MERY
Ceux qui n'ont pas connu Méry devineraient difficilement à quel point il fut quelque chose d'inouï et de fabuleusement original. Certes, il y a, et en grand nombre, des écrivains et des artistes qui ne sont pas des envieux ; mais quel bon ouvrier, souvent méconnu et malmené par les négriers de la pensée humaine, pourrait affirmer qu'il n'a pas senti un douloureux pincement au cœur lorsqu'il a vu l'infidèle Renommée couronner de fleurs des imbéciles, et baiser éperdument le Bottom à la tête d'âne? Et allons plus loin ; pourquoi ces euphémismes? Nous avons tous connu un auteur dramatique d'un génie fougueux et d'un grand cœur, qui disait naïvement : « C'est plus fort que moi ; je ne puis pas assister au succès d'un autre. Lorsqu'à une première représentation d'un de mes confrères, j'entends éclater les applaudissements, il faut que je me sauve, que je m'enfuie, que je m'évade. Alors, je monte à cheval, je m'en vais comme un fou à travers la campagne, emporté par un galop furieux; j'ai besoin de me sentir le visage coupé en deux par la bise et flagellé par les branches d'arbre ! » L'écrivain dont j'évoque le souvenir obéissait-il ainsi à une passion basse et vile? Non, sans doute; mais aimée d'une certaine façon, la Muse devient alors
une vraie femme, qui ne peut caresser un autre que vous sans vous faire saigner le cœur. Et dans un tel désordre de la pensée, qui peut dire où finit la souffrance et où commence la haine?
Il faut bien le reconnaître : tout artiste se laisse mordre par la jalousie dans certaines circonstances données; or, jugez si Méry pouvait passer pour être un être unique dans le troupeau des hommes, puisqu'il était précisément ce qu'on pourrait nommer : le contraire d'un envieux ! Et ce n'est pas assez dire. Une belle œuvre le charmait, l'enchantait, le rendait personnellement heureux, comme s'il l'eût faite luimême.
Une mauvaise aussi ! Mais ceci demande à être expliqué. Doué d'un génie tellement créateur que, pareil aux doigts du Phrygien Midas, il transformait tout en or, il voyait les œuvres non telles qu'elles étaient, mais telles qu'elles devaient et qu'elles auraient pu être. Pas de drame si bête qui, sa donnée étant admise, ne deviendrait sublime s'il était refait par Shakespeare ; eh bien ! l'imagination de Méry était ce Shakespeare, qui changeait la boue en diamants et avec les vils cailloux faisait des saphirs et des esearboucles. Aussi pâmait-il d'admiration, et cela sincèrement, sans affectation ni paradoxe, devant le roman le plus inepte et le plus plat des vaudevilles. Immédiatement, par une opération spontanée et inconsciente de son esprit, il trouvait l'idée que l'auteur aurait pu, ou désiré, ou voulu avoir; il dégageait le squelette engagé et muré dans l'argile ; puis, ce squelette trouvé et remis sur ses pieds, il lui redonnait les muscles, le sang, les organes, les nerfs, la peau frémissante, l'ondoyante chevelure, et sur sa nudité jetait les pourpres, les étoffes de soie, les broderies bariolées et tous les joyaux de son éblouissante fantaisie.
Imaginez un insatiable don Juan qui aurait reçu de quelque enchanteur le don de pouvoir transformer et muer les plus laides femmes, les souillons, les Gothons, les marîtornes en Cléopâtres et en Hélènes, et voyez quel harem de princesses il se composerait facilement, en fouillant au hasard dans le tas des coureuses déguenillées et des rouleuses qui ramassent des clous dans le ruisseau! Tel était Méry, embellissant les monstres au moyen de la magique baguette qu'il tenait dans sa main insouciante. Et où cette faculté produisait vraiment des résultats prodigieux, c'est quand il faisait un feuilleton de théâtres, ce qui lui arriva à plusieurs reprises, car il a exercé tous les métiers littéraires. Les pièces y apparaissaient belles, étonnantes, singulièrement originales, amusantes et poétiques, et il n'y avait pas à douter, puisque le critique vous les racontait par le menu: seulement, sans le savoir, il les avait inventées. Un jour, lisant dans le feuilleton de Méry le prétendu récit d'une comédie dont j'étais l'auteur, j'en admirai la gaieté, la grâce, la folie imprévue, l'heureux délire, et je me dis aussitôt : « Ah! quel malheur que cette comédie-là ne soit pas vraiment celle que j'ai faite! » Même j'avais bien envie de recommencer la mienne d'après l'empirique récit du maître: seulement, je compris tout de suite que la pièce étant enfin trouvée, il manquerait encore Méry pour l'écrire!
Naturellement, il s'amusait beaucoup au spectacle, puisqu'il y voyait ce qui n'y était pas. Mais il s'y amusait surtout au cœur de l'été, alors que les pieds se moulent dans l'asphalte liquéfié et fondu, car il était frileux comme un chat ou comme un lion. Par un brûlant et abominable soir de juillet, où mon métier absurde m'emprisonnait au balcon du théâtre de l'Ambigu à moitié vide, je bâillais à me décrocher
les mâchoires, en écoutant un drame également dépourvu de tète et de queue, lorsque me retournant pour échapper, ne fût-ce qu'une seconde, à cet assommant spectacle, je vis Méry qui, au contraire de moi, semblait ravi et parfaitement heureux. — «Ah! cher enfant, me dit-il de sa voix gaiement sombre et toujours enrouée, le bon temps pour venir au spectacle! >: Et en regardant ses prunelles amies et son bienveillant sourire, je vis bien qu'il ne se moquait pas de moi. Tandis que j'étouffais dans mes légers vêtements, il avait au cou un épais cache-nez, et par-dessus sa redingote bien fermée et boutonnée, il croisait voluptueusement un lourd manteau doublé de velours.
A l'entr'acte, il me prit le bras et, m'emmenant faire un tour de foyer, il me parla de la pièce que nous étions en train de voir et il se mit à me la raconter avec un lyrisme débordant. — « Ah ! me dit-il, quel beau drame ! » Et il avait tout à fait raison. Le drame, tel qu'il me le racontait, était en effet superbe, et n'avait qu'un tort, si c'en est un, celui d'avoir été entièrement construit par Méry, sur la donnée absurde imaginée par monsieur... Trois-Étoiles. Le dénoûment qu'il inventa, — car bien qu'on n'eût encore joué que le troisième acte, il parlait du cinquième comme d'une vieille connaissance, — était d'une telle puissance tragique et d'une originalité si hardie, qu'après le lui avoir entendu expliquer, je ne voulus pas rentrer dans la salle et connaître celui de... Trois-Étoiles. Dans mon feuilleton, je mis carrément ce dénoûment de Méry, bien persuadé que lui ne se le rappellerait pas, et en imaginerait un autre pour son propre feuilleton.
Mais enfin, d'où lui venaient cette sérénité, ce manque d'envie, cette surhumaine et miraculeuse indulgence? De ceci, qu'il ne connaissait ni la peine,
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ni les affres et les souffrances du travail, ni les joies de l'enfantement douloureux. Il n'attachait aucun prix à ses œuvres, parce qu'elles ne lui coûtaient rien, et il admirait les œuvres des autres, avec l'ardente sympathie d' un homme qui ne tient pas du tout aux siennes. Le Soleil, l'Apollon l'avait fait poète de la manière la plus absolue ; il pensait et parlait naturellement en vers, comme Ovide, et il avait dans l'esprit l'azur de son ciel méridional, la gracieuse ondulation des flots verts et bleus, l'intensité de la chaude lumière, et des milliers et des milliers d'images plus innombrables que le fourmillement des astres dans le ciel étoile. Il ressemblait à ces paradis des pays féeriques ou le laurier et l'acanthe poussent dans les chemins, aussi longtemps qu'on ne les arrache pas; s'exprimer en vers, c'était pour lui comme respirer ; et il n'était pas plus orgueilleux de ses vers qu'un oranger succombant sous leur poids n'est orgueilleux de ses pommes d'or.
Il vécut de la poésie, on se rappelle avec quel éclat; et lui si spirituellement laid, avec cette barbe hirsute qui évidemment était, non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid, il poussa le manque de jalousie jusqu'à travailler et à vivre avec Barthélémy, qui était d'une beauté rare, et dont la tête apollonnienne, lumineuse, divine, ne le cède en rien à celle de Byron. Rien n'est plus amusant que de voir en tête des premières éditions de leur œuvre commune leurs deux portraits de jeunesse. Barthélémy ressemble à un jeune dieu solaire, et Méry à un vieux fleuve, abandonné et gelé dans sa barbe de pierre.
Ce qui l'aidait bien aussi à travailler sans effort, c'est qu'il savait les langues, notamment le latin, non pas un peu, mais tout à fait, et que, doué d'une mémoire sans égale au monde, il se rappelait le
texte complet de tous les auteurs, depuis le premier mot jusqu'au dernier. C'est la mode à présent de mépriser les études classiques et de ne demander de conseils qu'à la nature ; mais, contrairement à ce que se figurent les révoltés naïfs, la nature ne sait pas de mots ni de tournures de phrases, et par conséquent ne peut pas nous en enseigner. Connaître vraiment à fond Homère et Pindare, et Ovide, Virgile, Horace, Lucrèce, Juvénal, Cicéron, Tacite, avoir pu lire Xénophon et Platon après les grands tragiques, n'est-ce pas avoir emmagasiné tous les mots et toutes les images qui existent, et s'être rendu capable de parler de tout, sans chercher l'expression rebelle? Méry, par-dessus le marché, avait étudié les sciences et lu tous les voyages, ce qui lui permit d'inventer dans ses romans l'Inde et la Floride, et il put reconstituer l'histoire de Ponce- Pilate, comme s'il en avait été le témoin oculaire.
Je l'ai dit, il avait vécu de la poésie, changeant des alexandrins en pièces d'or, ce qui est un miracle autrement rare que de faire de l'or dans un creuset. Mais lorsqu'on lui apprit que la poésie n'était plus à la mode et qu'il s'agissait maintenant de faire des romans et des pièces de théâtre, il en fit, aussi facilement qu'il écrivait des poèmes, et sans même soupçonner qu'il y eût à cela une difficulté quelconque. Il avait le don d'inventer, de transfigurer, de voir les choses dans une coloration intense, et de plus il connaissait tous les procédés et tous les moyens d'expression ; quel obstacle eût pu l'arrêter ?
Ce problème qui tourmente tous les auteurs dramatiques et tous les poètes : Est-il possible d'écrire en bons vers une comédie moderne dont les personnages portent l'habit noir ? Méry le résolut, sans même avoir songé à se demander s'il existait,
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et en écrivant pour l'Odéon Le Paquebot et L'Univers et la Maison, trouva une forme de comédie moderne en vers, précise, amusante, infiniment comique, où la Rime, tour à tour tendre et folle, bouffonne et sublime, mène l'intrigue et joue le premier rôle. Le succès de ces pièces fut très grand ; mais le bon Méry, qui n'attachait à- tout cela aucune importance, ne songea nullement à battre la grosse caisse à propos de ses triomphes dramatiques, et ils furent oubliés, même et surtout par les directeurs qu'il avait servis, et par les acteurs devenus plus tard célèbres qu'il avait tirés du néant et mis en lumière.
Il donna aussi à ce même Odéon des œuvres purement poétiques d'une grande beauté, et entre autres la traduction de l'admirable drame indien du roi Çudraka. Le Chariot déterre cuite, qu'il écrivit en collaboration avec Gérard de Nerval. Cette merveille de poésie produisit une vive et profonde impression, mais ne fit pas d'argent; ce qui, ainsi qu'on va le voir, fut pour le poète un véritable sinistre. On sait que le bon et doux Gérard, quoique sachant tout, vivait dans le rêve et ne se figurait pas la vie brutale comme elle est. Méry, qui poussait jusqu'à la superstition le respect de la liberté humaine, n'eût voulu, pour rien au monde tourmenter les illusions de son ami et meurtrir leurs tremblantes ailes. Comme un public de savants, de professeurs, d'écoliers, de femmes, qui fait des célébrités bien plutôt que des recettes, applaudissait Le Chariot avec enthousiasme, Gérard, émerveillé et grisé par les bravos, fit à Méry le raisonnement suivant :
— « Notre pièce, lui dit-il, est assurément plus belle que celle de d'Ennery. dont on parle tant, et qui fait venir tout Paris à l'Ambigu!
— Assurément, dit Méry.
— Eh bien! reprit le poète de La Bohême galante,
la pièce de d'Ennery lui a déjà rapporté cent mille francs; par conséquent, nous pouvons bien compter sur deux cent mille.
— Gela ne lait aucun doute, fit Fauteur de La Villéliade. »
Encouragé par cette approbation, Gérard jeta le masque. ïl pensait qu'il serait tout à fait à propos d'offrir quelque joyau h la comédienne qui avait bravement combattu pour eux, et il proposa de le demander à un orfèvre chez qui Méry avait un crédit assez solide.
Hélas! l'invincible rimeur ne partageait pas les enfantines illusions de son frère en poésie ; mais le détromper, c'eût été piétiner sur son rêve; aussi alla-t-il bravement chez le joaillier. Là, Gérard choisit un joli bracelet de quinze cents francs, et vainement Méry, qui se reprocha bien vite sa cruauté, essaya de murmurer que ce souvenir coûtait peutêtre un peu cher.
— « Oh! dit Gérard suffoqué, sur deux cent mille francs ! » Inutile de dire que le bracelet ne fut jamais remboursé par les droits d'auteur du Chariot, et que Méry dut le payer, comme tout se paye, en faisant de la copie. Mais il la faisait si facilement : que de volumes entassés les uns sur les autres, tous éblouissants d'imagination et de verve, et écrits avec la savante recherche d'un styliste qui mettrait un mois à polir et achever une page !
Ah ! le poète était loin de la promesse que sa mère à son lit de mort lui avait demandée, et qu'il avait faite! Il avait alors dix-huit ans; sa mère, vraie Phocéenne, pleine de défiance contre les barbares, lui fit jurer qu'il n'apprendrait jamais le français. Méry se désolait parfois, malgré la gloire venue, d'avoir manqué à ce serment ; j'estime qu'il y avait été infidèle bien moins qu'il ne le croyait, car il
avait appris, non pas le vrai français de l'écrivain, si pénible à travailler , qui plus tard devait ruiner Balzac en frais de correction et faire verser à Flaubert des larmes de sang. Son français à lui, gai, poétique et baigné de soleil, était une langue d'improvisateur, facile et rapide comme un murmure de ruisseau sur les cailloux ou comme un chant d'oiseau: il était né harmoniste, et sans nul effort trouvait les énergies et les caresses du son et les rythmiques entrelacements des syllabes sonores.
Quant à sa mémoire, elle était improbable, vertigineuse et folle. Non seulement il bavait par cœur tous les auteurs latins, mais il pouvait aussi les réciter en commençant par le dernier mot d'un chant ou d'un chapitre, et en finissant par le premier; ou en sautant un mot sur deux, ou en sautant des mots en zig-zag. en losange, et comme on voulait, de façon à former des dessins compliqués et bizarres.
Ayant lu et dévoré les bouquins scientifiques comme tout le reste, il pouvait à l'instant même et sans préparation aucune improviser une étude, une monographie, une histoire complète, même sur un sujet idéal et purement chimérique, ainsi que le prouve une très curieuse anecdote racontée il y a bien longtemps par Jules Lecomte.
C'était à un dîner chez madame Delphine de Girardin. Comme la conversation était tombée sur l'histoire naturelle, Balzac, qui aimait à étonner les gens, s'amusa à nommer .d'un nom qu'il forgeait) un prétendu animal, qu'il supposait devoir être connu de tout le monde, et qui n'avait jamais existé que dans son imagination. A sa grande joie, il vit un profond étonnement se peindre sur tous les visages. Mais au contraire, Méry, qui prit son air bonhomme, parut être surpris de la surprise des autres convives. — « Comment, fit-il, avec un air de par-
faite bonne foi, vous ne connaissez pas le...» (Suivait le nom de l'animal inventé par Balzac !)
Puis aussitôt, avec force citations de Pline, de Buffon, de Cuvier, il raconta les mœurs, l'histoire, la physiologie du petit animal, et nombre d'aventures de voyageurs auxquelles il avait été mêlé ; il dit sa naissance, ses luttes, sa mort, et trouva le moyen d'intéresser tout le monde à ses amours, dont le récit arracha des larmes.
Quelquefois, la curiosité étant excitée au plus haut degré, on l'interrompait pour lui demander un éclaircissement, pour lui adresser une question, et Méry répondait immédiatement, sans hésiter, sans chercher même une seconde, ne manquant jamais à citer sur le point dont il s'agissait les opinions des divers naturalistes, dont il récitait, ou pour mieux dire improvisait des pages entières. Quand on se leva de table, Méry, qui déjà pensait à autre chose, se sentit tout à coup tiré parle bras.
— u Ah ça! lui dit Balzac stupéfait, «'/existe donc?
— Pourquoi pas? fit Méry en souriant, Rastignac et de Marsay existent bien ! »
J'ai dit que Méry voulait, pouvait et savait tout admirer ; cependant, il y avait deux hommes envers lesquels il se montrait de la plus inexcusable injustice : c'étaient Racine et surtout Meyerbeer. Habitué, lui, à produire comme la nature féconde, qui, sans y songer, prodigue ses plantes, ses feuillages, ses fleurs, ses fruits, et les mille formes variées et diverses d'elle-même, il ne pouvait consentir à la préméditation et aux précautions presque bizarres avec lesquelles l'illustre maître enfantait la moindre parcelle d'un chef-d'œuvre. Toutefois, Méry était trop artiste pour ne pas comprendre le génie du musicien allemand; j'imagine que ce qu'il haïssait surtout en lui, c'était la poésie de monsieur Scribe.
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Les énormes machines construites sur un quiproquo puéril, qu'on peut crever d'un coup d'épingle, excitaient en lui une vigoureuse hilarité, et il ne pouvait du tout prendre au sérieux ces monuments en baudruche. Mais surtout le don de ne pas rimer, que le célèbre librettiste posséda à un degré si éminent, semblait extraordinaire à un homme pour qui rimer était tout aussi naturel que de respirer. Scribe lui faisait l'effet d'un monstre étonnant, servi par un organisme embryonnaire, et il ne pouvait s'empêcher de regarder un peu comme son complice lyrique le grand musicien qui a scandé d'une manière si étrange : J'attendais les ordres de madame, et : Je la confondais presque avec ces demoiselles !
En ce qui concerne le divin Racine, que pour ma part j'ai toujours adoré, je pense que Méry était outré de la platitude avec laquelle les sots admirent spécialement dans son œuvre les chevilles, les faiblesses dont nul poète n'est exempt, et surtout le galimatias particulier à son temps, dont il ne saurait nullement être responsable, les feux, les nœuds, les princes déplorables, et toute cette friperie dont nous devons, en fils très pieux, détourner nos regards.
Il en voulait non pas à Racine, mais aux raciniens, aux pédants, aux professeurs, [Marchands de grec, marchands de latin, cuistres, dogues...) qui s'extasient sur sa manière de tousser et de cracher. C'est contre eux. et non contre l'harmonieux chanteur d'Esfher. qu'il se livrait à des farces d'ailleurs absolument répréhensibles. feignant par exemple tous les dégoûts de la pudeur offensée lorsqu'il entendait le vers fameux : Le peuple saint en foule inondait les portiques. Mais surtout le récit de Théramène. qui n'a d'autre tort que de charmer démesurément les marchands de soupe, était la cible de ses plus cruelles plaisanteries, et il ne tarissait pas en
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railleries ironiques sur ces poltrons de gardes qui fuient sans s'armer d'un courage inutile, et abandonnent leur jeune maître, dévoré par un thon.
Il y avait à l'Odéon un pauvre jeune comédien dont le nom très réel avait par trop l'air d'un pseudonyme, car il se nommait Rohan, sur son acte de naissance comme sur l'affiche du théâtre. Fou d'amour pour la poésie, pour les génies, pour Shakespeare, ce pauvre garçon, après avoir représenté l'Ombre dans Hamlet à la Porte-Saint-Martin, avait ensuite joué le personnage même d'Hamlet dans quelque banlieue ; il était de ceux qui adorent fiévreusement la Muse, sans pouvoir guère espérer autre chose que de rester inconnus et de mourir de faim. Naturellement, sa passion pour les chefsd'œuvre avait suffi pour le faire mal noter; car quel directeur comprend autre chose que L'Anglais ou le fou raisonnable, La Brouette du Vinaigrier et les comédies de Picard? Cependant, un jour d'été qu'il faisait très chaud, que tous les Parisiens étaient à la campagne, et que la salle de l'Odéon avait beaucoup de chance de rester vide, le directeur permit à Rohan de jouer Théramène, sans doute pour le souffleur et pour les médaillons des grands hommes peints sur le plafond. Éperdu, ne se sentant pas de joie, marchant dans son rêve étoile, le comédien, avant d'entrer en scène, errait dans un corridor, en disant à haute voix le cher, l'illustre récit classique, s'enivrant de coimes menaçantes et d'écaillés jaunissantes, et se donnant plus de mal assurément que ne s'en étaient donné au plus fort de l'action les compagnons du malheureux Hippolyte.
Méry justement passait là. — « Tiens, dit-il à Rohan, vous dites encore le récit de Théramène de cette façon-là?
— Mais, monsieur, fit le comédien, aussi naïf que
zélé, est-ce qu'il y a une autre façon de le dire?
— Quoi! mon cher enfant. l'ignorez-vous? reprit Méry. Au fond, Racine détestait Louis XIV. et il ne négligeait jamais l'occasion de dire au Roi-Soleil de dures vérités, témoin ces vers de Britannicus où il lui reproche ses goûts de cabotin et de cocher, car c'est évidemment à lui qu'il pensait lorsqu'il accusait Néron d'exceller à se donner lui-même en spectacle aux Romains. Seulement, vous le comprenez, comme on ne lutte pas ouvertement contre le pot de fer. il était souvent forcé de déguiser sa pensée sous des voiles, devenus transparents pour nous. Aussi le. récit de Théramène. tel qu'il l'avait écrit, était une amère satire du règne : pour n'être pas emprisonné ou chassé, il fallait détourner les chiens! Que fit Racine? Il retourna sa tirade comme un gant, la commençant par le dernier mot et la Unissant par le premier : de la sorte Louis XIV et ses courtisans n'y virent que'du feu. Mais nous, pour la retrouver dans son intégrité, nous devons exécuter le travail contraire, et c'est à quoi les bons comédiens ne manquent pas, aujourd'hui que nous avons secoué le joug de la tyrannie.
— Quoi! dit Rohan stupéfait, en commençant par le dernier mot! se peut-il?
— Jugez-en vous-même. » dit Méry, qui alors avec une volubilité méridionale se mit à déclamer tragiquement, en le retournant de la queue à la tète, le récit de Théramène. qui écorché par lui de la sorte, semblait avoir un sens, tant le poète savait communiquer même aux choses absurdes la flamme intense qu'il portait en lui!
Rohan se confondit en remerciements. Il n'avait qu'un regret, celui de n'avoir pas connu plus tôt le vrai récit de Théramène. mais désormais il se proposait bien de regagner le temps perdu. Justement, son directeur, en train d'être généreux et prodigue,
de jouer au Rothschild et d'attacher ses chiens avec des saucisses, consentit à donner encore Phèdre le dimanche suivant. Ftohan n'eut rien de plus pressé que de copier le récit de Théramène, en commençant par le dernier mot du dernier vers pour finir par le premier mot du premier, et avec rage apprit par cœur cette bizarre extravagance. Il lui semblait bien que de la sorte les vers n'avaient plus le rythme et la mesure voulus, et ne rimaient pas ensemble: mais comme il avait la foi, il se contraignit à les trouver bons, et c'est avec une joie féroce qu'il découvrait à chaque mot des attaques contre LouisXIV. dont la violence lui faisait dresser les cheveux sur la tête. Le dimanche soir venu, il était toujours dans son corridor etu au moment d'entrer en scène, déclamait toujours le récit, mais cette fois à l'envers, et il n'eût pas manqué de le servir de la sorte aux spectateurs, si le bon Méry ne fût survenu à temps. « — Mon cher enfant, dit-il au comédien, c'est parfait ainsi, mais le moment n'est pas venu, et cette fois encore il faut dire le récit comme à l'ordinaire, à la vieille mode!
— Pourquoi cela? demanda Rohan.
— Voilà, fit Méry. A la veille des élections, le gouvernement craint des émeutes, et il a eu vent d'une conspiration organisée dans l'ombre. Certes le récit que vous vouliez dire est le bon, et vous étiez dans votre droit; mais il faut tenir compte des circonstances, et en vous obstinant à rétablir le vrai texte, vous pourriez faire verser des flots de sang!
— Ah! » dit Rohan, attrapé comme un enfant à qui on ôte son gâteau de la bouche, au moment où il va le manger. Méry avait eu pitié de cet acteur plein de bonne volonté, et n'avait pas voulu l'envelopper dans sa haine contre les cuistres raciniens. A la Comédie-Française, où le public amené par les che-
mins de fer vient par ton aux représentations classiques, n'écoute pas ce qu'on y raconte, et s'en soucie autant que Gobseck d'un air de flûte, il eût pu mener la plaisanterie jusqu'au bout, et laisser dire à Rouan le récit retourné : il est probable que personne ne se serait aperçu de cette interversion farouche. Mais à l'Odéon, où il y a des professeurs, des lettrés, des savants, des hellénistes, les choses auraient pu mal tourner, et il eût été imprudent d'y traiter la poésie de Racine comme la culotte du roi Dagobert.
Le dépit de Méry contre la tragédie représentée était surtout une impression de Marseillais frileux, et il éprouvait une impression glaciale, que je partage, en voyant toujours vides les quatre derniers plan? de la scène, où il ne se passe rien, où personne ne passe, et où les gardes eux-mêmes et Corasmin ne consentent jamais à remonter, même dans les occasions les plus graves, comme s'ils étaient sûrs d'y attraper l'onglée.
Comme l'a admirablement dit Roqueplan, une pièce de théâtre est inséparable des conditions matérielles dans lesquelles elle a été représentée à l'origine. Pour les acteurs de la tragédie, ces diseurs de belles paroles qui dans des scènes à deux personnages égrènent le brillant collier de la poésie, les seigneurs assis sur la scène formaient un fond magnifique, avec leurs habits jaunes, bleus, roses, écarlates, leurs cordons et leurs ordres, fond bien tristement remplacé par le décor vide et funèbre ; emplissez la scène de ce que vous voudrez, mais emplissez-la de quelque chose, car l'art, comme la nature, a horreur du vide!
Au temps où Racine écrivit ses tragédies, l'habileté du poète consistait à laisser le plus longtemps possible en scène les deux acteurs, qui ne pouvaient
sortir sans déranger tout le monde. Mais à présent qu'ils n'ont plus personne à déranger, if est impossible de comprendre pourquoi ils restent là figés et immobiles. Et, ce qui juge la question en dernier ressort, c'est qu'en les voyant s'agiter au milieu de ce désert où l'éclat des rimes et la sonorité des vers se perdent dans les trous noirs, on a froid!
Méryne voulait pas avoir froid. Ç'estla seule chose au monde à laquelle il était bien décidé, et c'est pourquoi il fuyait comme la peste tout ce qui peut, à un moment donné, causer une impression de froid, notamment le mauvais vin, qui vous brûle d'abord pour vous glacer ensuite. Sa vie souvent tourmentée, mouvementée, livrée aux hasards du caprice, reposait sur une base solide, qu'il avait construite et qu'il conservait avec le plus grand soin.
En effet, il s'était acquis, et il garda toujours, au milieu des événements les plus imprévus, deux amis sérieux, l'un en Bordelais, l'autre en Bourgogne, qui chacun lui envoyaient tous les ans une pièce de vin sans défaut et sans tare, fait avec du raisin et du soleil, et ainsi armé, il croyait avec raison pouvoir lutter contre la civilisation ! D'ailleurs, il appartenait à la race des grands Parisiens nés en province, qui de Paris acceptent tout, excepté les sophistications, et prétendent manger des choses saines, comme s'ils étaient restés clans leur pays natal, lutte qui demande à ses héros autant de bravoure, de patience et de ruses qu'en dépensaient les combattants de Ylliade.
Exposé à manger par la ville quand ses occupations l'y forcent, le Parisien doit d'abord dompter les restaurateurs, prodige qu'il réalise par l'autorité de son caractère, par une politesse de grand seigneur, et par des pourboires largement prodigués, dont le chiffre prodigieux laisserait tout provincial stupéfait. J'ai pu voir un jour à quel point Méry
possédait cette science, sans laquelle la vie est impossible dans une ville où les poisons des Borgia et ceux de la Brinvilliers peuvent passer pour des mixtures anodines, auprès des sauces que les traiteurs perpètrent quotidiennement avec tranquillité.
Mon regretté ami Pbiloxène Boyer et moi, nous nous promenions tristement sur le boulevard, très troublés par une déconvenue littéraire, lorsque nous fûmes abordés parMéry, qui. avec l'instinct féminin et maternel du poète, devina notre chagrin, et, sans nous interroger, nous consola rien que par le son ami et sympathique de sa voix, et gracieusement nous invita à déjeuner avec lui. 11 nous emmena au café Véron, où j'avais déjeuné vingt fois, et toujours très bien: mais je ne soupçonnais pas ce que pouvait devenir ce cabaret illustre, lorsqu'on s'y efforçait de plaire à un hôte dont les décisions faisaient loi. Je remarquai d'abord qu'en entrant Méry ne demanda rien, ne commanda rien. Spontanément on nous mena au cabinet le mieux situé et le plus gai, et on nous servit les nourritures que le maître de la maison jugea le plus dignes d'être offertes à un tel connaisseur. C'étaient des viandes comme les bouchers les gardent soigneusement pour eux quand ils les trouvent, et les mangent en secret, les portes fermées; un dessert de fruits vivants, savoureux, fraîchement cueillis, et le reste à l'avenant. De ce festin, je me rappelle entre autres choses un maquereau à la maître d'hôtel, qui en fut le premier plat, et qu'à sa taille gigantesque on aurait pris volontiers pour Léviathan. Sa laitance prodigieuse aurait suffi à rassasier les naufragés du radeau de la Méduse, et si l'impossible auquel chacun y est tenu n'était pas le fond même et l'unique raison d'être de la vie de Paris, il eût été difficile de comprendre comment on avait pu se procurer un pareil monstre.
MHS SOUVENIRS. 32!
Méry, que la cuisine intéressait comme tous les remueurs d'idées et comme tous les artistes délicats, nous laissa nous extasier sur ce mets digne des Dieux, après quoi il nous dit négligemment qu'on pouvait faire mieux encore. Selon lui, le dernier mot de l'art consiste dans la combinaison suivante : Ouvrir un maquereau œuvé, enlever les œufs avec soin, et mettre à leur place une laitance de hareng: puis recoudre le poisson ainsi préparé, le faire cuire, et le servir sur une maître d'hôtel relevée par un jus de citron. Je n'ai jamais eu l'occasion de vérifier l'excellence de cette recette; car la vie est dévorée par tant de travaux et de soins chimériques et frivoles qu'il ne reste pas de temps pour s'occuper des choses utiles.
Si Méry traitait bien ses amis au cabaret, il les traitait chez lui mieux encore, et sa maison était le paradis de Gargantua, si ce n'est qu'il fallait y affronter la température affectée d'ordinaire à l'éclosion des vers à soie. Les mets y étaient cuits à point, les convives aussi. Un jour qu'on y savourait en bonne compagnie un dîner délicieux, ce régal nous fit songer par antithèse à une autre façon d'être, que les convives réunis là avaient tous connue, et qui consiste à ne pas manger, faute d'argent. A ce propos, Méry nous raconta une historiette de sa jeunesse. Il était dans sa chambrette avec un ami, tous les deux plus naufragés que s'ils eussent été accrochés à une planche pourrie et perdus sur l'immensité des flots; car ils n'avaient pas mangé depuis la veille, et n'avaient pas même à se mettre sous la main une de ces croûtes de pain qui s'ennuient derrière une malle! Seulement, le poète avait à toucher ce jour-là même chez un marchand de musique un billet de cent et quelques francs ; mais cet éditeur ne devait pas être chez lui avant deux heures après midi, et il
s'agissait de vivre, de se traîner jusque-là. Plus les instants s'écoulaient, plus les deux affamés, devenus pâles comme la neige et atteints d'une faiblesse extrême, sentaient que ni l'un ni l'autre n'aurait la force de se traîner chez le marchand de musique. Prendre un fiacre eût été imprudent, car si ce marchand était absent, malgré sa promesse !
Ils se désespéraient donc, lorsque parut un visiteur inattendu. Celui-là non plus n'avait pas d'argent dans sa poche, mais il avait déjeuné, il était valide. Il fut convenu qu'il irait chercher les sous, et que, pour tirer au plus court, il rapporterait tout de suite un pâté respectable et deux bouteilles de vin. Le poète et son ami attendirent leur chargé d'affaires avec une impatience qu'on devine; mais les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent; ce messager ne revenait pas, il ne revint jamais, il n'était pas revenu encore après vingt années écoulées, quand Méry nous conta cette anecdote.
— « Certes, nous disait-il en terminant son récit, j'ai bien compris qu'il a fallu une passion, un coup de folie, une de ces circonstances auxquelles on ne résiste pas, pour que celui qui devait être notre sauveur nous abandonnât ainsi, et je n'ai jamais eu la pensée de lui en vouloir. Mais lui, au contraire, ne m'avait pas pardonné, et vous jugerez de la terreur qu'il m'inspirait, car devenu un personnage important et occupant une très haute situation politique, il ne me rencontrait pas dans les rues sans me foudroyer du regard. Je tâchais alors de me faire tout petit, de prendre l'air le plus indifférent et le plus tranquille du monde ; mais c'était en pure perte que je jouais cette comédie hypocrite, et en voyant la fureur peinte sur le visage de mon irascible commissionnaire, je devinais trop clairement qu'il ne m'absoudrait jamais. »
Personne d'entre nous ne tenta de savoir le nom de l'homme politique dont il s'agissait. D'ailleurs, comme Méry lui-même, nous étions tous persuadés qu'il n'avait pu agir ainsi par méchanceté, et que ses raisons, s'il avait pu les dire, auraient semblé fort bonnes; mais on ne sait jamais les raisons d<j rien, et c'est pourquoi il faut être indulgent en tout état de cause. Méry l'était plus que personne, parce qu'il avait étudié les causes, et qu'avec l'agilité de l'esprit et l'intuition du génie, il comprenait tout. Trait, excepté pourtant l'Académie, qu'il entrevoyait à travers une conception tout à fait enfantine, et dont il ne put jamais se faire une idée bien nette. Quand on le pressait de poser sa candidature, il s'en défendait énergïquement, et par des motifs appartenant à la plus transcendante fantaisie.
— « Non, disait-il, ces académiciens, ce sont de pauvres vieux qui demeurent au bout d'un pont, et qui sont réduits à la plus extrême indigence. » Et il ajoutait de sa bonne voix enrouée et méridionale : « Puisque je peux vivre de mon travail, je ne veux pas les priver de leurs ressources et leur enlever quinze cents francs. En vérité, je me ferais scrupule ! »
Lui qui savait tant de choses et qui merveilleusement avait vu et décrit l'Inde sans y être jamais allé, on l'eût bien étonné sans doute, si on lui avait appris qu'il y a à l'Académie des princes, des ducs, des archevêques et des millionnaires. Sur ce point là. sa compréhension était obscurcie, et je ne jurerais pas qu'il vît une différence bien précise entre monsieur Saint-Marc Girardin comparant Le Roi Léar aux Deux Gendres de monsieur Etienne, et un aveugle sur le pont des Arts, tenant la ficelle tutélaire de son caniche et jouant imparfaitement de la clarinette.