‹ Mes souvenirsChapitre 15 sur 36 · HONORE DAUMIER · texte numérisé non relu

HONORE DAUMIER

À l'époque où j'écrivais au journal Le Corsaire, il arriva un jour où la vignette placée en tête de ce journal fut tellement usée et fatiguée que raisonnablement elle ne pouvait plus servir. Cette vignette, qui était, je crois, du spirituel Tony Johannot, n'avait pas le sens commun; mais c'était la faute du sujet et pas du tout celle de l'artiste. Sur le pont d'un navire où venait d'être ordonné le branle-bas de combat, un grand diable de marin mélodramatique brandissait une plume gigantesque et démesurée, tandis qu'autour de lui les matelots s'occupaient consciencieusement aux préparatifs d'une bataille navale. Gomme ce dessin lamentable demandait impérieusement sa retraite, et au tirage ne donnait plus qu'une vague et sale tache grise trouée par des blancs absurdes, il fallait songer sérieusement à le remplacer, et à ce sujet fut tenu une sorte de conseil, auquel furent admis les rédacteurs.

Moi, avec la fougue, avec la folle et ardente foi de la jeunesse, je mis tout de suite en avant le nom d'Honoré Daumier, alléguant que ce peintre de mœurs, que ce grand satirique était un homme de génie. A cette affirmation imprudente, mon rédacteur en chef bondit, comme si tout à coup il se fût

trouvé assis sur cent mille baïonnettes. Monsieur Virmaitre, dont j'ai gardé le plus charmant et le plus aimable souvenir, était un homme d'infiniment d'esprit; mais à ce moment-là il pensait comme tout le monde, et n'était pas loin de regarder Daumier comme un sauvage altéré de sang. — « Vous voilà bien! me dit -il. vous trouvez des grands hommes comme s'il en pleuvait, et les génies ne vous coûtent pas plus qu'à votre cher Balzac, qui en voit partout, même parmi l'honorable corporation des portiers. »

Il y avait de quoi se tenir pour battu: mais j'avais alors et j'ai toujours devant mes yeux l'exemple du roi thrace Orphée, inventeur de la cithare, qui rien qu'avec des paroles tira des enfers sa chère femme Eurydice, et j'ai pour principe que nous devons toujours savoir, à l'aide des mots disposés dans un ordre harmonieusement imprévu, ravir les esprits et convaincre les âmes. Je dis tant et tant de choses, avec une si ardente et persuasive sincérité, que monsieur Yirmaitre, lassé sinon converti, consentit enfin à mon désir. De plus, j'étais chargé de mener à bonne fin la négociation, et pour mes débuts dans la diplomatie, je passais au rang d'ambassadeur! Il fut convenu que le nouveau dessin initial du Corsaire serait par mes soins commandé à Daumier, et que cet ouvrage, prodigalité fastueuse, inouïe, incroyable et rothschildienne pour l'époque, serait payé... cent francs ! Me voilà donc parti pour aller chez le maître que je n'avais jamais vu, fier de mon succès, content de moi, frappant les astres de mon front, comme si Mécène avait consenti à me compter au nombre des poètes lyriques, et administrant les cinq pièces de vingt francs qui n'avaient été que promises, comme si elles eussent déjà sonné dans ma poche.

Lorsque j'entrai dans l'atelier, Daumier. assis devant une table et courbé sur une pierre lithogra-

MES SOUVENIBS. 165

phique, travaillait en fredonnant le rondeau de Kettly : Heureux habitants des beaux vallons de l'Helvétie, dont la profonde stupidité l'enivrait comme un breuvage bizarre, et l'aidait à supporter patiemment le vol lent et pénible des heures. J'admirai son visage éclatant de force et de bonté, les petits yeux perçants, le nez retroussé comme par un coup de vent de l'idéal, la bouche fine, gracieuse, largement ouverte, enfin toute cette belle tête de l'artiste, si semblable à celle des bourgeois qu'il peignait, mais trempée et brûlée dans les vives flammes de l'esprit, et tout de suite j'expliquai l'objet de ma visite, insistant pour obtenir le chef-d'œuvre que j'étais venu chercher, et surtout m'excusant une fois pour toutes de ne pouvoir le payer que cent francs.

Mais la question d'argent n'existait pas; Daumier s'en moquait comme de Colin Tampon; ce qui était bien autrement grave, c'est qu'il ne voulait pas du tout faire le dessin. Il allégua d'abord qu'il était fatigué et ennuyé des dessins sur bois, et n'en voulait plus faire; que seul le crayon lithographique suivait sa pe'nsée, tandis que la mine de plomb était rétive et ne lui obéissait pas; qu'enfin il avait fini par prendre en horreur ce genre de dessin, où neuf fois sur dix on est trahi et déshonoré par le graveur. Moi, je lui dis qu'il ne s'agissait pas de tout cela, que nous étions au Corsaire un tas de jeunes gens, de poètes, dévorés d'une volonté, d'une ardeur, d'une furie romantique, d'une fièvre de vie qui ne saurait être exprimée, sinon par un dessin de lui; que nous voulions ce dessin, qu'il nous le fallait, que je m'étais engagé à l'avoir, que j'avais lutté et souffert pour lui, et que je l'aimais déjà. Voyant donc que je n'en voulais pas démordre, Daumier se décida à me dire sa vraie raison.

— « Ecoutez, me dit-il, sans phrase, vous me

plaisez beaucoup, et il n'est rien que je ne ferais pour vous être agréable, excepté pourtant ce dessinlà, parce que. fait par n'importe qui, il sera toujours imbécile. Et que le diable emporte les allégories qui n'ont ni queue ni tète! Comprenez donc qu'un journal n'est pas un navire, et qu'un corsaire n'est pas un écrivain; or, n'importe comment on s'y prenne, on aboutira toujours à cette ineptie : un journaliste qui écrit avec un canon, ou un militaire qui se bat avec une plume! Pas de ça, Lisette! On ne mange pas de ce pain-là dans ma famille ! » Ayant ainsi parlé, Daumier se remit à chanter son rondeau de Kettly : Loin des intrigants. Des coquettes et des méchants !

Et de nouveau il m'assura qu'il ne ferait pas le dessin; moi je lui jurai qu'il le ferait. Enfin impatienté, mais toujours souriant et chantant l'affreux rondeau de Kettly : Dans l'heureux séjour Où Lavater a vu le jour, il me dit à brûle-pourpoint : — « Je travaille du matin au soir, parce qu'il le faut, mais au fond, je suis plus paresseux que mille couleuvres. Et quand il ne s'agit pas du travail quotidien où je suis condamné, alors ma paresse me suggère les inventions les plus étonnantes. Si vous vous acharnez à vouloir ce dessin, et si j'ai la faiblesse de vous le promettre, vous n'imaginez pas à quelles roueries, à quelles subtilités, à quels lâches mensonges j'aurai recours pour ne pas tenir ma parole!

— Mais, dis-je. moi j'inventerai ruses contre ruses, et alors ce sera comme les héros dans Y Iliade.

— Alors, lit le peintre, vous serez plus embêtant qu'un éditeur?

— Parfaitement. » répondis-je, et Daumier un moment atterré, reprit le rondeau de Kettly : L'homme des chalets, En lui voyant toujours un frère... et ce qu'il y eut de remarquable, c'est que plus tard

les choses se passèrent exactement comme il l'avait prédit. J'insistai contre toute raison et contre toute justice ; Daumier promit, ne devant pas et ne voulant pas promettre; à partir de ce moment-là, je ne quittai plus l'atelier de l'île Saint-Louis, où à chaque instant je tombais comme un aérolithe, et mon adversaire devint plus fertile en mensonges que l'industrieux fils de Laërte. Aujourd'hui, le dessin était fini, il n'y avait plus que quelques coups de crayon à donner, mais on ne voulait pas me le montrer encore; le lendemain c'était une autre paire de manches; Daumier avouait qu'il n'avait pas encore trouvé l'idée du dessin ; mais il s'en fallait d'un rien. Une autre fois c'était une lithographie attendue qui le tourmentait, mais dès qu'il l'aurait terminée, il serait tout à moi. Et le brave, le bon, l'honnête Honoré Daumier était devenu, grâce à mon indiscrétion, aussi romanesque et inventif que tout un régiment de dentistes !

J'abusais de son hospitalité, je jouissais de sa conversation si amusante, je voyais naître ses lithographies où la vie frémissait et grouillait; j'entendais un peu trop le rondeau de Kettly, mais je m'y étais fait; nous étions comme deux Indiens qui veulent s'entr'égorger et qui, en attendant, ne se quittent pas des yeux. Je ne lui parlais plus de mon dessin pour le réclamer, à quoi bon? et lui ne m'en parlait plus pour me le refuser, mais si l'un de nous deux croyait l'autre apaisé ou vaincu, à l'instant il était rappelé au sentiment de la réalité par quelque mot féroce, à triple détente ironique, et ainsi nous vivions sur le pied d'une horrible paix armée.

Qui peut prévoir les dénoûments? Un jour, devant moi, sans préparation, sans transition, sans provocation, à propos de rien, Daumier prit un bois parfaitement net et uni, et en une heure, tandis que

je me taisais, plus muet qu'une carpe, tandis que je me faisais tout petit, il improvisa, exécuta avec une verve inouïe le dessin du Corsaire, un absolu chefd'œuvre. Ah! c'est bien là qu'on pouvait dire : « L'œuf de Colomb! » car l'idée fugitive, impossible, introuvable, il l'avait trouvée et saisie, et j'étais pâle d'admiration. Sur le premier plan, des Robert- Macaires, des avocats, des juges prévaricateurs, des jongleurs, des prostituées, des généraux chimériques, tombaient foudroyés, coupés en deux, assommés comme des marionnettes, et au loin, sur la mer tranquille, clans un nuage de fumée, on voyait tout petit le brick d'où était parti le coup de canon vengeur qui avait jeté par terre tous ces polichinelles. Je me jetai au cou de mon cher ennemi, je l'embrassai de toutes mes forces, et je me sauvai avec mon trésor, plus rapide que si j'avais eu des ailes, plus heureux que si j'avais gagné quelque lingot d'or, et rouge, haletant, fou de joie, j'arrivai au Corsaire comme une flèche arrive au but, envolée .et frémissante.

— « Eh bien ! dis-je à monsieur Yirmaitre en lui mettant le bois sous les yeux.

— Eh bien, fit-il, c'est affreux, ça ne dit rien. J'aimais cent fois mieux le corsaire qui tient une grande plume, tandis que son navire vomit le feu par les sabords! Je ne me servirai pas de cette machine-là. »

Mes camarades, qui trouvèrent le dessin merveilleux, protestèrent vainement; la chose était jugée. Moi, pâle de désappointement, d'humiliation, de rage aussi, je dis à mon rédacteur en chef :

— « Puisque ce dessin ne vous plaît pas, laissezle-moi, je le payerai de mon argent et je le garderai pour moi.

— Pas du tout, me dit froidement mon sieur Vir-

maître, je l'ai commandé, je le prends et je le paye. »

Puis il me donna les cent francs promis, et quant au dessin, que je ne devais revoir jamais et qui n'a paru ni au Corsaire ni ailleurs, il l'enferma dans un tiroir; qui sait ce qu'a pu devenir ce pauvre et charmant chef-d'œuvre? On devine quelles excuses j'adressai à Daumier, en lui remettant la somme dérisoire; mais lui, avec son inaltérable et divine bonté :

— « Quoi! me dit-il, vous vous étonnez encore de ces choses-là! mais, mon cher poète, pour être sûr de plaire en tout état de cause, ne faudrait-il pas être boîte à musique, pipe en sucre d'orge ou figure de cire? »

Daumier avait loué dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, un modeste appartement au-dessus duquel régnait un immense grenier, qui, aux yeux du propriétaire, n'avait aucune valeur, car en ce quartier noble et désert l'espace comptait alors pour rien. L'artiste n'avait eu qu'à faire maçonner ce grenier, et à ouvrir dans le toit une large baie, où avait été adaptée une verrière, pour en faire un atelier vaste et splendide, qu'il avait rejoint à son logement au moyen d'un élégant et frêle escalier à vis. Une telle transformation avait stupéfait le propriétaire, attrapé comme un diable qui aurait donné du bon or trébuchant et sonnant, au lieu de feuilles sèches! Qu'il ne tirât aucun lucre de ce local, qu'il avait cru ne pas exister, et où maintenant il voyait l'artiste installé magnifiquement, c'est une idée à laquelle il ne s'habituait pas ; malheureusement le bail était bien en règle! Mais cet infortuné n'en prenait pas son parti; de temps en temps, très souvent, il montait chez Daumier, et après s'être gratté le front, il lui disait avec une douceur insinuante :

iTu MBS SOUVENIRS.

— « Alors, vous ne voudriez pas subir une augmentation?

— Non. répondait l'artiste avec plus de douceur encore, j'aime autant pas. »

Ce brave homme était une amusante figure; mais comme drôlerie, le portier de la maison ne lui cède en rien et mérite d'être crayonné rapidement pour la race future. C'était une manière de géant, qui montait l'eau et le bois et faisait l'atelier, à des heures matinales où l'on n'obtient pas que les domestiques soient levés. Taillé en force, gai comme un pinson, marié à une bonne femme, toujours prêt à humer le piot. à engloutir la purée septembrale et à se rendre de non buvant buvant, ce serviteur, nommé Anatole, semblait réunir toutes les conditions nécessaires pour être heureux dans cette vie. en attendantl'autre. Peu à peu. cependant. Daumier le vit pâlir, se courber, se faner comme une fleur flétrie. Évidemment, Anatole avait du vague à l'âme. Il prenait des airs d'élégie, était fatal comme le prince Hamlet. et parfois appuyé sur son balai, restait immobile, comme s'il eût trouvé superflu et trop difficile de vivre.

— « Ah: ça, lui dit un jour l'artiste, que diable avez- vous?

— Ah ! lit Anatole, j'ai monsieur Daumier, que je suis malheureux! C'est une passion qui me ronge.

— Une passion ! et il n'y a pas moyen de vous tirer de là?

— Impossible, dit Anatole, il faudrait être trop riche! J'aime autant vous le dire tout de suite, ma passion c'est l'Opéra-Comique, et je me consumerai comme ça tant que je ne pourrai pas y aller tout mon saoul; mais va-t'en voir s'ils viennent! Ça n'est pas fait pour des misérables comme moi. Il n'y a que les notaires qui peuvent aller tous les soirs à l'Opéra-Comique! »

MES SOUVENIBS. 17 1

En entendant cette bizarre confession, Danmier écarquilla les yeux comme s'il se fût trouvé en face d'un mouton volant ou d'un loup à cinq pattes. Il faut bien l'avouer, ce grand homme, qui goûtait avec une prodigieuse intensité les délices de la musique et de la poésie, n'avait pas le sens de l'Opéra-Comique et n'éprouvait qu'une médiocre sympathie pour les aimables brigands et pour les délicieux fauxmonnoyeurs de monsieur Scribe. On n'est pas parfait. Aussi la vue d'un mortel malheureux parce qu'il n'allait pas assez à l'Opéra-Comique le jeta dans une violente hilarité, et il ne se lassait pas de regarder Anatole pâli et déchiré par sa passion funeste.

— « Séchez vos pleurs, lui dit-il, l'affaire peut s'arranger! J'ai mes entrées dans le théâtre dont il s'agit, et je ne prévois pas qu'aucune circonstance puisse me forcer à y entrer jamais ! Vous n'avez qu'à vous nommer, c'est-à-dire à me nommer au contrôle, et et à dire : Monsieur Daumier! Comme ça vous irez tant que vous voudrez à l'Opéra-Comique. »

Anatole, marchant vivant dans son rêve étoile, manqua devenir fou de joie. Le soir même et les soirs suivants, il alla où l'entraînait sa volupté spéciale, et se grisa de blanchisseuses, de contrebandiers, de rois d'Espagne et de hussards qui courtisent les bonnes sous des tonnelles autour desquelles jaillissent des roses trémières. Cependant, au bout de quelques jours, il était redevenu plus triste que jamais, comme le Satan du poète au moment où il étreint l'ange Éloa, inutilement séduite. Cette fois il passait tragiquement le plumeau dans sa chevelure et s'essuyait les yeux avec son torchon de laine, et, comme auparavant, son balai lui-même semblait se conformer à sa triste pensée.

— « Quelle mouche vous pique? lui dit son bienfaiteur. Vous n'êtes pas encore content!

— Eh bien! non, répondit Anatole d'une voix ferme. Voyez-vous, monsieur Daumier, les malheureux sont les malheureux, et vous avez eu beau vouloir me tirer d'affaire, la chance n'y est pas. Je vais bien à l'Opéra-Comique. mais j'y vais sans y aller! Je vois qu'autour de moi, tous les messieurs, les notaires sont en habit noir: tandis que moi, je suis en redingote, et ça m'humilie. Autant vous avouer que votre générosité ne m'a servi à rien, parce que je ne serai pas heureux tant que je ne pourrai pas aller à l'Opéra- Comique avec un habit noir.

— Qu'à cela ne tienne! dit le bon Daumier; j'en ai un superbe, dont je ne me sers pas deux fois par an. Chaque fois que vous voudrez aller à l'Opéra- Comique, venez prendre l'habit noir, et, comme ça, j'espère que vos vœux seront enfin comblés! »

En effet, Anatole, qui n'eût plus consenti à être le cousin d'aucun roi, courbait son front pour passer sous les arcs triomphaux, et le relevait ensuite pour en frapper dédaigneusement les étoiles. Tous les soirs il venait prendre l'habit noir, et tous les matins il le remettait à sa place, après l'avoir brossé et plié avec un minutieux amour, tout en fredonnant les ariettes entendues la veille. Si sa porte-cochère manquait des panonceaux réglementaires, il les avait dans le cœur, et se croyait un notaire réel. Les seigneurs travestis en paysans, les baillis, les capitaines d'aventure, les militaires à revers roses et bleu de ciel l'accompagnaient après le spectacle, se mêlaient à sa vie, habitaient ses rêves, et il ne cessait de se dire tout bas : « Je suis celui qui va à l'Opéra-Comique en habit noir! » Mais un matin, il apparut désolé, vaincu, piteux, courbé, traînant la savate, laissant ses cheveux tomber sur ses yeux, et sans même attendre que Daumier l'interrogeât, il s'écria d'une voix brisée et entrecoupée de sanglots :

— « Ils m'ont flanqué à la porto! »

La chose était exactement vraie. Dans son ravissement de fréquenter le plus bel endroit du monde et île s'y montrer sous un vêtement auguste, Anatole avait célébré chaque soir sa félicité par de copieuses libations. S'arrêtant à toutes les boutiques de marchand de vin pour admirer le reflet de son habit dans la glace placée au-dessus du comptoir, il buvait des canons, des cinquièmes, des verresde la bouteille, même au besoin des chopines ou des litres, et arrivait ivre comme un cent de grives à son théâtre favori, où il interpellait les comédiens, frappait sur le ventre de son voisin en lui disant : « Nous autres notaires! » et jetait le trouble dans l'air du ténor en y mêlant effrontément sa chanson personnelle.

C'est ainsi qu'Anatole était parvenu à faire rayer le nom de Daumiersur le livre des entrées. Bien' des années après, au foyer de l'Opéra-Comique. la conversation était tombée sur le dessinateur célèbre, et on louait à l'envi son génie, sa modestie et sa charmante bonté.

— «Oui, dit une vieille Dugazon, qui savait toutes les vieilles histoires de théâtre ; mais pourquoi faut-il qu'un homme d'un pareil talent ait le triste défaut de boire! »

Tout le monde se mit à rire, car la sobriété de Daumier était connue et proverbiale ; on s'expliqua enfin, on remonta à la source de cette tradition fantastique; c'est ainsi que fut connue et mise à jour l'historiette que je viens de raconter. Et en me la rappelant, je revois toujours cet atelier de l'île Saint- Louis où j'ai passé tant de bonnes journée- à solliciter à espérer, à attendre, en voyant travailler le maître, le dessin dont mon rédacteur en chef ne voulut pas. Impossible de se figurer un endroit moins luxueux, plus sévèrement nu, et dont le bibelot

fût plus soigneusement proscrit. Sur les murs peints à Thuile en gris clair, d'un ton très doux, il n'y avait absolument rien d'accroché, si ce n'est une lithographie non encadrée, représentant Les Parias de Préault, ce célèbre groupe refusé par le jury de l'exposition, lors des premières batailles romantiques. Un poêle carré, noir, en tôle vernie, quelques sièges, à terre, contre le mur, des cartons gonflés, débordants de dessins et qui ne pouvaient plus se fermer, voilà tout ce qu'on voyait dans ce grand atelier gai et clair, en outre de la petite table sur laquelle Daumier travaillait à ses pierres, et encore manquait-il sur cette table les choses les plus nécessaires, et notamment des crayons lithographiques; car l'artiste n'en avait pas et ne voulait pas en avoir; c'était chez lui une idée bien arrêtée. Il savait que l'Inspiration, ne suivant que son caprice, entre volontiers partout, excepté dans les endroits où elle est attendue réglementairement, et pensait avec raison que si l'on a réuni avec soin tout ce qui est nécessaire pour travailler, et la gamme entière et bien vibrante des outils, c'est alors précisément qu'on cesse de travailler.

C'est pourquoi il n'avait rien ! Il dessinait toujours avec les débris des mêmes anciens crayons, se décidant enfin à les refondre quand il ne pouvait plus faire autrement, mais le plus souvent utilisant, ressuscitant malgré eux les bouts de crayons qui ne pouvaient même plus être taillés, et où il fallait alors inventer, trouver un angle qui se prêtât au fiévreux caprice de la main agile, mille fois plus varié et intelligent que la pointe stupide et parfaite obtenue au moyen du canif, et qui dans le feu de la composition se brise ou s'écrase. Je dirais volontiers que c'est à sa coutume d'utiliser ces rognures, ces rogatons, ces bouts de crayons, qui demandaient grâce

et ne l'obtenaient pas, que Daumier a dû quelque chose de la largeur et de la hardiesse de son dessin, où le trait gras et vivant est de la même étoffe que les ombres et les hachures, si je ne savais qu'on n'explique pas de tels résultats par de si petites causes.

Ce grand dessinateur avait le don de la vie effrénée ; ce fut lui qui le premier tira de leur indifférence la nature et les objets matériels, et les obligea à jouer leur rôle dans sa Comédie Humaine, où parfois les arbres s'associent au ridicule de leur propriétaire, et où, au milieu d'une scène de ménage, les bronzes de la table se mettent à grincer avec une rage ironique. Un enfant est accroché à un clou dans la maison de la nourrice, et au lointain dans le bal du village, la nourrice danse un avant-deux exalté et féroce. Une autre fois, un misérable se noie sous un pont, et là-bas, au diable, un petit pêcheur à la ligne pêche, droit comme un I, le bras étendu, avec un calme plus effrayant que la colère d'Achille. Ces deux figures de l'Egoïsme humain résument dans leur danse et leur pêche toute la furie que la race des mortels a dépensée dans ces deux exercices depuis que le monde existe : tel est précisément l'inimitable caractère du génie épique !

1*6 MBS SOUVENIRS.

Page 1