FELIX PYAT
J'ai connu un Félix Pyat qui n'est plus celui de l'histoire, mais c'est celui-là qui est le vrai. C'était en L846 ; j'appris que l'auteur à'Ango et des Deux serruriers venait de composer un Diogène, une comédie athénienne; j'étais fou, comme je le suis encore, de tout ce qui touche à la Grèce maternelle, et, avec la confiance de la jeunesse qui ne doute de rien, j'allai trouver Pyat que je n'avais jamais vu, et je lui dis combien je serais heureux de connaître sa pièce. Il habitait alors une auberge des environs de Paris, où il s'était réfugié pour ne pas être dérangé et pour travailler tranquillement. C'est là qu'il me lut Biogène, à une table de cabaret, sous une allée de lilas ; la comédie lyrique, satirique , aristophanesque, infiniment jeune et audacieuse, m'intéressa extrêmement, et la personnalité de l'auteur encore plus.
Il était tourmenté par le problème qui, depuis, a intéressé de grands peintres ; il voulait ressusciter une antiquité vraie, humaine, vivante, débarrassée des bandelettes de momie de la Tragédie. Il voulait montrer des Grecs qui eussent du sang, des muscles et des nerfs comme nous ; s'il avait pu continuer cette révolution qu'il avait commencée avec une étonnante bravoure, je suis sur que nous n'aurions
jamais vu les honteuses parodies suscitées par la haine juive contre la religion de la beauté et de la liberté, et l'ignoble carnaval de l'opérette!
Pyat, dont les traits étaient réguliers, les yeux de la plus tendre douceur, avait une tête charmante, noyée dans les flots d'une barbe et d'une chevelure blondes. Ardent, enthousiaste, épris des jeunes hommes de la Révolution en qui il voyait des Grecs d'Athènes revenus au monde et baisés par la Mort libératrice sur leurs fronts encore baignés d'aurore, il concevait tout en poète, et en poète dramatique. Si quelqu'un avait le droit d'être impressionné de la sorte, c'était bien lui, dont les débuts au théâtre avait été entourés d'un éclat magique. Il était presque un enfant encore, lorsque le 1er mars 1832, il donna à l'Odéon son premier drame : Une révolution il. autrefois, dont le succès fut prodigieux.
On y voyait souffrir, agir, se plaindre, menacer, lutter comme des hommes modernes, ces Romains qui n'étaient plus empaillés : on les entendait parler, non plus en alexandrins flasques et invertébrés comme des mollusques, mais dans cette belle prose française, qui dit ce qu'elle veut, comme elle veut, détache le mot net et cruel, et s;élève, s'il lui plaît, ailes déployées, à la hauteur du chant lyrique. C'était la Rome de Tacite et de Suétone ; on écoutait, on n'en croyait pas ses oreilles affranchies de la plate césure et des ignobles rimes pseudo-classiques, et par instants on entendait claquer sur la salle fanatisée le fouet sanglant de Juvénal Les étudiants révolutionnaires et romantiques poussaient des hurlements de joie, et frémissaient, haletants, palpitants, émus, empoignés par le drame. Quand le rideau tomba, mademoiselle George, belle comme une Muse, fière comme une Sémiramis d'Orient nourrie par les colombes, baisa au front le jeune
homme triomphant, et de sa noble voix impérieuse le salua poète. Et d'autres lèvres pourprées, plus jeunes et souriantes que celles de cette reine tragique, lui répétaient tout bas à l'oreille les mêmes félicitations ardentes, si bien que ce tout jeune homme savourait à la fois tous les succès les plus heureux, et que rien ne manquait à sa gloire naissante.
D'autant plus que son drame avait fait trembler sur son trône le roi Louis-Philippe en toupet frisé et en pantalon blanc, et déchaîné sur la place de l'Odéon une sorte d'émeute, qui nécessita pour être dissipée des charges de cavalerie. A partir de ce moment-là, d'ailleurs, ce fut comme un contrat passé et enregistré ; il n'y eut plus de pièces de Félix Pyat sans charges de cavalerie, et dès que l'auteur d'Anyo se mettait à polir une phrase, le roi citoyen astiquait les cuirasses de ses carabiniers. Dès lors commença aussi entre le poète et la Censure une lutte amusante et puérile, qui menaçait de s'éterniser. Pyat réclamait toute la liberté d'Aristophane ; il voulait avoir le droit de bafouer Nicias, de railler Euripide et de traiter Cléon comme un mauvais citoyen, et la Censure ne lui permettait pas même d'écrire : « Bonjour, monsieur. » Lui. il se hâtait d'entasser les sarcasmes destinés à être barrés, mais la Censure barrait tout, avec ou sans examen.
Ainsi ce jeune étudiant à la blonde chevelure effrayait les pouvoirs constitués, lui qui jusque-là n'avait vécu que dans le rêve, et toutefois, bien qu'il fut prodigieusement spirituel et habile à décrocher l'épigramme bien française qui siffle et mord, il n'y avait pas d'àme plus ingénue que la sienne et plus innocente. Innocente au delà de tout ce qu'on peut dire, car c'est ainsi que la Muse les
veut et les façonne, tant qu'elle les possède exclusivement. Yn jour une comédienne, qui répétait dans une pièce de Pyat, lui écrit qu'elle est aux cent coups et ne peut venir à bout de son rôle, que mille difficultés l'arrêtent, que tout est perdu si l'auteur ne consent avenir chez elle en personne la tirer d'embarras. Lorsqu'un poète enfant, et beau comme un prince des contes de fées reçoit une pareille lettre, il y a gros à parier que la politique est, comme dit Bilboquet, étrangère à l'événement, et l'art dramatique aussi. Mais la fatuité était le moindre défaut de Félix Pyat.; il crut sérieusement que la belle fille voulait être conseillée et non pas louée, et. comme on va le voir, il agit en conséquence, avec la naïveté farouche d'un berger de VAstrée.
Naturellement, l'actrice appartenait, selon la coutume, à un jaloux: ayant appris que Pyat était chez son idole, ce seigneur y courut, entra sans faire de bruit et sans qu'on pût l'apercevoir, et voici quel spectacle s'offrit à sa vue. Deux chambres contiguës étaient séparées par une porte restée toute grande ouverte ; dans l'une, la demoiselle s'habillait, maudissant sa fille de chambre absente, brisant ses lacets, ne pouvant dompter un corset rebelle et appelant désespérément à son secours ; dans l'autre. Pyat. sourd à ces appels éperdus, lisait avec une profonde attention un volume dépenaillé.
L'amant s'approcha pour voir quel ouvrage pouvait ainsi passionner son rival et vit que c'était Y Annuaire du bâtiment! Devant une telle candeur il fut désarmé ; on l'eût été à moins, et c'est ainsi que l'épouvantail du roi-citoyen, affreusement timide en dépit de son esprit, de sa verve satirique, n'avait pas osé affronter un lacet de corset, embrouillé sur le dos frissonnant d'une ingénue délicieusement et volontairement maladroite !
MHS SOUVENIRS. 257
Cet ogre était infiniment doux et, tranchons le mot, sentimental. Le rêve du théâtre eût certainement absorbé toute sa vie, si l'esprit commercial, chassant les poètes du théâtre, (le plus grand de tous, Victor Hugo, a dû y renoncer il y a quarante ans!) ne les eût forcés à se réfugier dans l'action. Nature à la fois révolutionnaire et idyllique, Félix Pyat n'avait alors qu'un seul goût belliqueux, et je pense bien qu'il doit lavoir encore, celui de battre la caisse, sur laquelle il était de très belle force, et pouvait rivaliser avec un tambour de profession. Voici comment ce talent lui était venu. En construisant dans sa tête les beaux morceaux tragiques, les tirades, les phrases au mouvement sonore, il lui fallait donner un aliment quelconque à son besoin d'activité physique. Dans ce but, il prenait deux règles de bois, à l'aide desquelles il battait la caisse sur sa table, en produisant un tintamarre effroyable. Avec ces outils imparfaits, il arriva cependant à s'apprendre les ra, les pi, les roulements, comme un jeune Barra.
— « Alors, lui dit un jour un de ses amis, puisque tu t'en acquittes si bien, autant vaudrait battre sur une caisse réelle! » Et par pitié pour sa table, cet ami lui apporta, en effet, une caisse d'enfant, avec les baguettes, et Pyat, tout en travaillant, déchaînait là-dessus un tas d'ouragans et de tonnerres. A mesure qu'il devenait plus habile sur son instrument, ce qui de mieux en mieux l'aidait à composer des tirades irritées, ses amis lui apportèrent une caisse plus grande, une un peu plus grande, une plus grande encore, et de fil en aiguille, on en arriva à la caisse réglementaire du régiment, sur laquelle Pyat, devenu un tambour de première force, fit alors tant de bruit que les propriétaires, dès qu'il était entré dans un appartement, lui donnaient immédia-
tement congé. Ce furent là, peut-être, ses premiers démêlés avec la bourgeoisie.
J'imagine qu'il a du continuer à savoir manier les baguettes en virtuose, mais, lors même qu'on voudrait en tirer parti, ce talent ne pourrait plus être d'aucune utilité à personne, puisque le ministre de la guerre actuel, montrant pour les tambours autant d'aversion que l'auteur d'Ango leur témoignait de sympathie, les a impitoyablement chassés de l'armée. Ce n'est pas là sans doute la seule nuance d'opinion qui sépare Félix Pyat du général Farre.
Je reviens à Diogène. Pour ce drame, conçu en dehors des règles surannées et des vieilles poétiques, le grand peintre Narcisse Diaz avait peint de merveilleuses aquarelles, représentant les costumes des personnages. Les Athéniens qu'il dessina en ces images exquises ne seraient peut-être pas assez exacts et archaïques pour l'érudition récente; mais c'étaient des Grecs amusants, d'un romantisme audacieux, et qui réalisaient ce dont nous étions alors follement avides, c'est-à-dire le contraire de la tragédie ! Diaz leur avait prodigué les roses feuille sèche, les bleus turquins, les verts prasins, les broderies de couleur, et tout ce qui donne encore des attaques d'apoplexie aux professeurs classiques ! Je me rappelle un Alcibiade aux vêtements entièrement blancs brodés d'argent, avec un bonnet phrygien et des pantalons, et notez ce détail factieux : il portait une canne ! À présent, de telles audaces nous font sourire et nous en avons vu bien d'autres ; mais alors elles représentaient la dernière abomination et le triomphe de la bête écarlate; heureusement que nous avons changé tout cela et, après tant d'efforts et de luttes, mis décidément le cœur à gauche!
J'ai dit quelle était la naïve timidité de Félix Pyat; il en donna une belle preuve à propos de ces aqua-
relies de Diaz, car il n'osa pas refuser de prêter à chaque comédien le dessin qui représentait son costume, et plus tard, lorsqu'il voulut réclamer ces dessins admirables, on lui montra des tapons, des feuilles déchirées, des boulettes de papier, des lambeaux noirs de crasse, que son Chiffonnier n'eût pas ramassé pour les mettre dans une hotte!
A son grand étonnement, je lui appris alors ce que m'avait enseigné le peintre Hippolyte Ballue, qui fut le plus grand costumiste du monde! c'est que les aquarelles doivent être avec soin refusées aux acteurs, et qu'il faut les confier au seul costumier, après avoir eu préalablement le soin de les coller par les bords sur des feuilles de verre. Mais lui, il eût envoyé en commission une souris et un chat, il eût été sincèrement étonné de voir le chat revenir tout seul. Car nous autres arrangeurs de mots et de syllabes, nous sommes toujours pris aux vains discours des hommes, subissant bien plus que les autres l'enchantement des sons et l'inéluctable magie du Verbe!
Cependant ce Biogène déjà fameux n'était pas encore représenté. L'auteur, saisi par ces inquiétudes mortelles qui succèdent toujours aux emportements de l'inspiration, brûlait de le voir au théâtre; mais c'est un bonheur qui ne lui fut pas donné, et il ne put même pas surveiller les répétitions de son œuvre, parce qu'à ce même moment, pour avoir défendu contre Jules Janin la mémoire outragée de Marie- Joseph Chénier, il fut condamné à six mois de prison qu'il dut subir à Sainte-Pélagie. Oh ! pour lui, enfant de province, avide d'air et d'espace, habitué aux senteurs de la forêt, à la brise qui courbe les seigles et au vivifiant murmure des fleuves, quelle tristesse lorsqu'il entra dans ce grand galetas nu, badigeonné en jaune, dont l'unique lucarne était juchée à trois mètres de haut! Toutefois, le directeur de la prison,
qui était un brave homme, eut pitié de ce poète enfermé loin du jour comme un oiseau dans une cave, et voici la combinaison qui put être réalisée, grâce à son obligeance. Une table immense et très haute fut apportée, sur laquelle on plaça une table plus petite et une chaise: Pyat gravissait là-dessus, et une fois grimpé, il semblait jouer sur un petit théâtre la scène de l'écrivain tout seul. Mais alors, élevé à la hauteur de la lucarne, il pouvait voir les ombrages, les fleurs, les allées du Jardin des Plantes, une immense étendue de ciel; ses yeux du moins n'étaient plus captifs, pouvaient s'enivrer de l'espace et boire avec avidité de vastes nappes d'azur.
J'ai eu la bonne fortune de le visiter là bien souvent, et de rencontrer dans l'ignoble chambre jaune les plus beaux esprits qui vivaient alors. C'est là que Robert Houdin, encore inconnu du public, a fait ses tours pour la première fois, devant un public bien préférable au parterre de rois de Tilsitt. Au milieu de ces merveilleux causeurs on oubliait tout à fait qu'on était venu dans une prison: mais il fallait bien se le rappeler, lorsqu'à la sortie le geôlier vous ouvrait la grande porte avec une clef lourde comme une massue. Et cette clef était en effet tout à fait pareille à celle que j'avais entendue si souvent faire Crac! crac! dans le décor de la prison, aux Funambules.
Parmi les Parisiens qui visitaient Félix Pyat à Sainte-Pélagie, il y avait Privât d'Anglemont, l'ami de- bons et surtout des mauvais jours ; le comédien Bocage, grande intelligence, toujours révolté, et heureux pourvu qu'il le fût contre n'importe quoi et contre n'importe qui; Bocage sinistre, amer, et qui faisait la nuit en agitant son épaisse et noire chevelure; Eugène Sue. ardemment épris du peuple, mais élégant, dandy, ganté jusqu'au coude et aristocrate
jusqu'aux moelles; Auguste Préault, le révolutionnaire, le statuaire de génie, qui n'avait jamais eu le temps d'apprendre son état, et qui, se sentant vulnérable, prenait l'avance en perçant de ses flèches les critiques épouvantés, comme Apollon les hydres; et encore beaucoup d'autres hommes supérieurs, dont le plus étonnant fut certainement Harel, l'ancien autocrate de la Porte-Saint-Martin. Auprès de lui, qu'était l'ancien dictateur Cincinnatus, retournant à sa charrue !
Harel, lui, avait été ce sultan parisien à trente-six mille queues ondoyantes qu'on nomme un directeur de théâtre; pour ses auteurs habituels il avait eu Victor Hugo, et Alexandre Dumas, qu'il séquestrait pour lui faire écrire des drames en quinze jours; vingt fois terrassé et vainqueur, il avait lutté avec la Fortune, comme Jacob avec l'Ange; il avait habité à la fois avec mademoiselle George, comme Napoléon, et avec un cochon, comme saint Antoine; conduit à la prison pour dettes par un recors, dans le fiaere même il avait attendri ce tigre, comme Orphée, et lui avait emprunté de l'argent.
Eh bien ! tous ces honneurs étant abolis et réduits en cendre et en fumée, Harel avait repris tout simplement sa plume d'homme de lettres, donnant ainsi à la France un spectacle qui serait resté unique, si plus tard monsieur Guizot, en descendant dupouvoir, n'eût réalisé une seconde fois le même prodige. Harel avait concouru pour un prix de l'Académie et l'avait obtenu; être paradoxal, qui, après avoir été ébloui pendant dix ans par les cascades d'or monnoyé et par les bras blancs des jeunes femmes, savait encore lire et écrire !
Ainsi dans sa cellule badigeonnée en jaune, Félix Pyat possédait la chose rare entre toutes : un salon ! La prison a cela d'admirable que la conversation,
comme dans un hôtel de Rambouillet, peut s'y déployer à loisir, sans que rien la trouble jamais : les ennuis, les chagrins, les tumultes, les absurdes événements de la vie ne pénètrent pas là; on y possède vraiment le Temps, ce monstre insaisissable qui partout ailleurs nous échappe et nous fuit, et le jour y contient réellement vingt-quatre heures, comme en province. Enfin on y jouit de ce privilège refusé même aux rois, que là les indiscrets, les importuns, ceux que vous ne voulez pas voir n'ont aucun moyen humain d'arriver jusqu'à vous. Ce n'est pas vous qui êtes en prison dedans ; ce sont eux qui sont en prison dehors; et une bonne geôle, fréquentée par des amis sûrs et desservie par un restaurateur habile, serait peut-être le vrai paradis terrestre, si nous n'y étions poursuivis par l'obsédant fantôme du mot : Liberté ! Sans doute jamais Fauteur cl'Ango n'a causé mieux ni si bien que dans cette oisiveté familière où il n'était pas tiré à quatre chevaux par les impérieuses nécessités de la vie.
Quand, par un hasard bien rare, ses amis n'étaient pas venus le voir, il se promenait dans le préau avec les criminels, et là les rencontres imprévues et les sujets d'étude ne manquaient pas au dramaturge. Le jour même de son entrée à la prison, il vit venir à lui un scélérat, un monstre, qui avait barboté dans toutes les infamies, commis toutes les trahisons et tous les crimes, et qui, entre autres gentillesses, avait, dans un but de chantage, exploité en romanfeuilleton les amours illégitimes de son père et de sa mère. Ce misérable s'avança vers Pyat, la main tendue, en lui disant avec effronterie :
— « Nous autres condamnés politiques...
— Pardon, dit spirituellement l'écrivain en gardant sa main dans la poche de son paletot, moi je suis ici comme voleur ! »
D'ailleurs, s'il se montra justement implacable pour le renégat dont je n'ai pas voulu écrire le nom. il était avec raison beaucoup moins dur pour les criminels de profession, qui du moins jouent franc jeu, et dans leur duel contre la société ont le mérite de risquer leur peau. 11 y avait alors à Sainte-Pélagie toute une bande récemment capturée ; son chef donna les plus intéressants détails à Félix Pyat, qui prit force notes avec lesquelles il eût certainement fait un beau roman, si l'Action dominatrice ne l'eut arraché au travail littéraire et violemment emporté dans son orbite. Ce chef, homme érudit, spirituel et d'une élocution excellente, expliquait fort bien que si les bandes finissent toujours par être arrêtées à la suite d'une dénonciation inspirée par une jalousie d'amour, en revanche la police, depuis plus de vingt années, n'avait pas avec ses propres ressources découvert et arrêté une de ces bandes, tant leur organisation est supérieure à celle de la société ! En effet, chose admirable à dire ! dans ces associations gouvernées par une logique impeccable, chacun ne fait que ce qu'il sait faire, aucun danseur n'y tient la place d'un calculateur, et chaque travailleur est un spécialiste de premier ordre. Il y en a un qui sait monter après un mur nu, comme les mouches, et qui en donnait la démonstration dans la cour même de Sainte-Pélagie. Celui-là grimpe à l'appartement qu'on veut dévaliser, ouvre une fenêtre et assujettit une échelle de cordes.
Ensuite vient le tour du serrurier, qui ouvre ou force les serrures. Cette besogne faite, ces deux premiers acteurs s'asseyent chacun dans un fauteuil, leur rôle étant fini, et quoi qu'il arrive, ne doivent plus, sous peine de mort, intervenir en aucune façon. Avec une telle discipline, qui dépasse de si loin toutes celles que nous avons imaginées, les
voleurs seraient vite et facilement devenus les maîtres du monde, si leurs chefs avaient pu trouver un moyen pour empêcher que deux hommes aiment la même femme et que l'amant le moins favorisé devienne dénonciateur.
Cette insurmontable difficulté explique comment les révolutionnaires russes, qui ne veulent pas trébucher contre un tel obstacle, s'immolent eux-mêmes à leur idéal, et lui jettent en sacrifice leur chair mutilée. Mais leur doctrine effroyable et grandiose aurait de la peine à s'acclimater en France, où le jeune dieu Amour est un seigneur aimable et charmant jusqu'au bout des ongles, mais trop égoïste pour donner sa part aux chiens.
C'est ainsi que, bien longtemps après avoir écrit Le Brigand et le Philosophe, Pyat apprenait à connaître des philosophes et des brigands dontil n'avait pas soupçonné l'existence : mais si curieuses et si attirantes que fussent de telles découvertes pour un romancier avide de tout savoir, elles ne pouvaient lui faire oublier son cher Diogéne. qui à ce momentlà même était en répétition à l'Odéon, et dont, malgré le zèle de ses amis, il ne pouvait obtenir que des nouvelles vagues et contradictoires. Je parlais des bandes de voleurs : pour le prisonnier, avoir un drame livré sans défense aux comédiens, c'est comme s'il se sentait un enfant, auquel il ne pourrait porter secours, captif chez les brigands des Abruzzes!
Quand l'auteur est là, présent, défendant son œuvre avec le bec et avec les ongles, ses phrases sont cassées, ses adjectifs effarouchés, ses tirades démantelées par ces braves comédiens, qui sont au demeurant les meilleurs fils du monde, mais qui, presque tous, auraient besoin de faire un petit séjour dans la bande de voleurs où chacun se mêle seulement de ce qui le regarde. Mais, hélas! si ce malheureux
poète est absentparforce, enfermé et cadenassé entre quatre murailles, il se dit à chaque minute : « Pendant que j'étouffe ici, que font-ils de ma chair et de mon sang? Tandis que cette heure sonne lentement, ne sont-ils pas en train de crucifier mon fils et de lui couper le nez et les oreilles! » Quiconque a été si peu que ce soit auteur dramatique, fût-ce pour le quart d'un vaudeville en un acte représenté par les marionnettes du sieur Séraphin, comprendra les angoisses de Félix Pyat; le théâtre c'est pile ou face, le triomphe ou les gémonies, le laurier d'or sur la tête ou le trognon de chou en plein visage; mais cette chose inconnue, la recevoir dans l'obscurité, dans le silence de la nuit sinistre, quelle épouvante!
Enfin le jour de la représentation arriva ; naturellement, le prisonnier avait, mais à la centième puissance! la fièvre spéciale à l'auteur dramatique, et sa peau était à la température des charbons ardents. Le meilleur et le plus sûr de ses amis lui promit que, sitôt le spectacle fini, il ferait tous ses efforts pour lui faire parvenir des nouvelles ; cela était bien aléatoire ; car les murailles des prisons sont des personnes peu aimables, à qui on ne parle pas comme on veut. Mais il restait à Fauteur supplicié un espoir plus sérieux.
Le directeur de la prison était, comme tous ses confrères, un lettré et un amateur d'art; Pyat lui avait donné, pour lui et pour sa famille, une loge excellente, et l'aimable fonctionnaire avait bien promis qu'en rentrant, il s'empresserait de venir apprendre à son captif s'il avait été mangé, et à quelle sauce. Le directeur partait à sept heures pour l'Odéon, et probablement ne reviendrait pas beaucoup plus tard qu'une heure après minuit; c'étaient donc six heures seulement que le prisonnier devait avaler goutte à goutte, comme un fiel amer.
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Ces six heures, il les passa comme le lion dans sa cage, allant et venant, et revenant, et regardant les barreaux; lorsqu'il fut près d'une heure, il se hissa sur sa grande table, et, prêtant l'oreille contre les vitres, crut saisir au loin des bruits incertains et vagues. Puis, au milieu du silence redevenu calme et absolu dans la nuit sereine, il entendit très distinctement, à l'étage situé au-dessous de celui qu'il habitait, le directeur de la prison mettre sa clef dans la serrure, ouvrir sa porte et rentrer chez lui.
— « Ah! se dit Pyat, il se débarrasse sans doute de son paletot, et ensuite il va venir! » Mais rien ne vint. 11 avait été convenu que si le directeur rentrait ainsi et ne se présentait pas chez son pensionnaire, c'est qu'il n'aurait que des mauvaises nouvelles à donner. Donc c'en était fait, une chute affreuse, honteuse, irrémissible, tant d'espoir évanoui, tant de travail perdu! Pyat passa une nuit de condamné, de martyr torturé à petit feu; ce fut seulement le lendemain, vers dix heures, que le directeur de la prison monta chez lui et négligemment lui parla de choses et d'autres.
— « Et ma pièce? dit enfin l'auteur que le sang étouffait à la gorge et qui n'en pouvait plus.
— Eh bien! mon cher poète, un succès magnifique, bravos, applaudissements, rappels : vous en avez pour cent représentations : j'aurais bien pu vous dire cela hier soir, mais j'ai pensé que vous dormiez sans doute, et qu'il valait mieux ne pas vous déranger!
— En effet, dit le poète en baissant avec résignation sa douce tète blonde, c'est une attention aimable, et dont je vous remercie! »
Il est probable qu'il avait grande envie d'étranglor ce trop discret personnage; ne pouvant s'offrir cette satisfaction, il le remercia, et, comme dit La Fon-
taine, fit-il pas mieux que de se plaindre? Quant à l'ami qui devait venir à la porte de la prison, il était venu, et il avait tenté d'annoncer l'heureuse réussite du drame en poussant des cris sauvages; mais après lui avoir inutilement crié : « Au large ! » le factionnaire l'avait résolument couché en joue. De là venaient ces vagues bruits que Félix Pyat avait cru entendre vers une heure du matin.
Diogbne avait en effet remué et passionné la foule, et Bocage s'y était montré sublime. Le personnage de Lais presque enfant mit en lumière une toute jeune actrice nommée Marthe, dont la voix était délicieuse et dont la merveilleuse beauté fit comme une émeute dans la salle. Bien peu d'années après, cette charmante personne devait mourir horriblement, d'une mort tragique. Un amour dont les conséquences effrayaient une grande famille la força à s'enfuir en Angleterre. Mais elle eut l'imprudence* de revenir à Paris pour chercher de précieuses lettres qu'elle avait laissées chez elle. Elle y fut attendue par des bandits apostés, et étranglée vive, à ce qu'affirma sous l'Empire une légende dont il est difficile de vérifier l'authenticité. Mais on ne sait jamais la vérité sur rien, à moins qu'un génie intuitif ne la devine et ne force violemment le sombre inconnu à déchirer ses voiles.
Autre historiette. Pyat aimait beaucoup son ami Préault, mais le cruel statuaire l'avait souvent égratigné de ses épi grammes qui n'épargnaient rien, et, sans trop de malice, il voulut lui rendre la pareille en le montrant dans Diogène, finement caricaturé sous la figure de Lysippe. Dans un entr'acte, Préault arrive au café Tabourey, furieux, écumant, les cheveux épars. On croit qu'il s'est reconnu, et on tremble qu'il n'aille chercher querelle à son ami.
— « Non, c'est trop fort, dit le statuaire en don-
nant un grand coup de sa canne sur une table de marbre, on n*est pas bête à ce point! Comprenezvous cet animal de Duret! Il rit depuis deux heures à gorge déployée en écoutant les propos fanfarons de Lysippe. et il n'a pas encore deviné que ce Lysippe si amusant, c'est lui-même ! »
Hélas ! que ces souvenirs sont lointains! Pyat a été guéri de ses angoisses d'auteur en voyant de près les misères, la lutte et les horreurs de la vie, et Préault. le dernier des romantiques, est mort le sourire aux lèvres, après avoir vu le dernier classique à son dernier soupir!
JOISSAXS
Les romantiques de mon temps ont été extrêmement noctambules. On était alors si complètement possédé par l'amour de la poésie, par l'adoration du beau, par l'aspiration vers le génie, que, l'heure du repos venue, on ne pouvait se coucher ni dormir, et qu'il fallait parler encore de tout ce qui nous emplissait l'âme. Dans les salons, il y avait des dames et des jeunes filles, qui, au lieu de se monter la tête comme aujourd'hui pour les conseillers municipaux et pour les membres de la septième commission, rêvaient de Chatterton ou de quelque jeune Hamlet aux cheveux pâles. Le théâtre, où le Vaudeville triomphe et fait huit mille francs tous les soirs, crevait de faim, car il n'avait pas eu l'idée de secouer l'importune poésie et jouait des chefs-d'œuvre. Après avoir rencontré dans le monde des Eloas dont l'amitié pouvait être la récompense d'un beau poème, ou après avoir entendu à la Comédie des vers de Hugo, la prose spirituelle, rapide et bien française d'Alexandre Dumas, les imprécations de Bocage, les sanglots de Dprval, les élans lyriques de Frederick Lemaître, il fallait causer entre soi, sans quoi le cœur trop plein se serait brisé.
De plus on avait faim, car les soirées et le mélo-
drame finissaient à une heure qui était plutôt le matin que le soir; il fallait donc causer en mangeant, et à très bon marché, parce qu'en ce temps-là tout le monde était pauvre, comme aujourd'hui tout le monde est riche. Les riches, les heureux, les célèbres, ceux qui avaient séduit et violenté la gloire, gagnaient six mille francs par an avec leur plume ; quant aux petits, ils buvaient la rosée du matin dans le Luxembourg, humaient, comme don César et comme le bonhomme de Daumier, les parfums de la cuisine de Chevet, et quand les rayons des étoiles descendaient et pendaient un peu, tâchaient d'en mettre un bout dans leur poche de gilet, en guise d'argent monnoyé. Pour de tels capitalistes, trouver des restaurants nocturnes n'était pas commode, et si la pièce de cent sous avait déjà été un dieu, ils auraient pu être violemment soupçonnés d'athéisme.
Il y avait cependant un endroit ouvert toute la nuit, où on pouvait trouver l'hospitalité la plus indulgente, et pour très peu de sous boire un verre de vin, manger quelque viande froide, et surtout causer librement, causer entre gens d'esprit, dont une seule conversation, si elle était retrouvée, ferait la fortune d'un journal.
C'était une hôtellerie, un restaurant, un cabaret, tenu par un nommé Joissans, et qui avait le privilège de ne fermer jamais. Les raisonneurs qui veulent expliquer tout, 'tandis qu'au contraire il ne faut jamais rien expliquer!) prétendaient que cette tolérance avait pour but de venir en aide à la police, en lui permettant de prendre des notes empruntées aux conversations qui se tiennent après minuit. Je n'ai jamais cru à cette hypothèse, pensant que la police a bien d'autres chats à peigner; mais si elle est exacte, les Peyrade et les Corentin du règne de Louis-Philippe ont pu alors se convaincre que les
poètes et les artistes de cette époque abolie étaient des hugolâtres féroces, aimaient les belles rimes avec sauvagerie et eussent volontiers fait leur soupe dans le crâne de monsieur Saint-Marc Girardin et attaché des lèchefrites et des chats à la queue d'académicien de monsieur Scribe. On développait là des théories d'art à faire dresser les perruques sur les têtes des bustes classiques, et dont le fond était l'amour du mouvement et de la vie, la haine du convenu, le culte de lécarlate et l'horreur pour le gris, sous quelque forme qu'il essayât de se produire. Je ne sais pas si ces cannibales auraient fait grâce aux gris délicieux et aux tons fins de Velasquez!
Un homme écoutait tout cela, calme, silencieux, pensif, impassible comme un sphinx dans le désert ; c'était Joissans. Pâle d'une pâleur surhumaine et funèbre, avec des lèvres sans couleur et de grands yeux noirs d'un éclat sinistre, il ressemblait au comédien Bouffé, mais avec un visage bien autrement terrible et tragique. En ces longues nuits où. les poètes célébraient Shakespeare, vomissaient des paradoxes furieux et tiraient des feux d'artifice d'adjectifs, il s'était blasé sur toutes les idées et sur tous les mots, qui pour lui étaient arrivés à avoir une valeur similaire. Entendre quelqu'un parler de laper l'océan d'un coup ou de mordre à belles dents la crinière du soleil, n'avait rien qui l'étonnât, et il eût été difficile à un fou échappé de Bicêtre de formuler une proposition qui excitât en lui la moindre surprise. Il était devenu indifférent comme un dictionnaire, ou comme les caractères d'imprimerie rangés dans leur casse.
A voir l'extraordinaire, l'épouvantable blancheur de Joissans, on aurait pu croire qu'il était un homme égrégore vivant debout la nuit, et pendant le jour restant couché dans une tombe, ce en quoi on se
serait complètement trompé : Joissansne se couchait jamais, ne dormait jamais à aucune heure. Il y avait de longues années que ses grands yeux noirs ne s'étaient fermés: il vivait comme dans un accès de somnambulisme qui aurait duré un quart de siècle. Pendant la journée, il était un hôtelier ordinaire, ayant affaire à ses pratiques sérieuses, qui lui disaient des lieux communs pareils à ceux que collectionne Henri Monnier; la nuit, il écoutait, silencieux, les romantiques farouches jonglant avec les deux et les enfers comme un équilibriste avec des boules d'or, semblable à un patient qui, au sortir d'une cuve d'eau froide, serait jeté dans l'eau bouillante. Mais il ne s'émouvait pas plus une fois que l'autre, et il pouvait entendre dire ou réciter n'importe quoi, sans avoir jamais envie de dormir.
Seulement, vers le matin, à l'heure où l'Aurore tire les rideaux des honnêtes gens avec ses doigts roses, Joissans, qui était sorti un instant, reparaissait tenant dans ses deux mains un bol colossal, énorme, d'une dimension démesurée et désordonnée, rempli de café noir. On s'attendrirait sur le sort d'un misérable que l'Inquisition aurait condamné à vider ce bassin gigantesque plein de nuit et de ténèbres, et où paraissait tenir tout l'infernal flot du Pyriphlégéton ou du Cocyte.
Mais, au contraire, Joissans, lui, buvait, engloutissait volontairement ce vaste lac de café noir, et si jamais quelque chose au coin de son œil superbe ressembla au vague et rapide frisson d'un fugitif éclair de joie, ce fut à ce moment-là seulement. -Il ne disait rien, bien entendu, dédaignant entièrement les vocables; mais il semblait dire : « Évoquez les Dieux, entrechoquez d'idéales armées, refaites les poétiques et la carte du monde, scalpez les académiciens, récitez vos odes, chantez vos chansons, ra-
contez vos histoires, je m'en moque parfaitement, ayant mon cate noir, juste récompense de ma longue veille, qui dure depuis toujours! Toutefois Joissans n'était pas muet, et même n'avait pas perdu absolument la faculté de parler.
On respectait son désir effréné de ne pas tenir de discours; mais cependant, si quelqu'un l'interpellait d'une façon directe pour solliciter de lui un renseignement ou pour lui demander son avis sur un point quelconque, il répondait alors par un mot profond à la Talleyrand, ou par quelque aperçu dont l'audace elliptique eût étonné le Louis Lambert de Balzac, et Balzac lui-même. Évidemment il savait tout, comme les Dieux, et connaissait toutes les coulisses de la vie et de l'histoire; aussi ne disait-il rien.
Nous, c'est différent, nous parlions, avec violence, avec ravissement, avec joie, comme on peut causer d'art dans une époque uniquement occupée d'art, à l'heure propice où les études des notaires sont fermées, où la vie réelle est endormie, où rien ne rappelle le balai, le plumeau, le ménage, la nécessité de gagner son pain, les ennuis de monde et de famille, et où l'on vit dans une liberté abstraite et sereine, comme les acteurs de la tragédie dans leur décor grec !
Que de fois chez Joissans j'ai entendu Pierre Dupont chanter ses premières chansons, et Baudelaire dire de sa belle voix charmeresse les poèmes inédits des Fleurs du Mal! Plus âgé que nous, Achille Ricourt, le fondateur de L'Artiste, nous racontait des anecdotes sur Talma, sur mademoiselle Mars. sur toutes sortes de gens, et surtout récitait le Napoléon II de Victor Hugo. Chose étrange! ce noctambule à la longue barbe et à la belle chevelure, cet intime ami de Jules Janin, qui découvrit la fa-
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meuse Lucrèce, trouvait le moyen de chérir à la fois Ponsard et d'adorer le plus grand de tous les poètes; une telle association d'idées me semblait alors impie et détestable ; j'ai reconnu depuis que Ricourt n'était pas si insensé qu'il en avait l'air. Il combattait non seulement pour ce qui est la poésie, mais pour ce qui désire être la poésie et essaye d'être la poésie, même en vain ; peut-être avait-il raison, car comme les négriers de la pensée humaine ont surtout à cœur d'écouler des produits facilement renouvelables, la guerre entre la bonne et les mauvaises écoles poétiques aboutit toujours finalement au triomphe du mélodrame de facture et des plus plats vaudevilles.
Quoi qu'il en soit, Ricourt aimait jusqu'à la passion le merveilleux poème lyrique de Hugo, et il le disait avec une ardeur, avec une flamme, avec un mouvement inouïs, le dramatisant beaucoup trop, selon moi ; mais c'est là une querelle qui ne finira jamais entre les poètes lyriques et les gens de théâtre. Or on sait que Ricourt était un professeur de déclamation sans égal; même, comme ses amis le pressaient toujours de paraître sur un théâtre , il avait joué une fois Alceste du Misanthrope avec mademoiselle Mars jouant Célimène. Mais à la fin du second acte, (la chose se passait au théâtre de Versailles,) il avait manqué de mémoire, et tout planté là. Sa fantaisie n'était pas de celles qu'on peut enrégimenter; pour être lui-même, il fallait les coins d'ombre, les rouges flambeaux, les amitiés, les rapides esprits du cabaret nocturne.
Je crois bien que Ricourt récitait toutes les nuits le poème de Napoléon II; mais telle était sa magie de grand diseur, qu'il ne lassa jamais ni nous ni la galerie. En effet il y avait une galerie; involontairement, nous étions un spectacle pour les rares soupeurs,
venus là bien plus pour écouter les causeries, que pour manger la pauvre tranche de viande froide. On vit même à ce cabaret quelques femmes, appartenant aux catégories sociales les plus différentes. Mais elles n'occupaient pas d'elles, et on ne s'étonnait pas de les voir réunies, dans cette liberté de la nuit qui rend tout vraisemblable et possible.
J'avais toujours soupçonné en Joissans un grand cuisinier, qui dissimulait avec soin son génie, pour ne pas faire la cuisine des poètes, et voici pourquoi. Vers le matin, les viandes étant dévorées, si quelqu'un avait une recrudescence de faim, et si ce quelqu'un avait trouvé grâce devant lui, l'homme pâle lui apportait, cuisinés de ses propres mains, deux œufs sur le plat : mais quels œufs sur le plat! Dans le beurre bouillant encore à petits bouillons pressés et furieux, ils étaient couverts d'une taie blanche, épaisse, transparente, opaline, sur laquelle de gros grains de poivre et des appétits coupés en morceaux alléchaient par avance le regard. Ce signe ne m'avait pas trompé. Bien des années après, les soupeurs étant dispersés où morts, et le cabaret fermé depuis longtemps, comme je passais un jour dans la rue Saint-Martin, je vis un restaurant, une vaste rôtisserie, où devant un feu d'enfer rôtissaient, enfilés à une énorme broche, assez de dindons, de poulets et de perdreaux pour défrayer les noces de Gamache. Au-dessus de la porte était écrit en grosses lettres le nom de Joissans, et Joissans lui-même surveillait ces volailles couleur d'or et cuisait en même temps qu'elles, par la même occasion. Je ne le saluai pas; il n'était plus le Joissans que j'avais connu, celui qui veillait sans trêve et à l'aurore buvait une cuve de café noir; mais mon regard signifia clairement :
— « Ah ! si nous avions trouvé chez toi de pareilles
volailles succulentes, du temps où nous causions poésie dans ton cabaret nocturne ! »
Et l'œil noir, l'œil mystérieux de Joissans me répondit aussitôt :
— <( Parbleu ! »
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