LE PRINCE EURYALE
Il m'est arrivé quelquefois de voir représenter en province l'admirable Pierrot posthume de Théophile Gautier, et j'ai été douloureusement affecté de la niaiserie et de la lourdeur avec laquelle est tenu le rôle de l'Arlequin, car le sens de ce personnage est perdu! L'acteur marchait bourgeoisement, les bras ballants, les pieds lourdement appuyés au sol, comme heureux d'être solidement soudé et vissé au plancher des vaches, tandis qu'il aurait dû ondoyer comme un serpent, voleter comme un oiseau, bondir comme un jeune faon dans les bois! En effet, l'ancien Arlequin de la Comédie Italienne, qu'on ne se figure même plus, était aussi agile, aussi naïf, aussi rusé qu'une bête, et sans cesse agité et brûlé par une flamme intérieure . ne restait jamais en repos, fût-ce pendant une seconde. Il était un être dansant, emporté et balancé dans un rhythme invisible; ses pieds, ses jambes, ses bras, son torse de vif-argent remuaient toujours, avec une grâce musicale et comique, et pris lui-même dans ce mouvement perpétuel, son masque immobile s'animait et semblait vivre.
Dans une scène muette, où il devait accomplir une action indifférente, Arlequin par ses lazzi communi-
quait alors aux spectateurs une gaieté qui se traduisait par le fou rire, et s'il rompait le silence, ses paroles fuyaient et s'envolaient comme un tumulte d'oiseaux fous. Hélas! cette magie s'est évanouie; à la Comédie-Française, Arlequin métamorphosé, transformé, devenu son propre contraire, a dû abdiquer sa personnalité et se résigner à devenir Pasquin, c'est-à-dire un masque sans originalité — et sans masque ! C'est ainsi que les hommes de la génération actuelle ne peuvent plus jamais voir de leurs yeux, vivant et agissant, le type qui fut si cher à Marivaux et à Walteau.
Moi, plus heureux, j'ai connu dans la vie réelle un Arlequin véritable, en chair et en os, qui florissait au quartier Latin, parmi les étudiants, vers la fin du règne de Louis-Philippe. C'était un jeune nègre nommé Euryale, mince, élancé., gracieux avec une tête de carlin, et toujours bondissant et dansant comme Carlin ou Dominique. Fils d'un pauvre serrurier de la Guadeloupe, il était audacieusement venu à Paris sans argent et sans aucun moyens d'existence, et il avait même dû payer son passage sur le navire en monnaie de singe ; mais il était aussi effronté et aussi bon comédien, du moins à la ville, que ce Scaramouche dont, après Mezzetin, Emmanuel Gonzalès nous a si bien raconté l'histoire.
Comme on le verra, Euryale, ne sachant ni ne voulant faire œuvre de ses dix doigts et n'exerçant aucun art, se décida à se faire prince ; mais encore fallait-ii trouver pour ce prince qu'il lui plaisait de créer une figure caractérisée et spéciale !
Le seul talent vraiment nègre que possédât Euryale, c'était de pouvoir, comme ses pareils, se griser en parlant et en chantant, sans avoir bu une seule goutte d'un liquide quelconque, et d'ajouter à toutes ses phrases, en guise de refrain, comme I'aoi
de La Chanson de Roland, ces deux mots : d'amour, qui d'ailleurs ne se rattachaient en aucune façon au sens de l'idée exprimée. C'est ainsi qu'il s'écriait : Il fait ce matin un beau temps... d'amour! ou : Ah! voilà l'ami Eugène... d'amour 1 ou encore : Allonsnous-en manger cette vieille côtelette... d'amour! A part cette manie, qui ne lui fut pas inutile, Euryale était arrivé ici railleur, ironique, sachant tous les argots parisiens et parlant le plus pur et le plus impur parisien du boulevard Montmartre ; beaucoup trop malin et spirituel pour patoiser, il ne savait pas le langage nègre et n'avait jamais essayé de parler nègre.
Mais il comprit bien vite qu'il devait combler cette lacune de son éducation; car le moyen de faire admettre un prince étranger qui parlerait comme tout le monde et même comme Chamfort? Justement le hasard le servit à souhait. Quelques jours après son arrivée, des compatriotes conduisirent Euryale au théâtre de l'Opéra-Comique, où on jouait une pièce dans laquelle divers nègres parlaient le bizarre idiome qui n'exista jamais que dans les comédies à ariettes. Avec son intelligence rapide, notre aventurier l'apprit tout de suite, et sur ce point devint aussi habile qu'un Martin ou un Elleviou de profession.
Dès lors, Paris lui appartenait : il le fit bien voir! 11 entrait chez les marchands d'habits du Palais- Royal et, avec les apparences d'un homme pris de la plus naïve gloriole, achetait ces gilets rouges ou bleu de ciel, ces habits bons à être portés dans la lune, ces pardessus de couleur claire et fulgurante qui s'étonnent d'être décrochés du porte-manteau, et dont la vente invraisemblable stupéfie surtout l'audacieux artiste qui les a confectionnés. Le marchand, heureux d'avoir fait une dupe, se frottait les
mains; est-il besoin de dire qu'il ne devait pas rire le dernier? Loin de lui montrer la couleur de son argent, le nègre invincible se bornait à dire : Moi prince (qu'il prononçait poince) prince noir dans mon pays! moi prince! et à jeter orgueilleusement l'adresse de l'hôtellerie où il logeait, afin que les hardes lui fussent envoyées. Par le même système, il achetait des cannes absurdes enrichies de pierreries, des cravates jetant des lueurs sidérales, et des joyaux effrénés, bons pour un clown de cirque, en répétant plus que jamais : Moi prince! prince noir dans mon pays!
Lorsqu'on lui apportait les marchandises dans sa chambre d'hôtel très misérable, mais qu'il avait ornée de parasols, de drapeaux troués, de noix de coco, de têtes de mort et de faux pistolets arabes, il ne donnait aux garçons aucun pourboire, ne possédant pas en général d'argent monnoyé, mais il leur faisait croquer une jujube ou quelque bonbon turc dont il avait (gratuitement) fait emplette chez le marchand marseillais, et surtout il leur donnait sa main à baiser, ce qui les remplissait de joie. Quant au montant de la facture, il ne l'acquittait en aucune façon, et se bornait à dire : Moi retourner boutique à li; acheter encore à massa tailleu... moi pr'nice, prince noir! Quand il avait bien parlé nègre, il se délassait en parlant parisien avec ses amis ; et chose étrange, les étudiants, si susceptibles d'ordinaire en ce qui touche l'honorabilité de leurs compagnons, admettaient la vie extraordinaire de ce fantoche. Bien plus, tant les moutons de Panurge sont moutons, à force d'entendre Euryale dire à tout propos : Moi prince! on ne sut plus positivement s'il était prince ou s'il ne l'était pas ; on aima mieux le croire que d'y aller voir, et sa princerie entra peu à peu dans le domaine des choses acquises.
Les hôteliers, trouvant que sa présence jetait sur
eux un certain lustre, lui avaient donné une plus belle chambre, une horrible chambre empire aux meubles égyptiens couverts de soie bleue avec des broderies blanches représentant des sphinx et des obélisques. Ces sièges, d'un goût détestable, ouvraient quelquefois leurs bras à de très jolies femmes, car Euryale courait les bals avec ses gilets bleu de ciel et s'écriait : « Ah! voilà Eulalie... d'amour! Voilà Hortense... d'amour! » Il se jetait à leur cou, les embrassait fiévreusement en sa qualité de prince noir, et les engageait à lui faire visite ; elles y venaient parfois, et s'en allaient avec un bijou de laiton ou un collier de grains d'Amérique. S'il avait poussé le lyrisme jusqu'à dire à une Rosa ou à une Lucette... d'amour : « Toi H vent demandé à dîné à moi, » il avait soin d'être religieusement absent ; cependant, comme l'homme n'est pas parfait, sept demoiselles, qu'il avait invitées à dîner, se trouvèrent un jour réunies dans sa chambre. Euryale ne se laissa pas démoraliser pour si peu; il entassa dans un fiacre le troupeau de ses amantes, et, essentiellement pratique, en arrivant au Café Anglais, il eut soin de dire au garçon : Toi tout de suite payer fioque!
Il s'appliqua ensuite à commander les mets les plus chers, les plus extraordinaires, les vins les plus fabuleux, et à organiser une sauvage razzia de truffes. Lorsque vint le quart d'heure de Rabelais, il joignit sa carte à l'addition qu'on lui avait apportée, et porta le tout au comptoir, où il dit avec la fierté d'Artaban : Li adition pou moi... moi poince noir, poinee dans mon pays!
Je pense que la dame de comptoir du Café Anglais, très intelligente comme ses pareilles, sut parfaitement à quoi s'en tenir; mais sans doute elle avait reçu des indications précises pour des cas analogues. Dans l'intérêt du commerce parisien et des industries
de luxe, il est indispensable que la légende fantaisiste des princes étrangers garde son prestige, et qu'on ne sache jamais bien si ces beaux seigneurs en bottes trop vernies et en gilets de velours n'ont pas, en effet, conquis la Transylvanie et l'île de Chypre. Car enfin, il y en a qui achètent sérieusement les bibelots invendables et les habits de Polichinelle, et qui boivent, en le payant, du vin de Constance à cent francs la bouteille, et ce sont ceuxlà qu'il ne faut pas décourager.
En vertu sans doute de ce principe, Euryale finit par être universellement accepté; on s'habitua à le voir clans les coulisses des petits théâtres, où il eut ses entrées par droit de conquête, et où selon l'occasion il changeait de rôle, tantôt faisant de l'esprit avec les journalistes, ou jouant le prince noir pour les petites grues. Pour les inaugurations, pour les revues, pour les cérémonies publiques, on ne lui refusait pas la place réservée qu'il avait soin de réclamer, et son nom parut même dans les conseils d'administration de certaines compagnies illusoires, qui n'ont pas le droit d'être difficiles en fait de princes. Ce qu'il y eut d'invraisemblable et qui pourtant est strictement vrai, c'est que des intermédiaires naïfs, éblouis par les belles paroles nègres d'Euryale, obtinrent pour lui une audience, qui lui fut accordée tout de suite par un des princes de la famille royale. Évidemment le faux prince n'aurait rien pu dire à ce vrai prince s'il lui avait parlé français; mais c'est ce dont il se garda bien. Feignant une émotion, une adoration, un transport de joie qui allait jusqu'à la folie, etque peut-être d'ailleurs il éprouvait en effet, grâce à la faculté qu'il eut toujours de se griser d'un vin idéal, il se jeta, se roula, se vautra aux pieds du prince, les yeux emplis de pleurs et s'écriant dans une extase passionnée :
— m Mot) poinee, mouri, mourid'amou, moun d'amou, mourif
— C'est un fou », dit îe prince. Puis, ému de je ne sais quelle pitié capricieuse, il ajouta : « Qu'on lui fasse donner cinq cents francs. »
Cette fois, Euryale vit, toucha, posséda un vrai billet de banque; ce qui lui permit d'exister pendant quelques jours sans jouer aucun rôle. Après cela il ne lui restait plus qu'à mourir; c'est ce qu'il fit en effet et de la façon la plus naturelle du monde, car il était phtisique au dernier degré. Étonné de ne pas trouver chez lui un sou vaillant, le magistrat en référa au maire, qui lui même s'adressa en haut lieu. D'un commun accord, on décida qu'à tort ou à raison ayant passé pour un prince, Euryale devait être enterré convenablement, et le gouvernement fit les frais de ses obsèques. Rien déplus sage qu'une telle décision : car, ainsi que le dit alors finement un des meilleurs conseillers du roi Louis-Philippe, les institutions doivent être respectées jusque dans leur abus, sans quoi on risque de ne plus rien trouver au fond de la boîte, que de la cendre fine et des feuilles sèches!