‹ Mes souvenirsChapitre 23 sur 36 · HONORE DE BALZAC · texte numérisé non relu

HONORE DE BALZAC

Je n'ai vu qu'une seule fois en ma vie le grand Honoré de Balzac, cependant je crois être un des hommes de ce temps-ci qui l'ont le mieux connu. Ceci exige une explication qui , naturellement , fournira le thème de cette historiette. Le 25 juillet 1848, il y eut dans une des salles de l'Institut une assemblée de tous les littérateurs qu'on avait. pu réunir. On s'assemblait alors à propos de tout et à propos de rien ; il s'agissait cette fois de réformer l'organisation de la Société des Gens de Lettres, et de faire de cette placide association quelque chose de raisonnable et qui ne fût pas absolument inutile aux gens de lettres. Gomme dans presque toutes les assemblées connues, il se trouva dans celle-là des hommes éloquents et passionnés : les Mirabeau aux voix de tonnerre, dont le geste soufflette l'orage et la nuée ; des hommes d'esprit qui trouvent la note inattendue, et de deux cailloux font jaillir une flamme; des anecdotiers ayant le mot pour rire, et quelquefois même pour faire rire ; des Prudhommes pompeux, de doux Jocrisses, et surtout la tribu innombrable des diseurs de rien du tout, faisant retentir dans l'air un bruit sonore et quelconque. En somme, on exprima force bêtises, force niaiseries, force belles

choses, et on se sépara comme le jour baissait, sans avoir proposé rien qui eût le sens commun, dénoûment qu'il était aisé de prévoir!

Pour moi, en entendant affirmer telle proposition erronée, émettre tel projet absurde ou simplement irréalisable, j'avais été cent fois sur le point de prendre la parole pouf établir ce que je crois être la vérité, ou pour indiquer ce que je crois être le salut ; mais toujours je m'étais senti arrêté par un profond découragement, en voyant comme la discussion, tour à tour naïve, orageuse et brillante, s'égarait dans le vide et restait à mille lieues de tout terrain pratique. Une des fois que je relevais ainsi la tête, prêt à m'écrier et restant muet, je vis en face de moi. à l'autre bout de la salle, un homme à la tête lumineuse, puissante, chevelue, éclairée par toutes les flammes de la bravoure et du génie. Je ne l'avais jamais vu auparavant, mais je le reconnus sans hésitation, d'après ses portraits, et surtout d'après sa ressemblance avec son Œuvre : car à qui auraient pu convenir ce vaste front, ces mèches sculpturales, ces yeux de feu, ce long nez héroïque et bizarre, ces lèvres sensuelles, cette barbe à la Rabelais, ce col athlétique de dieu ou de taureau, sinon à l'infatigable créateur de La Comédie Humaine ?

En même temps il fut évident pour moi, — et d'ailleurs je le vis clairement dans son regard, — que Balzac lisait dans ma pensée, comme si mon crâne soulevé lui eût laissé voir à nu mon cerveau recevant directement les impressions les plus variées et les plus violentes. En effet, selon que ma pensée suivait tel ou tel cours, il y avait tour à tour dans ses yeux et sur ses lèvres l'approbation, le blâme, la bienveillante pitié, l'encouragement amical et doux, l'invincible ironie. Ma pensée î elle marchait

avec une rapidité folle,, comme une montre détraquée ; moins je parlais, plus j'avais de choses à dire, et mes tempes se seraient, je crois, brisées, si l'on n'eût enfin quitté la salle des séances de l'Institut, où les poètes n'entrent que pendant les révolutions. Comme on sortait, je sentis un bras — celui de Balzac! — passé sous le mien, et sans autre préambule, le grand homme continua avec moi la conversation commencée. Où l'avions-nous commencée? Dans Orion? dans Sirius? Dans quelle étoile? Dans quelle vie antérieure? Cela, je ne me le demandai pas, et je ne pouvais nullement songer à me le demander, car j'étais entré violemment dans un courant surnaturel, où j'avais tout à fait perdu la faculté d'être étonné.

— « Vous avez raison, me dit Balzac, répondant à ma pensée que nulle parole ri avait traduite, — car il s'agit non pas de modifier des fleurons ou des arabesques, mais de démolir l'édifice à ras de terre et de le reconstruire. La Littérature, dont tous les arts procèdent et qui chaque jour les crée à nouveau, a seule fait la grandeur de la France et son incontestable supériorité sur les autres nations ; c'est pourquoi la France doit compter avec elle ! Son rôle de reine de la civilisation, elle ne le remplira réellement que du jour où elle aura voulu que la Littérature ait le pouvoir dans l'ordre des faits, comme elle l'a dans l'ordre des idées, et alors seulement elle sera aussi avancée que la Chine! »

Ce point de vue, le Maître le développa avec une puissance de logique, avec une furie d'invention, avec un luxe d'images que peut supposer tout lecteur de La Comédie Humaine. Je me rappelle l'enchaînement de ses idées, et il me semble être encore au moment où elles traversaient et brûlaient mon cerveau comme des serpents de feu; mais je ne

commettrai pas le sacrilège de traduire une conversation de Balzac, et d'en rien transcrire ici, sinon les mots mêmes dont je me souviens. Nous marchions dans les rues où les toits semblaient embrasés par un ardent coucher de soleil aux vapeurs rouges, et en rien de temps, l'Hippogriffe, la pensée du grand créateur, avait fait, en m'entraînant sur ses traces, un chemin de géant: il m'avait fait voir, dans une improvisation inouïe, le passé, le présent et l'avenir de tous nos arts littéraires!

— a Ah! je vous envie! » me dit-il un moment plus tard. — J'avais envie de protester, non de dire, (car j'étais muet,) mais de penser : « Vous vous moquez de moi! » Il ne m'en laissa pas le temps. — « Je ne vous adresse pas. continua-t-il, un éloge que vous mériterez dans dix ans peut-être, si vous vous appliquez obstinément à devenir un bon ouvrier; mais je vous envie, en tant que poète lyrique, parce que votre art est le seul auquel appartienne l'avenir! Dans une Société où le Luxe grandit chaque jour, quoiqu'elle devienne de plus en plus démocratique, les théâtres, dont les dimensions vont s'accroître indéfiniment, n'auront plus l'intimité, les petites proportions et la pauvreté relative dont ils ont besoin pour qu'on puisse y embrasser les conceptions de la Poésie et en savourer les nuances délicates : d'ailleurs, c'est dans un théâtre misérable, comme ceux où furent jouées les pièces de Hardy et de Shakespeare, que la Poésie prodigue tous ses trésors, car alors elle supplée à elle seule tout le reste: mais, comme Ta dit Philarète Chasles, à mesure que le spectale se perfectionne, l'art dramatique s'efface et disparaît.

Dans les grandes salles confortables et splendides, la Danse, la Musique, la Pantomime, les panoramas se substitueront promptement à la parole, et devien-

dront les seuls modes d'expression qu'emploiera alors le théâtre. — Quant au roman, de plus en plus voué aux études physiologiques, une science à peine née, l'Anthropologie, doit le métamorphoser complètement, et il viendra se fondre dans une des subdivisions de l'Histoire et de l'Histoire naturelle. La Science enfin, — car ce sera l'œuvre de notre temps d'élever toutes les créations de l'esprit à l'état scientifique, — absorbera dans ses manifestations diverses tous les genres littéraires, excepté celui auquel vous vous êtes voué ; aussi viendra-t-il un temps où le seul moyen de gagner de l'argent et d'amasser des capitaux sérieux sera de savoir faire les vers! »

11 est probable qu'aujourd'hui encore, si j'entendais affirmer une énormité pareille, je deviendrais fou de stupeur; mais, je le répète, j'étais ce jour-là dans des conditions particulières, et j'avais perdu la faculté d'être étonné. Que serais-je devenu sans cela, bon Dieu, vivant en plein miracle, et voyant de mes yeux se réaliser plus de prodiges que je n'en avais rêvé en aucun temps? Le plus grand sans doute-, et celui qui serait le plus incroyable, si l'on ne savait que le génie agrandit, vivifie et transforme despotiquement ce qui l'approche, c'est que, pendant de longues heures, je causai avec Honoré de Balzac, sans avoir ouvert la bouche et sans qu'il eut entendu matériellement le son de ma voix.

Non pas (il s'en faut de tout) que cette longue conversation du grand écrivain ait été un monologue; c'était bien au contraire une causerie vive, animée, contradictoire avec ses objections, ses incidents, ses oppositions, ses répliques, ses chocs inattendus et rapides; seulement, ce que je devais dire, Balzac l'entendait avant que j'eusse parlé, presque avant que j'eusse pensé, le lisait plutôt, et répondait à ma pensée au moment même où elle se

formulait en moi. Gomment ma tête n'éclatait pas, c'est ce qu'il me semble difficile de comprendre aujourd'hui; il est certain pourtant que, loin d'éprouver aucune lassitude, je me sentais fort, rasséréné, comme si je ne sais quel élixir héroïque eût été infusé dans mes veines.

En aucune façon, d'ailleurs, je n'étais plus moimême ; mes forces physiques et mes forces intellectuelles s'étaient trouvées tout à coup décuplées, centuplées, que sais-je? car, d'une part, il me fut possible de faire avec mon illustre compagnon dix lieues peut-être dans Paris, sans me reposer et sans ralentir le pas, chose inouïe pour moi, éternel malade; et, d'autre part, je voyais clairement les liaisons et les attaches d'un discours d'où, en apparence, toutes les transitions étaient supprimées ; car physiquement et matériellement, le Maître sautait d'un sujet à un autre, à mille autres ! sans qu'il parût y avoir entre eux la moindre analogie; mais les propositions intermédiaires, qui presque toujours eussent demandé des volumes d'explications, s'écrivaient d'elles-mêmes et lisiblement dans mon cerveau; ce n'est pas assez de dire que je les imaginais et que je les devinais : je les voyais !

Nous marchions cependant, — avec une telle rapidité que les décors parisiens passaient, défilaient, se succédaient devant mes yeux avec une violence vertigineuse, comme on les voit en voyageant dans un train express lancé à toute vapeur : tantôt c'étaient la solitude, les hideuses murailles, les maisons à ateliers, les passants en guenilles des boulevards extérieurs ; puis, presque aussitôt, les riches devantures, meubles, coffrets, tableaux, étoffes précieuses des quartiers élégants, et les cafés tumultueux et flamboyants où le gaz venait de s'allumer. Puis le silence, l'odeur balsamique des fleurs et des feuillages

m'avertissaient que nous passions près du Luxembourg ou du Jardin des Plantes ; puis les larges trottoirs, doux sous les pieds comme des tapis, m'indiquaient ensuite que nous étions dans le quartier de la Madeleine; puis c'étaient les ombrages noirs du Bois de Boulogne, et un moment après — il me semblait que c'était un moment, — les quartiers bruyants : tantôt la place Maubert avec ses chiffonniers avinés, ou bien le faubourg Saint-Antoine où retentissaient de lourds chariots et des bruits de ferraille : un moment après encore, sous des ombrages d'un vert cru, vif et charmant, je voyais passer des calèches pleines de femmes parées, aux toilettes claires, gantées de frais, souriant, montrant leurs dents blanches, et çà et là un rayon perdu accrochait un diamant de leur parure, et vivement enlevait un gai paillon de lumière.

Plusieurs fois nous avons parlé (moi toujours silencieusement) à des portiers, et nous sommes entrés dans des maisons. Qu'allions-nous y faire? Il me parut que c'était toujours chez Balzac, dans quelques-uns de ses divers domiciles, mais que nulle part nous n'avions pris le temps de nous asseoir, ni même de nous arrêter.

Je me rappelle, au quartier Latin, une sorte de cellule d'étudiant, où il y avait sur une table de bois blanc des feuillets de copie chargés de ratures et un encrier en faïence à fleurs; sur le mur une tête de femme d'une expression divinement désespérée, toute petite toile encadrée dans une très large bordure d'or aux gorges profondes, faisant comme des fleuves de lumière. Puis à un autre moment, comme Balzac, en m'expliquant le grand monde et en me parlant de madame d'Espard, me disait, pour m'expliquer le lieu de la scène : « un salon comme celuici, w je m'aperçus que nous entrions en effet dans

un salon; je me souvins que nous venions de gravir un bel escalier stuqué, que Balzac avait ouvert la porte d'un appartement avec une toute petite clef, qui m'avait rappelé celle de Tisbe dans Angelo, et qu'à notre approche, un grand valet de chambre à cheveux blancs, entièrement vêtu de noir, s'était respectueusement retiré.

Là, les meubles, curieusement sculptés et dorés, étaient recouverts d'une sorte de satin blanc de Chine à vives broderies de -fleurs et d'oiseaux, où dominaient le jaune et l'écarlate; le tapis aux couleurs vives et très harmonieuses était formé de carrés dissemblables; sur les tables dorées, il y avait des tapis faits de broderies d'or et d'argent tout à fait mates et donnant l'idée d'une étoffe presque terne; et je remarquai surtout un lustre uniquement composé de roses en verre couleur de rose, avec leurs feuillages ; mais quand je compris que j'avais le désir d'en regarder les détails intéressants et compliqués, — car les roses étaient jointes entre elles par des guirlandes de roses plus petites, — nous étions déjà bien loin de là, dans une étroite rue où grimaçaient des pignons gothiques tout noircis, aux charpentes apparentes façonnées en sculptures, et où un pâle voyou aux cheveux noirs collés, à la cravate rose sur un bourgeron sordide, vendait des cahiers de chansons et psalmodiait d'une voix traînante :

Chacun me nomme avec orgueil Charlotte la républicaine!

Je suis la rose plébéienne Du quartier Montorgueil!

Les rues, les places, les carrefours passaient, mais je ne les voyais plus, emporté dans une bien autre magie, dans la conversation inépuisable et toujours

renaissante de Balzac, qui, ainsi que sur un théâtre, me montrait une succession de toutes les scènes sans doute, qui ont eu lieu avant et depuis le commencement de l'humanité : les théogonies et les genèses, les luttes de géants et de Dieux, les destructions de monstres, les rois de la Bible, les héros de l'Inde tueurs de nations, les Séleucus sur leurs chars attelés de tigres, Alexandre VI faisant danser aux noces de sa fille les courtisanes nues; puis, que sais-je? Catherine de Médicis, Talleyrand, Napoléon; ici un bureau de journal, une eecette pour empaumer les éditeurs et les directeurs de spectacle; là un désert d'Afrique nu dans la lumière, Venise folle et sanglante, puis la Norwège de Séraphita avec ses montagnes de glace et de neige, et enfin la Comédie Humaine, mais animée, vivante, jouée par mille acteurs en un seul, qui tous avaient le génie de Talma ou de Frederick ! Je vis de Marsay gouvernant l'Europe et les femmes, Monnier-Bixiou inventant des mystifications à décorner le Taureau du Zodiaque, George Sand ou Camille Maupin à trente ans, rose par-dessous le hâle, avec ses grands yeux de feu aux prunelles noyées, comme la peignit Géniole ; Rastignac, Nucingen-Rothschild exploitant des carrières de pierres philosophales, Vidocq-Vautrin empereur du bagne, avec ses harems, ses soldats, ses mamelucks dévoués jusqu'à la bêtise, et ses marchandes à la toilette auprès desquelles Richelieu et Olivarès n'auraient pas été bons à faire des gardes champêtres!

Je vis, ô ciel! et c'est alors que tout le sang envahit mon cerveau, et que j'eus une hallucination couleur de feu, comme les assassins ont des hallucinations couleur de sang, — je vis demi-nue en son boudoir, la jambe chaussée d'un bas de soie transparent, et rêvant, rose, excitée par une ardente

songerie amoureuse, toute déchevelée, vêtue seulement de batistes qu'ornaient de précieuses matines, (ces reines des dentelles faites au fuseau,) madame de Maufrigneuse elle-même \ Je vis sur le dos impérieux et charmant de cette Diane, ce qu'elle n'avait pas montré à son amant le plus adoré, un signe... Ah! quels élans, quelle harmonie de mots, quelles fleurs de poésie lyrique eussent dignement célébré ce signe délicieux, brun, fauve sur la peau d'un blanc lumineux et chaud !

Mais au moment où j'allais m'écrier, que sais-je! courir vers elle en dépit de toutes les convenances, un brusque, un cruel sursaut retentit dans ma tête. En effet, le grand Balzac et moi, nous venions de nous arrêter devant le théâtre de la Porte-Saint- Martin, très éclairé, dont les abords étaient encombrés d'une foule tumultueuse, et je me rappelai avec une netteté intense qu'il fallait que j'y entrasse.

Après un tel ébranlement de tous mes nerfs, si j'avais dû assister à un spectacle ordinaire et calme, je serais mort certainement, par une réaction qu'il est facile de supposer. Mais heureusement le spectacle auquel j'assistai ne fut pas calme : c'était la première représentation de Tragaldahas! Applaudissements exaltés, cris, sifflets, hurlements, la foule en délire, un orchestre de grands hommes, où Victor Hugo faisait l'effet du chef d'orchestre, les apostrophes, les provocations, les menaces, les défis homériques s'échangeant d'une galerie à l'autre, et par dessus cette basse formidable, Frederick éloquent et furieux, adressant aux siffleurs, comme une bravade, les superbes vers ironiques de son rôle, c'étaient, oh! c'étaient bien l'orage, le déchaînement, qui alors étaient indispensables à l'état de mon âme, et sans lesquels je serais tombé foudroyé par la fatigue !

Une fois le rideau tombé sur le fameux vers :

Et vous, sonnez, clairons, ainsi que pour un âne!

je sentis une faim de naufragé, car je n'avais rien mangé depuis quinze heures ! Je me dirigeai, par je ne sais quelle instinctive préférence, vers un restaurant célèbre alors, mais dans lequel je n'étais jamais entré, et résolument je suivis, au premier étage, le corridor des petits salons réservés aux bonnes fortunes et à la causerie intime. La porte d'un de ces petits salons était ouverte , je vis à une table Balzac ! et deux couverts mis; le potage était déjà servi dans les assiettes. « Allons! » me dit le grand homme. Et il ajouta: « Le cabaretierX... est un homme de génie, {parbleu!) mais, précisément parce que ses bisques sont des chefs-d'œuvre, il faut qu'elles soient savourées comme un baiser de duchesse espéré depuis un an, et elles ne doivent pas attendre, fut-ce une minute ! »

CHARLES ASSELIXEAU

Mon très cher ami Charles Asselineau a été un écrivain distingué, délicat, charmant, et un érudit de premier ordre; mais là n'est pas son originalité; il faut voir en lui ce qu'il a voulu être, l'étonnant bibliophile qui sur le parapet du quai a trouvé des trésors, et qui à force de ruse, de volonté, d'ingéniosité, de patience, a créé la plus riche, la plus curieuse et la plus originale des bibliothèques modernes. Beaucoup de gens ont rêvé d'être le Grand Turc; il était, lui, un véritable sultan, se délectant dans son harem de livres, rares, rarissimes, introuvables, en éditions primitives, imprimés sur Hollande et sur Chine, ornés de vignettes de Tony Johannot, de Monnier, de Célestin Xanteuil, et se réjouissant à voir les maroquins oranges, écarlates, bleu lapis, vert de Chine, jaune citron dont les avaient vêtus, pour employer sa propre expression, les meilleurs tailleurs de livres.

Et non seulement il avait l'âme d'un sultan, mais il en avait aussi l'aspect physique et le regard noyé de volupté. Avec des traits lins, réguliers, d'une chaude pâleur, quand je le connus tout jeune, il était comme enfoui dansles noires broussailles d'une chevelure et d'une barbe soyeuses, drues, épaisses

jusqu'à l'invraisemblance et plutôt bleues que noires ; de toute cette effrayante forêt on voyait jaillir ses yeux vifs, perçants, humides, brillants comme de noirs diamants, et il ressemblait aux Turcs des tragédies et des féeries, sous la luxuriante végétation de tous ces ornements noirs. Il s'en est bien vengé plus tard, en prenant très prématurément l'uniforme de la vieillesse, qui pour lui ne devait pas venir, et l'on vit alors tomber et resplendir sur sa poitrine la barbe de neige d'un patriarche.

Mais je veux me le rappeler tel qu'il fut au printemps de sa vie, plus épris de poésie que ne le fut jamais nul homme vivant. Et certes, il donna l'exemple le plus fabuleux, le plus inouï, le plus invraisemblable qu'un mortel puisse offrira d'autres mortels ; car sachant à fond, dans sa tradition, dans son histoire, dans les raffinements et les roueries de l'exécution, l'art si compliqué de la poésie, il ne s'y livra pas cependant, parce qu'il ne se sentait pas assez de génie, modestie qui, à ce que je crois, n'a jamais pu être admirée que chez lui seul. Mais il goûta de pures et sans cesse renaissantes délices dans l'amitié de poètes tels que Théophile Gautier et Baudelaire, car la langue que parlaient ces génies n'était pas pour lui une langue étrangère, et il aurait pu, s'il l'avait voulu, leur donner la réplique; seulement, il aimait mieux ne pas être du tout que de n'être pas sublime.

Qui montra jamais un pareil bon sens? Ce métier de la poésie, Asselineau le savait si bien qu'il aurait pu être et qu'il a été créateur et inventeur de mètres. Ce fut lui qui, d'après les traductions en prose de Pantowns, données par Victor Hugo dans les notes des Orientales, essaya de retrouver et de restituer la forme du Pantoum.

Mais, ayant achevé et réussi cet effroyable tra-

vail, il l'ensevelit avec soin dans une revue belge inconnue, fantastique, parfaitement obscure, où le diable lui-même ne l'aurait pas découverte. Je la découvris cependant, et, avec le consentement d*Asselineau, je lis moi-même d'après son Pantoum un autre Pantoum, qui depuis a servi de type et de modèle aux innombrables poèmes de ce genre qui ont été récemment publiés. Ainsi il a eu le mérite de cette découverte, dont j'ai . moi. usurpé toute la gloriole: n'est-ce pas toujours ainsi que les choses se passent?

Mai>, comme je l'ai dit, Asselineau ne ressemblait à personne; il aimait non pas les croix, les académies, la renommée, le succès, les résultats accessoires et visibles de l'art, mais l'art lui-même, avec la patiente ardeur d'une passion dévorante, à laquelle il donnait son sang', goutte à goutte.

Romantique acharné, convaincu, exclusif, enthousiaste, partial jusqu'à la plus touchante injustice, il adorait frénétiquement la révolution littéraire et artistique de 1830, d'où pour lui datait une nouvelle Renaissance, non moins belle et féconde que la première, et non seulement il célébrait et tentait de remettre en lumière les combattants presque oubliés dont la gloire, avait brillé pendant cette heure unique, les Louis Bertrand, les Ernest Fouinet, les Félix Arvers, les Regnier-Destourbet , Eusèbe de Salles, Napol le Pyrénéen. Emile Cabanon, Théodore Guiard, Philothée O'Neddy, Théophile deFerrière; mais poussant la rigueur de son système aux extrêmes conséquences, l'étendant même aux écrivains dont la carrière s'est glorieusement continuée, il les voyait, les connaissait de 1830 à 1840, et pas au delà. Ce qu'il aimait avec idolâtrie . c'étaient le Gautier dWloertus et de Mademoiselle de Maupin, la George Sand d'Indiana, et de L'Ua, le Vigny de Chatterton,

le Mérimée de la Chronique de Charles IX et de La Vénus d'IVe, le Dumas d'Antony et de Charles VII, le Janin de Deburau et de L Ane mort. A propos de Victor Hugo, cet exclusivisme allait jusqu'à la démence, car Asselineau prétendait audacieusement que le plus grand des poètes était mort après avoir publié Notice- Dame de Paris, et que seulement on avait trouvé dans ses papiers... La Légende des Siècles! Jamais sans doute l'injustice n'a été poussée si loin, car mon ami, qui savait par cœur et pouvait réciter, sans se tromper d'un vers, Les Orientales, Les Feuilles d'Automne, Les Rayons et les Ombres, Hernani, Marion de Lorme, Ruy filas, n'avait peut-être jamais lu Les Misérables et Les Travailleurs de la Mer ; mais mil huit cent trente était sa religion, et il ne saurait y avoir sur la terre autre chose que des athées et des fanatiques.

Après avoir chéri les poètes de sa grande époque dans leur pensée et dans leur esprit, Asselineau en vint à les chérir dans leur forme visible, dans leur expression matérielle; il en adora le format, les pages blanches, les vignettes romantiques, et il entreprit de se procurer toutes les éditions originales. Tout d'abord, il dut songer, au nerf delà guerre, à l'argent , sans lequel aucune victoire n'est possible. Il possédait à peu près de sept à huit mille francs de rente, et n'écrivant qu'à ses heures et pour son plaisir, ne gagnait presque rien; si bien qu'en somme ses ressources n'atteignaient guère à plus de dix mille francs par an. Asselineau habitait, dans la rue de Savoie, un joli appartement artistiquement meublé, dans lequel il recevait ses amis et donnait des dîners exquis ; résolument il renonça à tout cela, et alla habiter chez son beau-frère, monsieur Dosseur, conseiller à la Cour des Comptes, qui, pour une somme plus que modique, lui donna le vivre et

une grande chambre précédée d'une antichambre indépendante, mais basse, triste, carrelée, et prenant jour sur une vieille cour vaste et claustrale de la rue du Four.

Ces arrangements pris, Asselineau avait encore à sa disposition, son tailleur payé, six mille francs d'argent de poche ; il en sut tirer un parti prodigieux, décimant les parapets, fouillant les boîtes des bouquinistes et les bouleversant à fond sens dessus dessous, jusqu'à ce qu'il eût déniché l'oiseau rare, le livre de 1830 en édition originale. Au commencement, cela put aller comme sur des roulettes : cette chasse au volume de Renduel n'était pas trop difficile, mon ami étant le seul être qui s'en avisât. Mais quand les amateurs eurent vu chez lui les précieux livres, en bel état, avec grandes marges, lavés, encollés, enrichis de vignettes rares et reliés par Cape, Bradel ou Lortic, ils désirèrent en avoir de pareils, et naïvement les demandèrent aux libraires, qui alors dressèrent l'oreille. Les bouquinistes avertis retirèrent les livres du quai, les cachèrent soigneusement chez eux, et, comme ils disent en leur argot professionnel, le feu se mit aux Romantiques. Entre ces marchands qui désirèrent les vendre très cher et Asselineau qui voulait les acheter pour rien, ce fut une guerre de sauvages avec trappes, embûches, déguisements, et mille parades à la façon de Scapin, où les plus grands acteurs du monde se donnaient la réplique.

Dès le matin , à l'heure où Paris ne s'éveille pas encore, Asselineau était sur le quai , l'été en pardessus léger, l'hiver enveloppé, sous le brouillard et la neige, dans un épais manteau romain , et il commençait à éblouir, à terroriser , à mettre dedans ses adversaires, qui n'étaient pas de force à lutter avec lui; car ils n'étaient soutenus que par l'inventif amour

du lucre, tandis que le bibliophile avait dans sa poitrine le tout-puissant et impérieux Amour!

Au bout de très peu de temps, il eut tout, non seulement les curiosités pures, comme Louisa ou les douleurs d'une fille de joie , par l'abbé Tiberge (Regnier- Destourbet,) comme les Contes de Samuel Bach (Il vivere,) par Théophile de Ferrière , comme Un Roman pour les Cuisinières, par Emile Cabanon, comme les collections des Contes Bruns et des Annales Romantiques, mais aussi ce que personne ne posséda et ne possédera jamais, les introuvables originaux des éditions in-8° d'Alfred de Musset, des ïambes de Barbier, de tous les livres de Hugo et de Gautier, et, chose plus invraisemblable encore, un Balzac complet! dans les éditions originales, en bel état, relié et classé, ayant ainsi réalisé une entreprise qui semblera d'une difficulté vertigineuse, si l'on se rappelle comment le moderne Rabelais, le romancier épique, fut souvent imprimé en têtes de clous, sur papier à chandelles, par des libraires à court de temps ou d'argent, en des éditions dont les exemplaires étaient si vite souillés, maculés, déchirés, dispersés, ou plus simplement engloutis par des cabinets de lecture! Mais on eût dit qu'Asselineau les évoquait, les ressuscitait, les arrachait au néant comme des Eurydices, par la force de sa passion extasiée. Et cependant, bien qu'il les préférât de beaucoup à tout le reste, il n'avait pas que ses Romantiques, et même en dehors d'eux, possédait encore des trésors sans prix. Il avait ce livre inouï écrit en anglais sur Napoléon à Sainte-Hélène, et orné d'images coloriées, dessinées sans haine et sans flatterie, dans lesquelles (ô horrible! horrible!) le maître du monde était représenté naïvement tel qu'il fut à ce moment-là, ventru, obèse, chauve! et pastoralement vêtu de nankin jaune, comme un

Némorin en vacances. Je me souviens que nous avons ri pendant des heures, mon ami et moi, en feuilletant-sa curieuse édition de Clarisse Harloive , ornée de fines et mignardes gravures anglaises à l'aquatinte, dont l'une particulièrement représentait le beau Lovelace venant la nuit séduire Clarisse en chemise longue et en long bonnet pointu, attaché par une fontange à bouffettes et à rosettes !

Que ne possédait pas Asselineau! Il avait même su, lui seul au monde! retrouver ce prospectus de librairie dont l'existence fut souvent niée, et dans lequel Jules Janin, désignant le célèbre roman de Walter Scott, avait écrit Quentin du Roi (régis) bourde qui dépasse un peu celles que lui suggéraient d'ordinaire ses distractions fantaisistes. Mais, par exemple, de même que le grand Daumier dessinait sans avoir jamais acheté de crayons, Asselineau s'était toujours refusé à payer des armoires ou des tablettes de bibliothèque, préférant dépenser tout son argent à des choses utiles! Comme un Turc jaloux cache ses femmes, il enfermait ses livres dans un immense, profond et vaste placard, d'où il les tirait par séries, pour s'amuser. Et toujours les livres nouveaux, revenus de chez vingt relieurs, s'engouffraient dans ce placard impossible à remplir, comme l'inénarrable et mystérieux abîme.

La chambre où Asselineau s'enivrait de jouissances infinies était ornée de peintures et de dessins aussi amusants que les livres, et dont l'énumération serait un vrai catalogue. Entre autres, le savant collectionneur possédait de Célestin Nanteuil le frontispice composé pour sa Bibliographie romantique ; le portrait de Théophile Gautier dessiné à la mine de plomb en 1838, qui représente le poète (l'Albertusâxec une légère moustache naissante, une chevelure soyeuse longue comme celle d'une femme,

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et une redingote à brandebourgs; et aussi un fabuleux portrait de Paul de Kock en robe de chambre et en bonnet grec, si pareil à son œuvre que c'est à en pousser des cris. Par parenthèse, c'était le père d'Asselineau qui, en qualité de médecin, avait mis au monde Paul de Kock, action que son fils ne cessa jamais de lui reprocher, car, en romantique sauvage, il n'appréciait pas à sa juste valeur le folâtre historien des commis et des grisettes. Qu'il ait été possible de former une collection de livres pareille à celle d'Asselineau, voilà qui déroute l'imagination, mais que direz-vous du titan qui l'a recommencée deux fois?

C'est pourtant le prodige que réalisa mon ami. Un beau jour il devint amoureux, voulut suivre en Italie la Galatée qui s'enfuyait en laissant voir le bout de son nez, et comme il avait besoin pour cela d'une grosse somme, pareil à un homme qui lui-même se couperait la tête, vendit tout son cher butin. Au retour, désabusé de sa maîtresse, mais non des livres, il recommença sa tâche, se remit à l'œuvre comme une fourmi qu'on a dérangée, et en quelques années reconstitua une Bibliothèque romantique plus extraordinaire et plus complète que la première. Mais il devint malade, les médecins l'envoyèrent en Italie et à Constantinople, d'où il rapporta un beau livre, puis en Ecosse ; mais il fut triste dans les pays lointains, dont la réalité lui plut moins que les descriptions de ses bien-aimés poètes.

Ces pérégrinations finies, il ne songea plus qu'à sa vente après décès, qu'il souhaitait éclatante et superbe, et qui devait être son apothéose de bibliophile. Cette vente, hélas! eut lieu bien moins tard que nous ne l'espérions, et le désir d'Asselineau ne ' fut pas trompé, car ses livres atteignirent à des prix fous.

Je ne reverrai sans doute plus rien de ce qui a appartenu à l'historien du romantisme, excepté l'admirable peinture d'Emile Deroy qui représente Baudelaire à vingt ans, et qu'Asselineau avait fraternellement léguée à notre ami commun, l'éminent docteur Gérard Piogey.

Si occupé que fût Charles Asselineau de découvrir des merveilles sur le quai, au fond des boîtes, cette passion dévorante ne l'empêchait ni de penser ni d'écrire; si ses travaux très nombreux étaient réunis, ils formeraient une œuvre considérable. Sa réimpression critique des Factums de Furetière, son original recueil de nouvelles intitulé La Double Vie, ses études si lumineuses sur Jean de Schélandre, sur Diderot, sur Madame de Caylus, sur Théophile Gautier, sur Baudelaire, son Histoire de la Ballade et son Histoire du Sonnet, devenues classiques. L 'Italie et Constantinople, vingt autres écrits qu'il serait trop long de citer, eussent amplement suffi à justifier une brillante réputation, mais Asselineau n'était pas un littérateur comme un autre. Quand il avait fait pour Techener ou pour un autre libraire de son choix quelque édition d'une œuvre ancienne, élucidée par une claire et savante préface et par des notes pleines d'une érudition nourrie et savamment ingénieuse, (il faut citer entre autres son La Bruyère paru chez Lemerre,) loin d'attirer l'attention sur lui et de tirer des coups de pistolet, il se faisait petit, se dérobait, se cachait comme s'il eût commis une mauvaise action. Il mettait son bonheur, non dans le bruit qui se produit autour d'une œuvre, mais dans le plaisir qu'il trouvait à la composer et à l'écrire.

Il donnait le rare spectacle d'un homme de lettres aimant son état comme Montaigne aimait Paris dans ses verrues, et de sa profession adorant tout, même

ce qui ressemble à la gymnastique du casseur de cailloux sur le grand chemin. Il aimait la plume, le papier blanc, l'encrier, la copie, les recherches dans les bouquins, les fouilles à la bibliothèque, les épreuves, l'encre d'imprimerie, les dictionnaires, l'âpre labeur et toute la cuisine littéraire.

Pour lui, rien n'était au-dessus d'un écrivain, et de même qu'il avait vécu familièrement avec ceux du passé, comme le prouvent ses admirables notices dans les Poètes Français d'Eugène Grépet, de même il était devenu l'ami de tous les grands contemporains, qu'il accueillait dans son unique chambre, au milieu de ses collections rares, comme un paysan de l'Atiique eût accueilli des Dieux en voyage dans son humble chaumière. Seul de son espèce, il leur offrait, comme un encens, de fins, de subtils, de délicats, de réconfortants éloges, et ne leur en demandait pas; il s'estimait heureux pourvu qu'il pût admirer les autres et travailler, lui, de son mieux, en se dérobant soigneusement à toute admiration. Infiniment spirituel, comme peut l'être un Parisien né à Paris et doué d'un vrai génie épigrammatiste, parfois même il égratignait doucement ses idoles par d'innocentes taquineries, ce qui était encore une flatterie plus délicate que les autres, car il leur ôtait ainsi la gêne et l'embarras de se sentir adorées.

De cette passion obstinée pour son métier était née chez Asselineau une bizarre conception de la vie future. Il se figurait que nous continuerions à y faire des contes, des nouvelles, des éditions, des préfaces, des études, des notices, et que seulement la copie y serait payée très cher par des Buloz extrêmement agréables, qui alors seraient trop honorés de l'obtenir à raison de mille francs la feuille!

Si on avait pu lui persuader qu'après le trépas il n'y a plus de notes à rassembler, ni de feuillets à

noircir, ni d'épreuves à corriger, il se serait cramponné à cette terre avare, et aurait renoncé à goûter jamais la douceur de mourir. Môme, à ce qu'il affirmait, il avait pu voir, vivant, le pays où les écrivains sont traités selon leur mérite, comme il l'a raconté dans un petit volume de soixante-douze pages, imprimé sur papier de Hollande, qu'il m'a fait l'honneur de me dédier, et qui est intitulé ainsi : Le Paradis des Gens de Lettres, selon ce qui a été vu et entendu par Charles Asselineau, l'an du Seigneur MDCCCLXI. Dans un pays fertile, aux villes opulentes et aux nobles et riants paysages, les Gens de Lettres accomplissent leurs fonctions, entourés de l'estime et de la reconnaissance de tous, tantôt écrivant, dictant à des presses qui d'elles-mêmes impriment et corrigent le texte, ou assis à des festins et causant joyeusement avec leurs amis, tandis qu'au dehors les hommes chantent et célèbrent leurs louanges; ou se promenant avec de jeunes belles, vivantes images de leur génie, que leur pensée diversifie et transforme, et la nuit servis par des secrétaires-Sylphes lisant et notant avec soin, pour qu'elles puissent être utilisées au réveil, les pensées qui naissent et se développent dans le cerveau toujours en travail des Gens de Lettres endormis.

— « Que saurions-nous sans vous? — Sans vous, tout nous serait ombre et ténèbres... — A vous nos plus beaux fruits et nos meilleurs vins! à vous les prémices de nos troupeaux et la primeur de nos récoltes! Savourez-les avec délice et digérez-les en paix. Et demain nos bras ouvriront de nouveau la terre pour y déposer la semence nouvelle; demain nos mains cueilleront de nouveaux fruits et des fleurs plus belles; demain nous foulerons encore les fruits spiritueux de la vigne, et nous répandrons le sang le plus pur de nos troupeaux. » C'est ainsi qu'on

parle aux Tiens de Lettres dans ce pays à qui tous les autres devraient ressembler, et où s'inclinant devant eux avec les démonstrations du plus humble respect, un directeur de Revue « qui n'a qu'un œil, comme pour exprimer la concentration de sa vigilance et de son énergie sur un but unique, » et trois frères libraires leur offrent humblement en guise d'hommage des liasses de papiers transparents ornés d'une vignette bleue... qui sont une monnaie du pays.

En tête de ce délicieux poème en prose est placé un Frontispice que Charles Asselineau avait luimême dessiné, et que Bracquemond avait spirituellement gravé à leau-forte, sans lui ôter rien de sa grâce ingénue et de sa naïveté maladroite. Au fond, sous un ciel où brillent le croissant de la lune et quelques lointaines étoiles, apparaissent les blanches façades et les toits aigus de la ville paradisiaque, derrière un rideau d'arbres dont les feuillages sont exprimés par les plus amusantes hachures. Sur le devant de la scène, un petit Asselineau en habit noir, sans chapeau, est guidé par un Ange vêtu de blanc, lumineux et ouvrant ses grandes ailes, qui lui indique le chemin de la Ville. Le petit Asselineau, plein de sérénité et de foi, n'est nullement étonné de voir cet Ange, et trouve tout naturel d'être guidé par lui vers le palais où la copie se paye très eher, tant il avait confiance dans cet avenir, selon lui légitimement réservé aux Gens de Lettres !

Comme le prouve ce dessin capricieux, le Dante du paradis littéraire possédait le talent inné du dessinateur, ainsi que l'ont eu quelquefois d'autres écrivains et poètes, et entre autres, au plus haut degré, Hugo et Baudelaire. Une de ses plus curieuses fantaisies se trouve dans le rare album publié en 1874 par l'éditeur Jules Rouquette, et intitulé : Sept Des-

sins de Gens de Lettres, MM. Victor Hugo, Prqsper Mérimée, Edmond et Jules de Goncourt, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Charles Asselineau, facsimilés par M. Ar/laiis Bouvenne; texte de MM. Charles Asselineau, Philippe Burty, Alexis Martin, P. Malassis, Maurice Tourneux.

Asselineau était certes un trop fin littérateur pour ne pas admirer beaucoup les poésies de Sainte- Beuve, avec leur recherche souvent tourmentée et leurs nuances infinitésimales; cependant il ne pouvait quelquefois résister au plaisir de railler certaines ellipses démesurées, que le célèbre critique rectifiait et complétait par des notes explicatives ; comme par exemple dans ce vers : « Vous lisez tout, Fauriel et Gaulois », qu'une note placée au bas du texte élucide en ces termes : «L'Histoire de la Gaule méridionale par M. Fauriel. » Or, Asselineau était particulièrement tourmenté par une des Poésies de Joseph Delorme, intitulée : Vœu, où, dans les deux premiers vers, Sainte-Beuve, par un emploi vertigineux de la Synecdoque, prend la partie pour le tout, avec une audace véritablement stupéfiante : «Pour trois ans seulement, oh! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir. . . »

Prenant malgré lui dans son sens propre cette image exaltée, il ne pouvait s'empêcher de voir cet œil tout seul dans ce lit, si bien qu'à la fin, cette obsession prit corps, se réalisa matériellement et devint un dessin excessif, d'un enfantillage amusant et féroce, celui-là même qu'a fac-similé M. Aglaiïs Bouvenne. On y voit un lit primitif, dont le lambrequin est figuré d'une façon initiale et cursive, et dont le fond est plein d'ombre et de nuit, tandis que les draps et les couvertures traînantes, sous lesquels s'ébauche vaguement la figure d'une urne indécise, sont inondés d'une vive lumière. Devant le lit est

placée une table antédiluvienne, taillée avec une hache de silex, qui supporte la jatte pleine de lait, et au beau milieu de l'oreiller, I'œil, le terrible ceil, avec sa sclérotique noire comme l'enfer, et ombré selon la formule enseignée parles maîtres de dessin, se reposé noblement, comme excédé et las d'avoir consciencieusement joué et rejoué delà prunelle .Du fond de la Chambre, un petit Sainte-Beuve coiffé du bonnetdevelours,faiten deux traits de plume, extasié, ironique ,furtif, effroyablementressemblant, s'avance les deux bras tendus, évidemment perplexe, et ne sachant lequel il doit fêter d'abord, du lait pur ou de I'œil noir! Et le tout enjolivé de fouillis, de paraphes, d'ornements graphiques, destinés à faire comprendre que le dessin a été griffonné par un homme de plume, qui toujours tenait entre ses doigts une plume — pour écrire!

Je ne puis terminer ces notes rapides sans parler d'une passion qui brûla mon cher ami Asselineau. Toute sa vie, il fut amoureux de la Bibliothèque Mazarine, comme les héros des contes de Fées sont amoureux de leurs princesses! En attendant l'autre paradis tel qu'il l'a vu et décrit, il regardait cette Bibliothèque amie et silencieuse comme le vrai paradis des Gens de Lettres, et du moins sur cette terre affairée et turbulente, il n'en voulait pas d'autre. Ce qui mit longtemps obstacle à son désir effréné, c'est qu'à la Bibliothèque Mazarine, il n'y a jamais de place vacante, car les bibliothécaires y sont si heureux qu'ils s'abstiennent de mourir, et vivent indéfiniment. Là, dans cet endroit noble et magnifique, où •les salles richement vêtues de bois sculptés sont ornées de tables aux pieds dorés faites des marbres les plus rares et supportant des bustes antiques, on n'a affaire qu'à de vrais travailleurs muets et bien élevés, et on est de service une fois par semaine,

avec la faculté de se faire remplacer. Au bout de quelque temps écoulé, l'Institut vous loge gratuitement dans un appartement spacieux, et souvent vous donne encore une clef de la bibliothèque pour y aller prendre des livres, et un cabinet isolé de l'appartement, des bruits du ménage, d'où vous voyez le grand Paris, les Tuileries, le Louvre, la verte Seine; enfin, c'est l'idéal! Yoilà pourquoi, voyant patiemment passer les royautés, les empires et les républiques, Asselineau continuait à poursuivre son irréalisable rêve.

Certes, ses travaux d'érudit, ses infatigables recherches, lui avaient mérité une position supérieure à celle qu'il ambitionnait ; souvent les ministres le firent venir, le pressèrent d'accepter un honorable emploi dans quelque autre Bibliothèque ; mais Asselineau tint bon, préféra entrer comme surnuméraire à la Mazarine, si bien qu'on le vit faire son noviciat avec une barbe blanche d'ancêtre. Cependant, comme tout arrive, il finit par être nommé bibliothécaire; il émargea, marcha enfin dans son rêve étoile, et toucha cinquante francs par mois. Peu de temps après, éclata la guerre; Asselineau n'eut pas même l'idée de se soustraire au devoir de veiller sur les colléetions, sur les chers livres, et d'emballer, et d'enfouir les exemplaires précieux. Sa conduite fut mal jugée par un de ses chefs qui n'avait pas cru devoir rester à Paris, et qui même, à cette occasion, traita un peu Asselineau de communard. Lui, grands Dieux ! qui, en fait de politique, avait les mêmes idées que moi, c'est-à-dire pas du tout d'idées, et se bornait à appartenir au parti.. . romantique ! Cette fois, il aima mieux abandonner la lutte, céder aux Anges de la mort, et. renoncer à une vie où on l'accusait d'avoir voulu être autre chose qu'un homme de lettres.

Car de cette noble profession il acceptait tout, le ridicule comme la gloire, et il avait fait graver sur

son cachet un petit âne (asellinus) avec cette fière devise : Arceo voce leones. Mais, ô cher ami, quelle belle place vous était réservée sans doute, et comme vous avez dû être accueilli par un gracieux Renduel et par un Buloz idéal, en arrivant dans le Paradis des Gens de Lettres !

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