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LE DUC D'ABRANTES

Gomme je venais de tirer à la conscription et que je descendais de l'estrade avec un bon numéro, tandis que mon père anxieux m'attendait encore, je me sentis serré, pressé entre deux bras robustes et baisé sur les deux joues. Celui qui de la sorte me félicitait avec effusion de ne pas être soldat, c'était le fils de Junot, le duc Napoléon d'Abrantès. Certes, il y avait là une apparente anomalie; mais, sous le règne de Louis-Philippe, on était un peu las de la gloire militaire. Épris d'un autre idéal, on rêvait d'avoir du génie, et quelques hommes de la génération de 1830 ont même pris ce rêve assez au sérieux pour acquérir beaucoup de talent. Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Michel-Ange, Mozart dans le passé, dans le présent Hugo et Delacroix étaient nos dieux, et quant à moi, je dois dire que sur ce point je n'ai pas changé d'un iota. Notre doctrine était celle de l'Art pour l'Art; nous pensions qu'en dehors de son devoir absolu qui est d'être beau, un poème n'est nullement tenu à être d'une utilité immédiate, et je suis resté fidèle à cette théorie, même après que les plus éminents esprits l'ont désertée.

Sans m'avoir jamais vu, le duc d'Abrantès, qui était entre autres choses un compositeur exquis et

charmant, avait mis en musique (sans offenser les paroles!) quelques-uns de mes poèmes de jeunesse; aussi la connaissance entre nous .fut-elle bientôt faite, et très naturellement, d'autant plus que le duc habitait comme moi le quartier Latin, ou plutôt le jardin du Luxembourg, où il vivait comme un sage, content de peu, heureux de penser dans la solitude, et pour dire un mot décisif, revenu de tout. Gela tenait à ce qu'il y était allé! Naturellement, il avait été d'abord officier dans l'armée ; mais il y avait eu dans le régiment dont il faisait partie une conspiration bonapartiste, et dans une telle circonstance, son nom seul, a défaut du reste, lui aurait fait une obligation étroite de ne pas s'abstenir. Néanmoins, il fut condamné à mort, comme c'était inévitable, et sa grâce ayant été obtenue àgrand'peine, dut quitter » l'armée.

Tout jeune alors, que pouvait-il faire? Un duc d'Abrantès ne saurait devenir épicier ou papetier! Aujourd'hui, il trouverait sans doute à se caser dans les chemins de fer ou dans les affaires industrielles; mais alurs rien de tout cela n'existait, et on n'avait pas encore imaginé a\e mettre les noms illustres sur des prospectus. Le jeune Napoléon ne pouvait donc faire mieux que de mener la grande vie, d'éblouir Paris par son luxe, par son faste, par la beauté de ses équipages, et de plaire aux femmes. Sur ce dernier point surtout, il se montra irréprochable, car riche et prodigue, spirituel, hardi et beau cavalier, écrivain et musicien, artiste jusqu'au bout des ongles, il avait la fantaisie d'un magicien aux mille prestiges, et possédait, en outre, qualité infiniment appréciée dans le grand monde où les maris sont souvent des vieillards cacochymes, une force de taureau, comme le moine Amador dont Balzac a raconté l'histoire, ou comme Hé ra kl es lui-même.

On sait que les cinquante filles de Thestios, roi des Thespiens, eurent chacune des enfants du héros, à qui une nuit suffisait pour créer un peuple ; pour en faire au tant, il manquait au duc d'Abran tes une chose, c'était de rencontrer un père qui eût cinquante filles ; mais le reste ne l'eût nullement embarrassé. Ayant dans ses veines, mêlés et confondus, le sang du sergent Junot et celui des Gomnène, des empereurs d'Orient, il possédait le don de commander, de soumettre, et d'autre part il était musclé et râblé comme un athlète : aussi dut-il obtenir d'immenses succès parmi les duchesses romantiques et vaporeuses, diaphanes, qui n'ont que le souffle, mais qui après six nuits passées au bal se retrouvent fraîches comme une rose, et avides de plaisirs.

Il en obtint tant et tant qu'il y dépensa non sa santé, absolument indélébile et féroce, mais ses fortunes jusqu'au dernier sou, de sorte qu'enfin il ne lui resta plus que le tas de créanciers dont parle don César, hurlant après ses chausses. Il leur donna tout l'argent qu'il avait et pouvait avoir, et pour le reste de bonnes paroles et des mots spirituels, dont il avait dans l'esprit une fabrique inépuisable. Puis, il se retira, comme je l'ai dit, dans la solitude, car s'il n'avait plus de terres, ni de prés, ni de bois, ni d'or monnoyé, il avait acquis, d'une manière définitive, le trésor précieux entre tous : la sagesse.

Je n'ai jamais vu d'homme si aimable, si bon, si affable, si pitoyable, non seulement à toutes les misères, mais aussi à toutes les folies et à tous les caprices, car il avait assez vécu pour tout excuser et tout comprendre chez les autres, alors même qu'il ne désirait plus rien pour son propre compte. En somme, les seules gens qui ne soient ni curieux ni envieux sont ceux qui ont tout vu et tout possédé. Lire, composer de la musique, causer avec quelques

jeunes gens pour qui il était un ami et un incomparable conseil, et enfin jouir éperdument des ombrages, des gazons, des fleurs de ce Luxembourg, qui est un immense paradis dont la possession ne coûte rien, cela suffisait à ce grand dépensier, à ce don Juan abreuvé de flatteries, et d'ailleurs il avait été assez aimé pour ne plus trop se soucier des femmes, et pour n'avoir gardé que le culte simple et initial de la femme! Sa conversation était un enchantement et un enseignement; avec son expérience et son esprit rapide, pas une personne, pas une situation, pas un cas si ardu et embrouillé qu'il ne sût définir et juger d'un mot. Dans une circonstance si compliquée et difficile qu'on la suppose, il pouvait toujours vous dire : « Voilà ce qu'il faut faire », et en lui obéissant, on était assuré de se tirer de peine.

Napoléon d'Abrantès avait mangé tout son avoir; il eût mangé le Pactole avec, et la Lydie, et la Californie, si elle avait été connue; mais il lui restait une suprême ressource à laquelle il n'avait pu toucher, un de ces majorats créés par la prévoyance tutélaire de l'empereur, trop intuitif pour n'avoir pas deviné que s'il n'y mettait ordre, les fils de ses maréchaux se trouveraient un jour sans coiffe et sans semelle. Cela représentait cinq cents francs par mois, incessibles, insaisissables, et' sur lesquels le diable même n'aurait pas pu mettre la griffe; cette somme relativement modique suffisait parfaitement à l'ancien et héroïque viveur, et voici comme il l'employait.

Il habitait rue des Grès, aujourd'hui rue Cujas, chez un logeur nommé Grosfils, qui pour rien, pour des sous, lui donnait le vivre et le couvert, et encore en lui faisant toujours un crédit imputable sur le mois suivant. Le premier du mois, lorsqu'il avait touché ses cinq cents francs, il commençait par payer son hôtelier ; puis il tirait d'une commode des

vêtements précieusement conservés, s'habillait en dandy irréprochable, mettait dans ses poches ce qui lui restait d'or, et s'en allait de l'autre côté de l'eau. Là, pendant un, deux ou trois jours, selon qu'il était plus ou moins riche, il se promenait une fleur à la boutonnière, dînait au Café de Paris, et passait sa soirée aux Italiens, où merveilleusement ganté et cravaté, beau comme naguère, il allait de loge en loge saluer les femmes qui l'avaient aimé, c'est-à-dire une* quantité innombrable de femmes!

Lorsque de la sorte il s'était bien débarbouillé au ciel avec de l'ambi^oisie, il s'en revenait au quartier Latin, sans un regret, sans un soupir; il recommençait à manger chez Grosfils, reprenait ses habits de Luxembourg, et pendant les longues heures causait avec nous, qui étions si heureux de l'entendre. On dit que l'expérience des autres ne nous profite pas; cette vérité axiomatique n'a pas été une vérité pour moi. Au début de ma vie, j'ai eu le bonheur de rencontrer quelques-uns de ces hommes qui savent le fin mot de tout ; ils ont eu la bonté de me le dire sans ambage et sans périphrase, et je me le suis tenu pour dit. Après avoir donné, dépensé et jeté tant d'or, le duc d'Abrantès m'affirmait avec conviction que tous les plaisirs sout peu de chose auprès de celui que nous donnent les beaux vers, et celui qui les fabrique n'a, me disait-il, ni de supérieur ni d'égal au monde. Il m'expliquait le néant des honneurs, le profond ennui des salons, l'inutilité des voyages, la niaiserie de la politique, et tout de suite je l'ai cru sur parole, estimant comme lui qu'apprendre à rimer suffit parfaitement pour occuper la vie d'un homme, et que pourvu qu'on puisse se promener dans un beau jardin, il est oiseux d'aller chercher sous des cieux lointains des bougies à un franc cinquante la pièce et des punaises inconnues.

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Ainsi aimant profondément la poésie et la musique, et jugeant les biens terrestres à leur juste valeur, le duc d'Abrantès eût été parfaitement heureux si, chose impossible ! il lui eût été donné de dompter en lui cette force hérakléenne qui lui permettait de plier en deux une pièce de cent sous comme Arpin, ou un fer à cheval, comme Maurice de Saxe. Tant qu'il avait eu affaire aux frêles grandes dames, sensitives que nul ouragan n'étonne, ce défaut avait pu être considéré comme une grâce de plus, et il savait que ces pensives Ophélias sont invincibles comme le diamant. Mais, manquant en général des deux cent mille francs de rente qui donnent la rafraîchissante oisiveté, les fillettes, les grisettes, les modèles, les vagabondes, les folles danseuses, les filles de joie et de douleur sont forcées d'économiser dans une certaine mesure ce que Dumas fils pourrait aussi et à plus juste titre nommer leur capital; aussi, avec ses façons de héros tueur de loups, le duc d'Abrantès était-il arrivé à jeter parmi elles une véritable épouvante. Comme il était doué des plus aimables façons et de l'éloquence la plus persuasive, elles savaient très bien que si elles l'écoutaient, il en viendrait, de fil en aiguille, à leur défiler tout son chapelet, et qu'il les laisserait alors lassées et au contraire de l'impératrice Messaline. parfaitement rassasiées, à n'avoir pas faim de quinze jours. C'est pourquoi dès qu'il paraissait au bal ou dans quelque café d'étudiantes, ces hirondelles effarouchées s'écriaient à l'envi :

— m Sauvons-nous, voici le duc! »

Par exemple, celle qui ne se sauvait pas, et qui imprudemment prêtait l'oreille, était sûre de se retrouver le lendemain matin calmée comme ne le fut jamais la Méchante mise à la raison du bon Shakespeare, et de rester dans quelque fauteuil, immobile

comme la Sphinge du désert, qui, d'une prunelle morte, boit l'aveuglant soleil et regarde stupidement l'immense étendue.

A tous ses autres mérites, le duc d'Abrantès joignait celui d'être l'homme de son temps le plus savant dans l'art de la cuisine, et voici comment il l'avait acquis.

Napoléon, qui voulait que tout autour de lui fût pompe, éclat et splendeur, avait exigé que son ami Junot eût pour cuisinier l'illustre Carême. On sait que cet artiste, à la fois créateur et virtuose, a été, dans toute l'acception du mot, un grand homme, et que ses ouvrages, où il s'est montré écrivain supérieur comme tous ceux qui parlent de ce qu'ils savent bien, sont des livres pleins de faits et de lumineuses théories, qui ouvrent à la pensée d'immenses horizons. Or Carême dépérissait, mourait de chagrin et d'ennui chez Junot, et se fût volontiers passé son épée au travers du corps, s'il eût été homme à déserter son devoir, comme le faible Yatel. En effet, son légitime orgueil était soumis à de bien dures épreuves! Souvent les nécessités si exigeantes du service des Majestés Impériales divisaient pour un temps la famille du héros, et il n'était pas rare que le vainqueur de Nazareth, îe gouverneur de Paris, l'ambassadeur à Lisbonne, le commandant de l'armée dirigée contre le Portugal, se trouvât seul dans quelque hôtel ou dans quelque palais, avec son jeune fils Napoléon, dont il n'avait guère le temps de s'occuper, pris qu'il était par mille soins et par ses hardis et rapides projets d'administration, de gouvernement, de guerre et de conquête.

C'est alors que le grand Carême subissait les plus amères et les plus douloureuses blessures. Tous les matin, il venait à l'ordre, et, devinant par avance l'abominable réponse qui devait lui être faite, de-

mandait à monsieur le duc ce qu'il désirait pour son déjeuner. Or, Junot lui répondait, et cela invariablement :

— « Une côtelette et des haricots î »

0 horreur! horreur! horreur! Employer le génie de Carême h griller une côtelette de mouton, et à accommoder au beurre, tout simplement, de vulgaires haricots blancs, que le maréchal n'eût pas même compris s'ils eussent été savamment cuits dans un jus savoureux, n'était-ce pas le même sacrilège que si Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, eût été occupé à faire manœuvrer quatre hommes, en qualité de caporal?

Cependant Junot n'y mettait pas de malice. Emporté aux premiers jours de sa jeunesse dans le tumulte éblouissant des Victoires, il avait, comme tous ses contemporains, trouvé le moyen de s'instruire seul, de méditer, de reconstituer les conquêtes d'Alexandre, les batailles de César et de Pompée, la guerre des Gaules; il eût raconté en historien la retraite des Dix Mille ; mais il n'avait pas eu le temps d'apprendre à manger : en tout et pour tout, il n'aimait que les côtelettes et les haricots, et il le disait naïvement.

Certes, dans les grandes occasions, quand il s'agissait de traiter les rois, les princes, les ambassadeurs, les capitaines, et ces charmantes femmes dont les rapides amours étaient si souvent traversées par la mort, Carême avait carte blanche et pouvait alors composer des menus que ses successeurs se contentent d'imiter servilement: mais jamais il n'avait la joie d'imaginer pour Junot un de ces plats exquis, délicats, subtils, destinés à une personne seule, que l'artiste trouve, par exemple, pour un archevêque érudit, qui s'en léchera les babines et s'en souvien-

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dra pendant tout le reste de ses jours. Un de ces plats dont on combine les voluptueuses saveurs pour un maître du monde, pour une femme aimée, pour un Orphée gourmand comme le fut Rossini, et qui valent non-seulement un long poème, mais aussi un sonnet sans défaut! Le pauvre grand homme ressemblait à un Benvenuto, sachant soumettre à ses caprices l'argent et l'or et les pierres précieuses, qu'on condamnerait à casser des morceaux de roche et des cailloux, sur la grande route.

11 étouffait de son inspiration rentrée, de ses desseins avortés, de ses idées qu'il ne pouvait confier à personne. Cependant, en observant le jeune Napoléon d'Abrantès, qui souvent se promenait en désœuvré par les corridors, il remarqua le visage intelligent de cet enfant, sa lèvre où la lumière se posait amoureusement comme une abeille, son vaste front, son regard extraordinairement intuitif. En causant avec le fils de Junot, Carême put facilement, se convaincre qu'il ne s'était pas trompé lorsqu'il avait cru deviner en lui un esprit et une âme ; aussi il s'attacha au petit Napoléon, et, avec une généreuse et paternelle tendresse, fît de lui son élève.

Il lui enseigna la Cuisine, c'est-à-dire tout! l'histoire, la géographie, l'histoire naturelle, l'anthropologie, la physique, la chimie, et surtout la philosophie la plus raffinée, car pour connaître son art complexe entre tous, le Cuisinier ne doit rien ignorer, et il faut qu'il possède, dans sa théorie et dans ses applications, la science de tout l'Homme et de toute la Nature.

Mais imaginez qu'un tel cuisinier gouverne, impressionne, façonne à son gré le convive dont il dispose, et, de même que le musicien chez son auditeur, éveille en lui, comme il lui plaît, les rêves, les sensations et les pensées, et joue de son âme,

comme d'une lyre docile ! Carême avait trouvé en Napoléon d'Abrantès un disciple merveilleusement apte à le comprendre, et peu à peu, lui avait dévoilé les suprêmes arcanes dont le vulgaire ne soupçonne même pas l'existence. C'est ainsi que le duc avait acquis les talents, en apparence inexplicables et surnaturels, que nous admirions chez lui, et grâce auxquels furent opérés, en pleine vie parisienne, de véritables miracles.

Ainsi, lorsqu'un des amis du duc d'Abrantès, épris d'une femme quelconque, fillette, dame mariée, courtisane, comédienne, avait obtenu de cette femme la promesse qu'elle dînerait avec lui, si loin qu'il fût du quartier Latin, il prenait une voiture (dont, certes, le prix ne devait pas être perdu!) et en grande hâte venait consulter l'élève de Carême. Alors il fallait lui parler comme àua confesseur, ne rien lui cacher, lui raconter tout le petit roman, lui dire bien juste à quel point on en était, et lui décrire la femme dont il s'agissait, en expliquant son tempérament, son caractère, son éducation, et même son âge, s'il était possible! Selon que la femme était brune ou rousse, bonne, méchante, folâtre, cruelle, simple, froide, aimante, romanesque, le duc d'Abrantès composait et écrivait de sa main la carte du dîner qui devait lui être offert. Il disait aussi, selon l'argent que possédait l'amoureux, à quel cabaretier il devait s'adresser, et il n'y eut pas d'exemple que ses instructions, fidèlement obéies, ne fussent pas suivies d'un plein succès. Il savait encore rédiger le menu du dîner que l'écolier insoumis doit offrir à son père, venu exprès à Paris pour le gronder, et de celui que le neveu, déconsidéré par une vie de Polichinelle, peut faire servir à l'oncle dont il prétend une fois de plus alléger le portefeuille. Car en leur faisant manger telle ou telle chose, il savait mettre les gens

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dans Tétat d'esprit ou il voulait qu'ils fussent, de môme que nos pensées sont influencées diversement par la lumière tamisée à travers des cristaux bleus, orangés, violets ou roses.

Mais le duc d'Abrantès réalisait des prodiges plus étonnants; par son art merveilleux il arrivait avec certitude à faire manger le malade anémique, résolu à mourir de l'air du temps, comme j'ai eu souvent l'occasion de l'éprouver par moi-même. Je le rencontrais, entrant avec un ami dans un de ces petits restaurants du quartier Latin dont la cuisine était redoutable, mais où lui seul pouvait se tirer honnêtement d'affaire, car selon la saison, le moment de l'année ou l'on était, le temps qu'il faisait, et au moyen de sa connaissance approfondie et impeccable de tous les objets comestibles, il devinait avec une sûre intuition quels mets le traiteur pouvait offrir à son public sans être tenté d'en falsifier les éléments. 11 m'invitait à l'accompagner, et j'acceptais, à la condition expresse que je ne mangerais rien, car, tout à fait malade et brisé, je sentais un insurmontable dégoût pour toute espèce de nourriture.

Le duc se gardait bien de me contrarier ; mais au bout d'un moment, il demandait un plat particulier, soit un poisson cuit dans un certain court-bouillon indiqué par lui, et servi chaud sans aucune sauce. — « Gela, me disait-il, vous pouvez en manger une bouchée. Essayez, je vous prie! » Il me servait luimême cette bouchée, choisie dans l'endroit le plus engageant, et présentée de façon à m'en donner envie. Or, (voilà où est le mystère, le grand secret!) une fois que le malade privé d'appétit a goûté de ce plat, il y a un autre plat qu'il peut manger, que mathématiquement il doit désirer; et c'est ainsi que par une gradation adoucie, insensible, mais en même temps

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nécessaire et fatale, le duc d'Abrantès m'amenait triomphalement, sans que j'eusse pu résister, du poisson bouilli au réconfortant et sanglant roastbeef. Et pour ce jour-là l'accablement, la faiblesse, l'affreuse souffrance étaient vaincus!

De même, dans les rosaces de soie colorées dont il dispose habilement les nuances infinies, le savant Chevreul les fait passer du gris au rouge écarlate, sans que l'œil du spectateur, charmé par les rayons du spectre solaire, ait pu saisir le moment où une couleur fait place à une autre. Telle aussi se déroule l'immense chaîne des Êtres, depuis les organismes vagues et confus jusqu'à l'Homme au visage sublime, et jusqu'aux Êtres supérieurs dont le vol silencieux se mêle aux ardents resplendissements de la pure lumière.

Si les médecins n'ignoraient pas ce que savait si bien le duc d'Abrantès, au lieu de droguer leurs malades, ils pourraient les nourrir et par conséquent les guérir: mais encore, étant admise cette invraisemblable hypothèse, ne devraient-ils pas laisser subsister l'ancien état de choses, ne fût-ce que par égard pour les pharmaciens, dont le commerce deviendrait inutile, et qui seraient forcés, pour vivre, de s'établir photographes, ou de brouter l'herbe des chemins? Et supposez un Louis XI, un Richelieu, un Bismarck possédant un tel moyen de dominer les hommes ! Il est bien évident que si on avait eu l'idée de faire de Napoléon d'Abrantès un premier ministre, il lui aurait suffi d'inviter à dîner les ambassadeurs et les membres de l'opposition, pour les obliger à penser et à vouloir ce qu'il aurait résolu, et pour modeler leurs cerveaux à sa fantaisie, comme un statuaire pétrit l'argile. Mais qui pouvait s'aviser d'une telle combinaison? Ce n'était pas ce brave Louis-Philippe, cet honnête roi en pantalon blanc

qui naïvement, par économie, faisait venir son dîner de chez le traiteur, à raison de six francs par tête, tandis que dans les cuisines des Tuileries, éteintes et gelées, le néant, le chimérique : rien du tout — était fricoté, dans des casseroles pleines de silence et d'ombre, par les vagues marmitons de la Solitude!

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