ensuite seulement, il demanda le chiffre de sa dette et, sans vérifier ni examiner rien, le paya en or aussi, après quoi, ayant baisé la mère Cadet sur les deux joues, il s'envola au galop de son cheval. Mais, sans qu'il s'en aperçût, la bonne femme avait couru après lui; rouge, étouffée, brisée, sans haleine, elle parvint à la fin à faire entendre ses cris.
— « Qu'y a-t-il? demanda le comédien en s'arrêtant.
— Mais, monsieur Bignon, dit la vieille, il y a que vous m'avez donné un louis de trop!
— Gardez-le pour acheter un bonnet!
— C'est que, dit-elle, j'avais déjà compté ce qu'il faut pour mon bonnet, sans vous le dire.
— Eh bien ! s'écria Bignon, qui piqua des deux en saluant de la main la mère Cadet, après lui avoir encore donné quelques pièces d*or, ça vous fera plusieurs bonnets! »
Quelque temps après, il débuta au Théâtre-Français, dans les grands rôles de la comédie, où il se montra très remarquable, mais où on ne lui pardonna pas ses allures romantiques, et le luxe de costumes qu'il.avait déployé, à un moment où ces prodigalités n'étaient pas encore admises dans la maison de Molière. En effet, à l'acte du souper avec le Commandeur, il avait habillé don Juan d'un pourpoint de damas blanc et d'un ample et flamboyant manteau de damas rose, et il l'avait coiffé d'un chapeau tout débordant de grandes plumes triomphales, ce qui parut alors excessif. Il ne resta pas à la rue de Richelieu; cependant, lorsqu'il s'agit de représenter le personnage de Danton dans Charlotte Corday, il fallut bien qu'on retournât chercher Bignon qui, suivant ses propres paroles devenues célèbres, était seul capable Rentrer carrément dans la peau du bonhomme.
A la rigueur, il se fût accoutumé aux façons de la grande maison rigide ; mais après qu'on a tant souffert, coucher dans un bon lit moelleux, manger confortablement à des heures réglées, écrire dans un cabinet sérieux au milieu de livres reliés en maroquin du Levant, et surtout, meurtri par la solitude, posséder près de soi une femme, une compagne, une amie, tendre, attentive, divinement maternelle, c'est à quoi il est difficile de s'habituer, car, ainsi que l'a dit Jules Lefèvre-Deumier en un vers admirable : On meurt en plein bonheur de son malheur passé. C'est pourquoi Bignon est mort jeune, laissant le souvenir d'une belle nature d'artiste, originale et poétique.