BACHE
Il y avait une fois à l'orchestre de l'Opéra un violoncelliste, excellent musicien et virtuose, qui tenait son emploi en consciencieux et véritable artiste. Il semblait que rien n'eût dû l'empêcher d'être heureux, car avec cela, doué d'un esprit fantastique et sauvage, il étonnait ses confrères par des ironies à la troisième puissance, débitées avec un flegme invraisemblable. Svelte, grand, très élégant de formes, rasé comme Napoléon, toujours cravaté de blanc et vêtu d'un habit noir que la mode permettait alors, il avait la grâce compliquée et délicate d'une figure de Watteau, et il stupéfiait les gens naïfs en proférant des paroles violentes, avec les belles façons que Balzac a prêtées à son chevalier de Valois. Mais il y a toujours eu une mauvaise fée oubliée au baptême de tout le monde, et qui se venge par un don absurde! L'incurable malheur du violoncelliste que j'évoque ici et qui plus tard devait être le comédien Bâche, c'est que, par un jeu cruel et dérisoire, la Nature s'était plu à lui donner un visage tout pareil, tout semblable, exactement identique à celui du grand mime Deburau.
Oui, c'étaient bien les mêmes traits accentués et fins , le même regard rapide et compréhensif , la
même bouche expressive, les mêmes muscles faciaux impressionnables comme une sensitive, et tout ce visage musical et tranquille, frémissant et vibrant comme une lyre ! Cela n'a l'air de rien ; cependant imaginez quel supplice cela doit être de vivre dans la peau d'un autre, de représenter au vif un personnage connu de tous, et de devoir renoncer à posséder pour son propre compte une personnalité quelconque. Sans cesse montré et désigné du doigt dans les rues, Bâche n'avait que trop bien appris à deviner au seul mouvement des lèvres ces mots prononcés sur son passage : « Tiens! Deburau! »
Et il se consumait à chercher un moyen de se différencier du fameux Pierrot des Funambules; mais h moins de se couper le nez, les paupières et les lèvres comme Zopyre, il n'avait aucune chance d'obtenir ce fabuleux résultat. Cependant le ciel sembla lui venir en aide. Bâche perdit son vieux, vieux, vieux grand-père, qui le fit son héritier, et entre autres choses lui légua sa garde-robe. Saisi d'une inspiration soudaine, Bâche se mit à porter ces vêtements d'un autre âge, ces défroques abolies, ces vestes brodées qui lui descendaient jusqu'aux genoux, supposant avec raison que son ennemi Pierrot ne se promènerait peut-être pas avec des habits du dixhuitième siècle. Tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il entendait maintenant murmurer autour de lui : « Oui, c'est bien Deburau; mais pourquoi diable s'est-il déguisé en vieux? »
Enragé de vieillesse, Bâche poussa l'exagération jusqu'à voiler et cacher sa chevelure en mettant sous son chapeau un bonnet de soie noire : le dernier bonnet de soie noire! Mais ce fut peine perdue, et dans toutes les prunelles fixées sur lui il lisait distinctement le mot Pierrot écrit en lettres de flamme. Découragé d'une lutte inutile et voyant à quel point
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il lui était impossible de ne pas être Deburau, il prit le parti de l'être à cœur joie, pour s'amuser, et pour se faire du bon sang aux dépens des philistins. Ce sentiment explique l'historiette qui va suivre. Avant de se manifester avec ses gants blancs et sa vareuse écarlate pareille à la pourpre des Dieux, en un mot avant d'être riche, Nadar avait été pauvre, comme tout le monde. Mais, à peine entré dans la vie, il connaissait déjà tous les mortels, y compris les Lapons et les Cafres, et il sentait déjà en lui cet intrépide esprit d'aventure qui, plus tard, devait le pousser à aller tutoyer de près les étoiles.
Quand je le vis pour la première fois, (il y a belle lurette!! il avait quelque chose comme dix-neuf ans, et il habitait dans la rue Montmartre une petite chambre d'hôtel qui n'était peut-être pas modeste, mais qui aurait eu toutes les raisons de l'être. C'est là qu'il imagina de donner une grande soirée, à laquelle il avait invité un grand nombre de célébrités, et notamment tout Paris. Comme ce grand diable d'homme, mon vieux et bien cher ami, a toujours eu le don de créer l'agitation et de mener à bonne fin tout ce qu'il lui a plu d'entreprendre, sa soirée réussit parfaitement, sans aucune anicroche : mais il serait superflu de dire qu'elle eut lieu surtout dans l'escalier de l'hôtel et sur le trottoir de la rue Montmartre. Comme Nadar a été en naissant le spirituel dessinateur et l'humoriste que vous savez, il avait rédigé et orné de vignettes bizarres un programme annonçant, entre autres surprises, que l'illustre mime Deburau assisterait à la fête.
• Deburau, c'était Bâche! Tous les invités du très jeune Nadar avait vu cent fois sur la scène l'incomparable Pierrot : cependant, en se trouvant en face de Bâche, pas un d'entre eux ne s'avisa de penser qu'il ne voyait pas en effet Deburau; car, le moyen
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de récuser le témoignage de nos yeux? Dans ces caslà, notre raison nous sert à si peu de chose que nous en perdons l'usage le plus élémentaire. En effet, nul ne se souvint qu'à cette heure-là même avait lieu la représentation des Funambules, car, se fiant à l'absurdité de son destin, Bâche n'avait pas même pris la précaution d'arriver assez tard pour rendre son incarnation vraisemblable.
Les Dieux, le hasard, la fortune, l'ingénieux concours de circonstances qui préside à la naissance et à l'allaitement des Chimères, voulaient qu'il fut Deburau; pendant toute la nuit il le fut, et cent fois plus que n'aurait pu l'être Deburau lui-même. Agile, gracieux, muet comme un inflexible roi d'Asie, à ceux qui lui parlaient il répondait d'un imperceptible mouvement de lèvre, d'un froncement de sourcil, d'un frisson de la paupière, d'uu sursaut du front soudainement plissé et apaisé, et si par hasard, à de très rares intervalles, il rompait cet éloquent silence, c'était, comme le vrai Deburau, par un unique mot, le plus souvent monosyllabique, prononcé de cette voix surnaturelle et extra- terrestre que Pierrot employait à dessein, pour montrer à son parterre enchanté que s'il parlait, c'est comme l'oiseau marche ou comme le rimeur écrit en prose, par une étrange dérogation à sa propre nature.
Mais tout n'est pas rose dans les farces! Depuis le commencement de la soirée, Bâche était en proie aux obsessions d'un bourgeois qui, sous tous les prétextes et même sans prétexte, l'assiégeait, se collait à lui, entamait la conversation par tous les bouts, et vingt fois déjà eût interrogé le faux Pierrot, si ce rusé personnage ne l'eût arrêté court, d'un geste épouvanté et mystérieux. Le violoncelliste, qui connaissait de réputation cet importun comme un fanatique spectateur de la cour d'assises et comme un
amateur effréné de procès criminels, avait deviné tout de suite que sa curiosité s'adressait non pas au comédien, mais au meurtrier. On sait que dans sa première jeunesse Deburau, si doux, si honnête, si essentiellement pacifique, avait eu le malheur de tuer un homme.
Ayant au bras sa chère femme, il se promenait tranquillement dans la campagne, lorsqu'il fut insulté par de mauvais drôles, rôdeurs de barrière, qui se mirent à crier : « Ohé! Colombine! Ohé! Paillasse avec sa Colombine ! » Gomme Deburau ne répondait rien, les misérables s'enhardirent, jetèrent des pierres dont l'une blessa légèrement madame Deburau, et coururent vers le couple comme des furieux. Alors, pour protéger sa compagne, le mime se décida à faire le moulinet avec le bâton qu'il tenait à la main, et un des assaillants, un imbécile, aussi malavisé que Polonius, se jeta de lui-même sous le bâton et se fit casser la tête.
Deburau, qui passa en cour d'assises, fut acquitté; non seulement son avocat n'eut pas de peine à démontrer sa parfaite innocence, mais une coïncidence étrange se produisit par surcroît en sa faveur. Les médecins constatèrent que l'insulteur était un pauvre être manqué, inachevé, non destiné à vivre, et que les os de son crâne, minces comme du papier et sans consistance, avaient été brisés par un coup de bâton involontaire, relativement très faible, qui eût à peine suffi à blesser un autre homme. Ce malheureux, possesseur d'un crâne dérisoire, avait mal choisi ses passe-temps et négligé une belle occasion de rester chez lui!
Tels étaient les faits sur lesquels le bourgeois indûment invité par Nadar (mais on ne s'avise jamais de tout!) brûlait d'interroger celui qu'il croyait être le vrai Deburau. Tant que dura la fête, Bâche esquiva
avec soin ce sujet de conversation, mais dans son sein il se proposait de se réjouir tout son saoul, et quand vint le moment du départ, il résista mollement aux instances du béotien qui lui proposait de le reconduire, et en fin de compte accepta sa compagnie. Fendu comme un immense compas, il arpentait les rues, les boulevards, les places avec une rapidité fulgurante ; son acolyte, petit, ventru, essoufflé, avait assez à faire de le suivre, et ne pouvait articuler un mot. Enfin sorti de Paris, arrivé dans une plaine alors déserte, Bâche, à dessein, ralentit le pas, et son indiscret ami profita de son changement d'allure pour aborder le sujet qui lui tenait au cœur.
— « Mon Dieu ! dit-il à brûle-pourpoint, vous avez dû être bien contrarié quand vous avez eu le désagrément de...
— De quoi? fit Bâche qui parut alors tressaillir comme s'il eût été en proie à une vive affliction.
— Mais, reprit le bourgeois, de tuer à coups de bâton ce monsieur qui... »
A ces mots, le mystificateur éclata en sanglots. Il pleura, gémit, poussa de grands soupirs, tordit convulsivement ses bras désespérés.
— « Ah! dit-il enfin, c'est bien mal, ce que vous avez dit là! Réveiller ce cruel, cet amer souvenir, qui me dévore! Non, non, continua-t-il en sanglotant plus fort, je n'y survivrai pas! o Comprenant qu'il était allé trop loin, son interlocuteur faisait mille efforts pour le calmer. — « Cher monsieur Deburau, disait-il, ne vous désolez pas... Il y a des rencontres independantes.de notre volonté... Ces choses-là arrivent à tout le monde... tous les jours on tue un homme... »
Cependant Bâche s'était redressé, terrible et menaçant; le vent s'engouffrait avec fureur dans les plis de son manteau, et son pâle visage éclairé par un
rayon de lune avait pris l'expression d'une férocité implacable.
— « Misérable ! s'écria-t-il d'une voix brève et résolue, tu as prononcé des mots qui ne devaient pas être dits. A présent l'un de nous deux est de trop sur la terre, et celui-là c'est toi. Tu vas mourir. »
En même temps Bâche avait ouvert ce large couteau catalan qu'on lui a connu et qui ne le quittait jamais. A son tour le bourgeois, qui s'était jeté à genoux, pleurait et sanglotait. Il exprimait qu'il ne voulait pas mourir, qu'il aimait la flânerie, le soleil, la partie de dominos à son café, et qu'il avait dans la rue aux Ours une fille mariée, chez laquelle il mangeait tous les .dimanches une gibelotte faite à la vieille mode avec un lapin et une anguille, dont monsieur Deburau lui-même, s'il y avait goûté, se lécherait les doigts.
— « Écoute, dit Bâche, je te pardonne en faveur de ta lâcheté; mais songe à m'obéir fidèlement, sans quoi rien ne saurait te soustraire à ma vengeance. C'est aujourd'hui lundi; rentre chez toi, mets ta bonne à la porte sous le premier prétexte venu, évite sous peine de mort toute communication avec tout être humain, quel qu'il soit; reste calfeutré dans ta chambre, et n'en sors que vendredi prochain, à quatre heures et demie ! »
C'est ainsi que pour rien, pour le plaisir, le fantasque violoncelliste, qui, dans son esprit biscornu, confondait la Farce et la Yie, s'amusait tragiquement à faire le Pierrot dans une plaine déserte, au clair de la lune.
Nul ne peut éviter sa destinée. Le violoncelliste Bâche ressemblait trop exactement à Deburau, il était son portrait trop fidèle, sa photographie trop servile pour ne pas finir par paraître sur un théâtre, costumé en Pierrot et jouant Pierrot, comme Debu-
rau lui-même, et c'est ce qui arriva tout naturellement. Théophile Gautier avait eu une idée folle, absurde, violente, divine, effroyablement audacieuse, celle de forcer l'alexandrin — l'outil de Blin de Sainmore et d'Alexandre. Duval — à exprimer les bouffonneries, les nuances, les subtibilités, les délicats sous-entendus de la Pantomime et à les transporter dans le Verbe : il avait écrit son admirable comédie : Pierrot posthume! Certes, pour tenter un pareil tour de force, une telle récréation de dieu déguisé en clown, il fallait avoir le feu dans le cerveau et le diable dans le ventre; il fallait empoigner par les cornes le plus terrible des taureaux; mais, avec son air de n'y pas toucher. Théophile Gautier y touchait, d'une forte main de géant et d'athlète. La pièce faite, il fallait un acteur pour la réciter; où trouver cet artiste qui serait compréhensif, intelligent, divinateur, spirituel, ingénu comme un muet, et qui cependant parlerait? Comme Gautier et les directeurs cherchaient ce rarissime oiseau, une voix obstinée, unanime, impérieuse, faite de tous les murmures de Paris à la fois, répondit à leur secrète pensée et leur cria : Bâche!
Bâche endossa donc le redoutable costume et parut sur la scène du Vaudeville. Ego nominor Pierrot! Quand il entra, ce ne fut qu'un seul cri ; il était Pierrot, il était Deburau. il l'était trop; il avait volé le visage, le fin sourire, l'allure, l'attitude, le geste sobre, gracieux et décisif du grand mime. Quand il parla, il fallut en rabattre, et presque tout et même tout; car le genre de comique si particulier qui faisait de Bâche à la ville un bouffon démesuré et irrésistible, était inapplicable à la scène. Il consistait à exprimer les théories les plus féroces et les plus sceptiquement sauvages avec le flegme, les belles façons et l'élégance hautaine d'un seigneur de la
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vieille roche; tel ce morceau de glace que l'entremetier enveloppe rapidement dans la pâte et jette dans la friture bouillante, afin de vous servir ce régal invraisemblable et délicieusement cruel qui se nomme : une glace frite!
Bâche vous disait des choses à faire rougir le coquelicot dans les blés et le feu dans la fournaise, en souriant avec l'amoureux charme d'un Lauzun ou d'un Richelieu. Faites donc du théâtre avec un tel mélange de chair sanglante et d'essence de bergamote!
Cependant Paris s'obstina ; on ne voulait pas renoncer au comédien idéal qu'on avait imaginé, et on s'acharnait à ce rêve. A ce que je crois bien, c'est par mes soins que Bâche fut engagé à la Comédie- Française. Arsène Houssaye, qui ne rêvait que plaie et bosse, et qui adorait non-seulement Tartuffe et Alceste, mais aussi les masques et les bouffons de Molière, fut enchanté d'accueillir un pantin animé, qui semblait fait exprès pour représenter les Suisses, les muftis, les Polichinelles, les médecins chantants et dansants, et les avocats, et les philosophes, et le Barbouillé, et tous les monstres excessifs créés par le caprice du Contemplateur.
Bâche joua dans une comédie de Plouvier un bouffon romantique à qui il sut donner une tournure assez étrange, et sous les habits paysans, dans le Lubin de Georges Dandin, il joua la scène de la lanterne en papier qui s'allume, presque aussi bien qu'elle était exécutée aux Funambules.
Mais enfin, il fallait bien en convenir : Bâche était un mime surnaturel, mais un diseur médiocre ; il n'était pas un acteur, il était bien pis, un personnage de la farce lancé en pleine vie réelle et étonnant la nature par son intensité et par son outrance glaciale. S'il parut un peu incolore et gris sur la scène, en
revanche il ne manquait pas son effet désordonné et abominable dans le foyer des comédiens.
Car il y arrivait en tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, s'inclinait très bas devant les dames en leur faisant un salut qu'on eut pu croire réglé par Vestris, mais en même temps leur murmurait à l'oreille des madrigaux à étonner le hussard de la chanson, celui-là même qui fit un grand boucan chez un apothicaire! Stupéfaites de s'entendre dire des choses que la grosse Margot de Villon eût trouvées légères, les comédiennes avaient envie de crier, de hurler : mais tout de suite réfléchissant que de loin l'attitude agenouillée du détestable plaisant devait sembler correcte et parfaitement respectueuse, elles aimaient mieux ne pas avouer qu'elles avaient subi des plaisanteries si grossières, et en enrageant gardaient le silence.
C'est bien là-dessus qu'avait compté leur persécuteur, dont les farces énormes et farouches étaient taillées à la hache. Au Vaudeville déjà, il avait bien préludé: mais son historiette avec Ancelot est très connue. Un jour, comme cela arrive souvent dans le feu du travail sans qu'il en résulte aucune conséquence fâcheuse ou quelconque, le digne académicien Ancelot. faisant répéter une pièce, commit la dangereuse imprudence de dire à son pensionnaire :
Non, pas cela; passe à gauche! — Comme tu voudras. » répondit tranquillement Bâche, et un frisson passa dans les veines de l'académicien, qui eut le pressentiment de ses souffrances futures. Tutoyé par son souverain. Bâche s'était de sa propre initiative élevé au rang de grand d'Espagne; et dès lors il méditait une scie dont les dents aiguës devaient bien longtemps faire crier et grincer les os de sa victime.
A quelques jours de là, madame Ancelot donnait un erand dîner, et recevait des hôtes illustres; Bâche
malheureusement en fut informé. Gomme on allait se mettre à table, il parut dans le salon, plus beau, plus svelte, plus exquis et Watteau que jamais, courut vers Ancelot, et lui tapant sur le ventre : « Ma vieille, dit-il, tu ne m'attendais pas, mais liés comme nous le sommes, je sais que je te ferai toujours plaisir en venant te demander à dîner! Car nous nous tutoyons! » ajouta-t-il en guise d'explication, en se tournant vers les convives, qu'il semblait, avec une caressante grâce, vouloir mettre dans sa confidence. Il y avait une solution tout indiquée; c'était de faire jeter à la porte cet insolent; mais ahuri et médusé comme s'il eût vu la statue du Commandeur, l'académicien n'y songea même pas ; et quan t aux laquais, ils sentaient en Bâche un valet de comédie d'un ordre supérieur, n'osaient pas s'y frotter, et devinaient le coutelas de Scapin caché dans sa poche.
Le convive inattendu s'assit à une place d'honneur qui certes ne lui était pas destinée, tint les discours les plus subversifs, tutoya son ennemi jusque dans la moelle des os, et dès lors organisa vis-à-vis de lui le système de sévices qui ne devait même pas s'arrêter à ses obsèques, où Bâche se joignit indûment aux membres de la famille! Pendant longtemps, chaque fois qu'une porte de salon s'ouvrait, monsieur Ancelot craignait de voir surgir Bâche, qui parfois surgissait en effet, et faisait des entrées plus fantastiques les unes que les autres.
A ses autres bizarreries excessives le Sosie de Deburau joignait celle-ci : il était le propre cousin de monsieur de Montalivet, le ministre de Louis- Philippe. Un soir, il arrive, l'œil morne et la tête baissée, comme les chevaux d'Hippolyte. — « Vous me Irouvez, dit-il, un peu battu de l'oiseau! C'est que je viens de chez mon cousin, et comme c'est aujourd'hui le 21 janvier, je l'ai laissé très mal en
point, à cause de l'accident arrivé autrefois au serrurier Capet! » Une autre fois, il se présente, las, éperdu, essuyant avec un fin mouchoir de batiste son front mouillé de sueur. Il raconte qu'étant entré par hasard dans une maison de la place des Petits- Pères où était réunie une grande assemblée de gens, il avait été assez heureux pour apaiser une violente querelle qui s'était élevée entre deux messieurs couverts de vêtements inconnus et magnifiques. Bâche jouait la scène, la mettait en action, imitait les voix des interlocuteurs, et on s'aperçut avec stupéfaction que ce qu'il avait pris pour une discussion acharnée était la messe elle-même et ses répons; c'était le prêtre et son servant que, par une bouffonnerie effrénée, il représentait comme deux adversaires irrités l'un contre l'autre, et que, prétendait-il encore, il était parvenu à séparer, en leur adressant des admonestations pacifiques !
On ne pouvait, en effet, accuser Bâche d'être clérical, ni même philosophe, et non plus d'avoir fait un choix entre les diverses morales, qu'il remplaçait toutes par le manque absolu de morale! Un matin, j'avais déjeuné avec mon cher et regretté ami Philoxène Boyer, dans une grande pièce située au premier étage du Café des Variétés où nous pensions être seuls, et où nous avions longuement causé histoire, philosophie, religions, parlant librement et à cœur ouvert. Mais un garçon vint appeler Philoxène que demandait en bas un éditeur à qui il avait donné rendez-vous. Alors je vis se lever, se dresser Bâche, qui était assis tout près de nous, mais que le grand poêle carré nous avait caché. Il s'avança vers moi, et faisant un de ces jolis gestes descriptifs qui le faisaient ressembler à un marquis de Versailles, attendant le lever du roi :
— « Votre ami, me dit-il, est un homme supérieur,
mi: s souvenirs. 14!
un génie; il sait de fort belles choses, il est plein d'idées, il s'exprime avec une éloquence magniiique, seulement... c'est un daim! »
Un daim! A ce moment-là, je ne songeais pas à l'argot; je me représentai Philoxène en robe fauve, fuyant les chasseurs avec des- larmes dans son œil bleu, laissant tomber ses pleurs dans le cristal des sources, et je ne comprenais pas bien à quoi Bâche voulait en venir.
— « Oui, reprit-il, un daim! » Et comme il voyait sur mon visage l'expression d'un étonnement profond, il ajouta avec bienveillance, en guise de commentaire, comme voulant bien se mettre à la portée d'un être qui n'est pas au courant : « Parce qu'il donne encore dans ce vieux godant appelé Dieu, inventé pour en imposer aux masses ! »
Théodore Barrière, qui avait un grand nombre d'amis, et qui donc ne l'eût aimé! invitait beaucoup d'entre eux à dîner, le jour de sa fête. A l'un de ces festins, il y avait tant de convives qu'on dut allonger la table, la continuer jusque dans le jardin. Comme quelques dames ornaient la fête, les invités étaient venus tous en habit noir; c'en fut assez pour que Bâche, lui, qui d'ordinaire ne quittait pas l'habit noir, vînt avec des loques de brigand, la tête enveloppée d'un mouchoir affreux, chaussé d'alpargates, et tenant ouvert à la main son fameux couteau.
— « J'ai faim, dit-il à Barrière, je veux manger. » L'auteur des Faux- Bonshommes était toujours à la
réplique. Il posa devant Bâche un pâté énorme, géant, fabuleux, qui eût suffi à nourrir une armée, et lui dit en souriant :
— « Mange, imbécile! »
L'Opérette, hélas! avait troublé l'héroïque farceur et l'avait rendu mélancolique; il avait la nostalgie de Molière, et aurait voulu se débarbouiller dans l'ara-
broisie de la vraie farce. Un imprudent ami lui en fournit l'occasion. Cet Alcibiade fantaisiste voulut effrayer sa charmante femme, dont il était séparé, et qui s'amusait un peu trop à faire semblant de jeter sa mantille par-dessus le Moulin Rouge; dans ce but, il fit déguiser Bâche en commissaire. Le comédien joua admirablement son rôle, adressa à la dame des remontrances paternelles, et fut aussi touchant que peut l'être un faux magistrat. Mais les vrais magistrats prirent mal la chose ; le pauvre Bâche fut appréhendé, jugé, et, je suis heureux de le dire, acquitté; mais il avait risqué de bien près la prison vengeresse, déconvenue dont il ne se consola jamais et dont il finit par mourir, avec juste raison. Car jeter un nourrisson de la Fantaisie dans une prison moderne, réelle et prosaïque, n'est-ce pas un crime de lèse-Thaliaî A la bonne heure si c'était dans un de ces jolis bagnes de la comédie où l'œil s'enivre des flots de saphir et d'aigue-marine, où l'on entend chanter et murmurer la mer de Sicile, et d'où Scapin et Mascarille sortent avec un habit rayé de rose tout flambant neuf, qu'ils ont pris on ne sait où, peut-être dans leur âme; car c'est sans doute leur propre pensée qui les coiffe de bérets fous, et qui les revêt d'habits envolés, chatoyants et couleur de rose!