NESTOR ROQUEPLAN
Je n'ai jamais rien vu de plus beau, ni de si beau, à mon sens, que les appartements occupés rue Le Peletier par Nestor Roqueplan, alors directeur de l'Opéra, au rez-de-chaussée du corps de bâtiment qui subsistait de l'ancien hôtel Choiseul. Car dans ce logis véritablement artiste et grandiose, où Nestor avait rétabli les anciennes cheminées colossales et les pendules héroïques de l'hôtel, retrouvées dans les combles, le mobilier, les tableaux, les sculptures, tout le décor, harmonisé et conséquent avec luimême, était dans un parfait rapport avec la noble architecture de ces hautes salles, avec le Parisien qui les habitait, et avec les amis qui recevaient son exquise hospitalité. Je me rappelle le salon jaune, avec sa tenture de damas bouton d'or sur laquelle les tableaux éclataient comme des triomphes; le salon bleu avec son mobilier Louis XIII couvert en damas rouge, dont ce que les menuisiers manquent toujours, je veux dire : les pieds à ligne torse, avaient été complètement réussis, gr£ce à un modèle du temps exactement copié par un ouvrier fidèle, soumis à une austère surveillance.
Là il y avait deux bibliothèques Louis XV blanc et or, deux absolus chefs-d'œuvre! que la sœur de
Roqueplan avait payées cent cinquante francs, et dont les lignes courbes, fuyantes, ondoyantes, insensiblement dégradées, étaient de celles qui étonnent et déconcertent l'art moderne. En effet, lorsque pour les accorder à ces deux merveilleuses armoires, trouvées au fond d'une province, on essaya de commander au meilleur ébéniste connu deux très petits meubles d'un caractère analogue, qu'il fit payer quinze cents francs la pièce, il n'accoucha que de monstres grossiers et lourds, faute d'avoir su retrouver par l'intuition ou, plus simplement, copier la ligne courbe à dégradations insensibles. Mais surtout je revois, comme si j'y étais encore, la sublime salle à manger où j'ai passé des heures si courtes, si bien remplies, si vite envolées, si délicieuses!
C'était une pièce oblongue, dont les deux grands côtés étaient occupés par d'antiques tapisseries des Gobelins, représentant des Dieux, lumineux, superbes, vêtus de pourpre, aux pieds desquels étaient apportés, dans l'un des panneaux une pêche ruisselante, homards bleus, poissons d'or aux ventres d'argent, coquillages, raies, turbots à la chair blanche, tout le tribut de la vaste mer , dans l'autre des gibiers, des oiseaux, des paons, des cerfs au flanc ouvert par une rouge blessure, des sangliers au front ensanglanté. Dans l'un de ses petits côtés, la salle était éclairée par une fenêtre unique, très haute, ouverte sur la cour, à droite et à gauche de laquelle une horloge et un baromètre, immenses, appliqués sur la muraille, montraient les délicatesses infinies et les éblouissantes floraisons de leurs sculptures dorées. A l'opposé de cette fenêtre s'élevait une étagère colossale en bois de courbari, dont les rayons s'avançaient jusqu'au quart de la salle, et delà, avec une étonnante hardiesse, grimpaient jusqu'aux frises, chargés de faïences aux belles fleurs, d'amusantes
verreries, de vaisselles d'argent et d'or où venait flamber la lumière.
C'est là qu'après avoir fait illuminer tous les appartements, où les flammes des bougies animaient tout et répandaient une prestigieuse gaieté, Nestor Roqueplan réunissait quatre ou cinq amis, six au plus, à qui il était recommandé expressément de venir dîner en jaquette, au besoin avec des chemises de couleur, et surtout d'apporter leur pipe. Le service était fait par un domestique à cheveux blancs, sans livrée, adroit, poli, respectueux, qui marchait sur le tapis sans faire aucun bruit, comme l'acteur qui, sur les théâtres de Londres, représente l'ombre de Banquo. Une soupe maigre, un poisson, une viande rôtie, une salade, un légume, un fruit, tel était à ces repas l'invariable menu, dont nul chef de bureau ne se contenterait, mais aussi dont aucun millionnaire parisien n'eût été assez bien servi et assez généreux pour réunir les éléments ; car lepoisson. par exemple, était le plus beau et le meilleur de la Halle, apporté par la marchande en personne, instruite une fois pour toutes que la question d'argent n'existait pas. Et tout le reste était à l'avenant.
C'est là que j'ai connu la douce, l'aimable, l'amusante, la reposante causerie, telle que nos grand'mères nous l'ont racontée, et telle qu'on en chercherait en vain aujourd'hui le moindre vestige. Dans cete réunion de convives essentiellement spirituels, intuitifs, compréhensifs. habiles à suppléer sans effort les plus formidables ellipses, chacun parlait à son tour, très peu, en quelques mots précis et rapides, et tout essai de tirades y eût fait l'effet de la plus monstrueuse indécence. Le trait jailli, le mot unique et trouvé qui peint un caractère ou une situation, l'expression heureuse qui juge et résume, étaient là des bonnes fortunes continues et ordi-
naires, et la méchanceté, l'épigramme féroce, l'ironie qui emporte le morceau y étaient dédaignées, comme trop faciles.
Les amis que ces dîners montraient animés de la bienveillance et de la politesse des âges évanouis étaient tous de la même religion; je veux dire qu'ils avaient un ensemble d'idées qui leur étaient communes, et qui avaient trouvé chez Nestor Roqueplan leur plus vive et leur plus sincère expression. Ce qui fut la grande originalité de ce Parisien, c'est que lui si pratique, si mesuré de gestes et de manières, il traversa la vie avec l'obstination et la vaillance enragée d'un autre don Quichotte, et il avait accepté une lutte bien autrement redoutable que celles dont s'enivrait le chevalier de la Triste-Figure.
Résolument, il ne voulait pas dire de lieux- communs et Une voulait pas en entendre; il avait horreur de la fausse poésie, de la niaiserie sentimentale et de tout ce qui ressemble à l'esprit vulgaire. Aussi les enthousiasmes de commande sur les questions d'art, le parlage politique, les plaisanteries ressassées contre les femmes, contre la poésie, contre les Dieux, contre les belles-mères, étaient-ils considérés par lui et par ses amis comme essentiellement méprisables.
Parmi eux, raconter une anecdote eût paru excessif, même si elle eût pu tenir en deux lignes, car il est entendu qu'un homme érudit doit savoir toutes les anecdotes ! Surtout, ils professaient une invincible horreur pour ces saillies préparées, amenées, venues de loin, qu'on appelle des mots dans les vaudevilles, dans le journalisme courant, et qui ressemblent à des morceaux de paillon cousus sur une étoffe grossière; car ils estimaient qu'on doit être spirituel tout le temps, avec continuité, et non avec intermittences et par taches. Quant à l'homme
qui, pour arriver à placer son mot, a besoin de créer une mise en scène, de raconter une historiette, et finit par dire impudemment : C'est alors que je dis telle chose, il leur paraissait digne de périr dans les supplices, ou, ce qui est pis, d'être évité avec soin et fui comme la peste.
A plus forte raison, le mot paradoxe ayant été irrémédiablement déshonoré par les sots, habitués à ranger sous cette étiquette toutes les propositions qui dépassent leur entendement; et d'autre part, les allusions au type inventé par Henri Monnier sous le nom de joseph prudhomme, étant tombées au dernier degré d'avilissement, les deux vérités suivantes étaient, chez Roqueplan, considérées comme axiomatiques : 1° Fait ïacte de scélérat et de mouchard, quiconque prononce le mot paradoxe, autrement que pour désigner l'ouvrage de Diderot, intitulé : Paradoxe sur le Comédien; 2° Sous aucun prétexte, un homme qui se respecte ne doit prononcer le nom de joseph prudhomme, et encore moins l'écrire, fut-ce même dans une phrase ainsi conçue: Lorsque Henri Monnier jouait le rôle de Joseph Prudhomme...
Bien entendu, la conversation, après ces dîners exquis et amusants, suffisait à animer et à remplir les soirées ; cependant on se donnait quelquefois le plaisir de la musique, et voici dans quelles conditions. Pendant cinq minutes, montre à la main, sans jamais les dépasser d'une seconde, un musicien de premier ordre jouait sur l'orgue; après quoi on refermait l'instrument, il n'en était plus question et on passait à autre chose. Or ce musicien était toujours ou Lefébure-Wély ou Adolphe Adam, qui seuls avaient le droit de faire du bruit, parce que leur bruit méritait d'être écouté. Tout le monde connaît le merveilleux talent de Lefébure-Wély ; mais, en revanche, on ignore généralement que le
compositeur, que le charmant écrivain Adolphe Adam était un grand virtuose, ce dont il se cachait d'ailleurs avec une prudence de sauvage, imitant en cela le singe qui, à ce que prétendent les nègres, dissimule son éloquence, pour qu'on ne le force pas à travailler. Non, il ne montrait pas ses talents ! il y avait été pris une fois, dans sa jeunesse, du temps qu'il était timbalier dans l'orchestre du Gymnase, aux appointements de trente francs par mois.
Innocemment, pour faire plaisir à un vaudevilliste de l'endroit, il avait écrit l'air d'une chanson; mais, cette chanson ayant obtenu le plus grand succès, le directeur, sans augmenter d'un seul franc ses émoluments dérisoires, lui avait posé ce dilemme : Ou composer gratis toute la musique dont lui, directeur pourrait avoir besoin, ou être mis à la porte ! Donc Adolphe Adam était devenu circonspect, on le deviendrait à moins; mais nous étions plus discrets que les roseaux du roi Midas ; le compositeur du Chalet savait bien que nous n'irions pas crier par la ville : Adam sait jouer de V Orgue l et dans l'amical et tiède enclos de l'hôtel Choiseul, il n'hésitait pas à nous donner cette délicate et subtile volupté : le concert de cinq minutes.
Oh ! quelle joie ! cette phrase qui naît, s'éveille, chante, disparaît évanouie, et qui ensuite vous cherche et vous hante, et qu'on regrette toute la soirée, comme doucement caressé par des ailes silencieuses qui passent! Du temps de ses soirées à la place Royale, lorsque l'antique salon de Marion de Lorme se remplissait de belles jeunes femmes parées, enfermées dans un cercle de fleurs, notre vénéré maître Victor Hugo avait adopté un système de divertissement analogue à celui-là. A chaque soirée, on y faisait une seule chose pendant quelques minutes; c'était soit de la musique, soit une douzaine de vers
inédits et inconnus, récités pour la première fois par un poète de génie ! Certes, rien ne vaut de tels festins, où on s'enivre avec trois gouttes d*élixir; mais on n'oserait les servir aux invités de vaudeville qu'on rencontre trop souvent dans le monde ; et ils croiraient sans doute qu'ils n'en ont pas eu pour leur argent?
En général, aux dîners de Roqueplan, il n'y avait que des hommes, les quelques amis dont j'ai parlé ; cependant quelquefois, par exception, pour le point de vue plastique, Nestor invitait deux ou trois des plus belles ballerines, qui venaient décolletées, en robes magnifiques, parées de colliers de perles fines, et faisaient flamboyer les blancs éclairs de leurs diamants au milieu des convives en veston, fumant leurs pipes. Sauf de rares exceptions, elles ne disaient rien du tout. Non qu'on leur eût en aucune façon conseillé d'être muettes; mais elles devinaient d'instinct que les étincelles d'or de leurs yeux et leurs lèvres de pourpre valaient tout ce qu'elles auraient pu dire; car, je le répète encore une fois, tout le monde avait de l'esprit, dans cette maison-là !
Nestor Roqueplan, extrêmement élégant, était toujours vêtu des plus amusantes et des plus riches couleurs, et, selon lui, un homme qui, n'étant pas en deuil, s'habille de noir sous prétexte d'être distingué, était un scélérat de la pire espèce. Naturellement, il professait le plus profond mépris pour les gens qui, avant sept heures du soir, portent des cravates blanches: mais il n'estimait pas beaucoup plus ceux qui s'affublent de cravates noires. Comme il avait inventé la modernité bien avant les défonceurs de portes ouvertes qui nous en rebattent les oreilles, il expliquait fort bien que nul ne saurait être réellement beau s'il n'est beau selon laconcep-
tion et la mode de son temps; aussi proscrivait-il impitoyablement tout archaïsme romantique en ce qui concerne le vêtement, la parure, l'arrangement des cheveux et de la barbe.
Fanatique de la propreté exquise et du dandysme, il les regardait comme rigoureusement imposés par le respect qu'on doit avoir de soi-même ; aussi faisait-il quatre toilettes par jour. La première, qui comprenait les douches, les ablutions et les raffinements sans nombre de l'art balnéaire, lui demandait plusieurs heures. Une dépensait jamais plus de trois minutes, montre à la main, pour chacune des autres, où, comme une actrice, il se changeait de tout, depuis les fines chaussettes de soie jusqu'au chapeau, qu'obstinément il voulait bas de forme, et ce fut là une des grandes batailles de sa vie. Comme le législateur hébreu, il a vu la terre promise, mais il n'y est pas entré, et c'est seulement après lui qu'on a pu rogner le ridicule tuyau de poêle, dont la tète au ciel était voisine.
Trois minutes! ce délai pourrait sembler invraisemblable, mais tout était préparé à l'avance avec un ordre qui tenait du génie ; car, ainsi qu'il a été dit des peuples et des gouvernements, on a toujours le valet de chambre qu'on mérite! Celui de Roqueplan était prodigieusement intuitif, et je ne vois pas ce qui aurait pu l'empêcher d'être, s'il l'avait voulu, un grand artiste : qu'on en juge par un trait unique! L'auteur de Parisine avait dans un grenier, audessus de son appartement, une collection de lits habillés d'étoffes précieuses ; or chaque jour, suivant la disposition d'âme et d'esprit de son maître, qu'il savait lire clairement dans ses yeux, le valet de chambre descendait et dressait le lit bleu, le lit violet, le lit écarlate, le lit cramoisi, le lit jaune soufre ou bouton-d'or. On comprend qu'une toilette
dont les éléments avaient été disposés par un tel serviteur ne coûtait pas beaucoup de peine à un homme qui savait s'habiller comme un comédien en tournée.
Un jour, chez lui, à Auteuil, me voyant rajuster devant un miroir ma cravate qui par hasard s'était dénouée, Roqueplan m'injuria par les noms les plus abhorrés et me fit comprendre qu'un Parisien doit savoir non seulement nouer sa cravate d'une manière irréprochable la nuit, au milieu d'un jardin, loin de tout miroir, mais aussi dans les mêmes conditions achever en moins de temps que ne dure un éclair la toilette la plus correcte ; car, ajoutait-til, il peut toujours arriver qu'on ait été forcé de se sauver par une fenêtre, et dans ce cas-là on doit retrouver tout de suite la tenue de l'homme du monde qui va rendre une visite! Je me le suis tenu pour dit et j'ai obéi, seulement pour le nœud de cravate; car pour le reste, je n'ai jamais eu l'occasion de débuter dans les don Juan, et tout au plus étais-je assez habile pour recueillir les alouettes qui me tombaient du ciel toutes rôties.
Ces soins que Nestor ne refusait pas à sa guenille terrestre, il les donnait aussi très libéralement à son subtil esprit, et tous les jours il lisait les livres substantiels et quelques pages d'un historien ou d'un poète grec, uniquement pour ne pas être bête le soir, car absolument et décidément il ne voulait ni dire, ni écrire une bêtise, et encore moins une platitude. Je me suis plusieurs fois trouvé à table avec lui chez le docteur Yéron, où on n'avait pas l'ennui théâtral des valets et où les convives se servaient eux-mêmes, à la bonne et vieille mode. D'un bout à l'autre du repas, c'était presque toujours Roqueplan qui découpait les viandes. Occupé ainsi dans l'intérêt de tous, il n'était donc pas forcé de parler, ne
parlait que s'il trouvait à dire une chose neuve, rapide et amusante et inattendue, et après celle-là n'était pas forcé d'en dire une autre, puisqu'il découpait consciencieusement, la tète penchée sur le plat. A force d'étude, il s'était donné une habileté supérieure de maître-queux, uniquement pour ne pas être forcé de bavarder à tort et à travers. Qu'une semblable résolution prouve de sagesse, d'énergie et de bon sens !
Certes, en causant, il est facile d'accumuler les niaiseries; mais combien plus en écrivant! Parce motif, à ce qu'affirmait Nestor, celui qui vous adresse une lettre est par cela seul votre ennemi mortel, car il vous expose, si vous lui répondez, à écrire une sottise. Mais indépendamment de cette conséquence fatale, l'envoi seul de la lettre lui semblait constituer une provocation et une injure directe. Quoi! disait-il, j'ai des appartements clos, aménagés avec soin, et des valets bien stylés pour empêcher l'Importun d'arriver jusqu'à moi, et ce que je lui interdis de faire en personne, il pourrait le réaliser au moyen d'une lettre ! Il pourrait, sous la figure d'une feuille de papier pliée en deux, entrer chez moi quand je ne le veux pas, violer mon domicile, me prendre à partie et m'entretenir de choses que je ne veux pas savoir ! Il croyait donc faire acte de légitime défense en s'abstenant fidèlement d'ouvrir les lettres qui lui étaient envoyées. Une à une, il les prenait avec soin et les entassait au bas d'une commode antique, dans un large tiroir qu'il avait affecté à cet usage.
L'expérience, assurait-il, démontre que lorsqu'on agit de la sorte, les choses s'arrangent exactement aussi bien et aussi mal que si on avait lu les lettres et si on y avait répondu. Mais ce que Roqueplan ne voulait pas subir lui-même, il se gardait bien de le
faire subir aux autres ! Bien avant l'administration, il avait, à lui tout seul et pour son usage personnel, inventé la carte postale. Lorsqu'il était strictement forcé d'écrire, pour un but net et défini, il écrivait en effet sur une carte qu'il envoyait par un domestique, sans enveloppe, et au haut de laquelle le destinataire trouvait tout d'abord une mention sommaire inscrite en grosses lettres, sous cetle rubrique : objet de la lettre. Soit par exemple, objet de la lettre : Inviter X... à dîner pour jeudi. Suivait en quatre ou cinq lignes le développement de cette proposition, que X... était parfaitement libre de ne pas lire.
Comme on le voit, si Roqueplan passa si souvent pour excentrique et bizarre, c'est qu'il osait avouer ce que personne n'avoue. Il avait aussi le rare courage de ne pas faire semblant d'aimer ce qu'il n'aimait pas, et s'il adorait passionnément la poésie, la peinture, les meubles, les étoffes, les sanguines de Watteau et les porcelaines en vieux Saxe, il avouait franchement son aversion pour les vaudevilles, pour la musique de facture et pour la tragédie classique, d'où, selon lui. était venu tout le mal qui nous dévore. Quant au théâtre de l'Opéra-Gomique, bien qu'à un moment il en ait été lui-même le directeur, il le considérait, à un point de vue tout à fait spécial, comme un monument destiné à éviter aux passants la peine que Gargantua prit un jour de « monter sus les tours de Xostre-Dame, pour payer sa bienvenue es Parisiens. »
Il faisait partie de ces très vieux amis qui se réunissaient à dîner chez Yéron, avec l'intention expresse de protester contre les abominables inventions et falsifications de la cuisine moderne, et d'être franchement provinciaux en ce qui constituait la mangerie, de même que pour les choses de l'esprit et de
la pensée, ils étaient Parisiens jusqu'au bout des ongles. Les faux coulis chimiques, les volailles en baudruche, soufflées, amplifiées, engraissées artificiellement, les viandes empiriques, les faux beaux fruits bouffis, mûris dans la boue des environs de Paris, étaient soigneusement proscrits de cette maison fidèle, où les convives poussaient un grand cri de joie quand la fameuse Sophie apportait, comme dans une apothéose, son plat de haricots, qui ne fut jamais surpassé ni égalé. D'ordinaire on n'y buvait qu'un seul vin, mais pareil à celui que boivent les vieux vignerons aux noces de leur fille unique! Mais ces dîneurs privilégiés connaissaient l'enfer, quand une nécessité sociale les forçait de dîner dans une maison à la mode. Roqueplan alors était comme un porc-épic; le mot Madère, désignant un breuvage entièrement fictif qui n'existe pas dans l'île de Madère, ni même ailleurs , avait surtout le don de l'horripiler, et lorsqu'un valet-serviteur prononçait à son oreille ce vocable abusif, Nestor ne pouvait s'empêcher de lui répondre tout haut par'la phrase que les romanciers naturalistes écrivent couramment au lieu de : « Alors, vous vous moquez de moi ! »
Sur beaucoup de points, et je m'en honore, je pensais et je pense encore comme Nestor Roqueplan. Tous les deux amateurs effrénés de ces victuailles salées et fumées que célèbre le divin Rabelais, nous ne cessions de maudire la fade charcuterie de Paris et de regretter la bonne et savoureuse charcuterie provinciale.
— « Ah ! dis-je une fois à l'ami qui me comprenait si bien, le rêve, ce serait de manger des andouilles, des saucisses et des boudins et du petit salé comme on en mange dans les petites villes où on se promène sur les Cours, à l'ombre des tilleuls, et où Jacquemart en habit de plomb sonne l'heure sur la cloche avec
son marteau ! Mais pour cela il faudrait pouvoir élever un cochon, et, le jour venu, le faire sacrifier et accommoder par un charcutier naïf.
— Eh bien! me dit Roqueplan, pourquoi n'élèverions nous pas un cochon? »
Ce projet fou. né dans nos âmes, fut réalisé. Le charmant petit être, agrémenté de touches roses, fut élevé dans la cour de l'Opéra, où on lui bâtit une jolie étable et où il avait aussi sa niche, son auge, bon souper, bon gîte et même le reste ; car en allant à la répétition, les petites danseuses folâtres, et aussi les sujets du ballet et les cantatrices, le caressaient, le choyaient et lui faisaient amitié. Déjà l'eau nous en venait à la bouche, mais fatalement cette aventure finit comme elle devait finir; il arriva que peu à peu nous nous étions attachés au petit cochon rose, et que nous n'eûmes pas le courage de le sacrifier.
Très embarrassés l'un et l'autre, nous finîmes, Roqueplan et moi. par échanger des aveux, et nous dîmes tous les deux, comme Agamemnon à propos de la mort de sa fille Iphigénie : « Je n'y puis consentir! » Nestor se chargea du reste; à partir de ce jour-là, je n'ai plus vu le petit cochon; qu'était-il devenu? Le prétendu sceptique lui avait-il fait meubler par Duval une maison de campagne et l'y avaitil installé avec une liste civile raisonnable et des laquais pour le servir? En tout cas, il en était fort capable, car Nestor Roqueplan, ce féroce épigrammatiste, avait dans le cœur une pitié profonde, et, sitôt qu'elles l'avaient approché, ne pouvait se défendre de vouloir et de savoir rendre heureuses les plus misérables créatures.
RENE LORDEREAU
Vers la fin de 1867, un de mes meilleurs amis, René Lordereau, mourait à la Nouvelle-Orléans, pauvre, las, brisé par des luttes inouïes, mais toujours enthousiaste et plein de joie, car il était de ces poètes en action chez qui rien ne tue l'admiration et l'appétit du beau sous toutes ses formes.
Ce qu'il était allé faire en Amérique était une chose plus fabuleuse que ce qui a servi de prétexte aux poèmes épiques, depuis L'expédition des Argonautes jusqu'à La Chanson de Roland. Presque âgé de cinquante ans déjà, Parisien jusqu'au bout des ongles, follement spirituel, robuste, entouré d'amis excellents , ayant ses entrées sur la scène de l'Opéra et dans les meilleurs salons où l'on cause, René Lordereau, parfaitement au fait des déboires et des mirages du Nouveau-Monde, et sachant par cœur son peuple à la fois jeune et vieux qui se rit de Scapin, ayant un Barnum, s'en retournait une dernière fois vers l'Amérique, alors en pleine guerre, pour lui demander, pour lui prendre cinquante mille francs !
Quelle passion indomptable et sauvage pour une madame d'Espard ayant du sang bleu dans les veines ou pour quelque irrésistible madame Marneffe pou-
vait inspirer une pareille démence à un homme qui savait tout, et qui avait fait le tour de toutes les idées? Car. jugez-le sur ce seul point, il avait pu avoir et se savoir assez d'esprit pour être et pour rester l'ami intime de Nestor Roqueplanî Eh bien! c'est ici que le merveilleux apparaît avec ses foudroyants étonnements! la grosse somme que René Lordereau voulait, sans se dissimuler qu'il faudrait la conquérir par des exploits semblables à ceux de Thésée, il la voulait — uniquement pour la donner a ses créanciers! Payer ses dettes, voilà quel était le but rêvé par ce magicien de la Causerie, qui d'ailleurs était brave comme un lion, qualité aussi indispensable à un vrai Parisien que les échasses à un habitant des Landes.
Pour cela donc, il songea à un moyen dont la seule pensée eût fait reculer d'effroi les chevaliers du roi Artus ! Ceci n'était rien, et songer n'a jamais passé pour être difficile. Mais le beau de l'affaire, c'est qu'après avoir imaginé ce féroce, impraticable, absurde moyen de gagner de l'argent, René l'appliqua avec une tranquillité sérieuse, comme s'il se fût agi de la chose la plus élémentaire du monde. Son procédé était ceci : porter à une des armées belligérantes, qui alors manquaient de presque tout, les armes, les munitions, les vivres dont elle avait besoin, tout simplement en traversant les lignes de l'armée ennemie. Cette expédition, où au premier pas il devait infailliblement laisser sa peau, René la recommença non pas deux fois, mais vingt fois, mais cent fois.
Dire qu'il affrontait la mort, ce ne serait sans doute rien dire, car pendant ces longs mois de guerre, de conquête, d'aventure, il vécut littéralement avec la mort, la tenant embrassée et la menant en croupe sur son cheval. Chaque dollar qu'il gagna, — qu'il
vola aux dieux de l'Impossible! — fut littéralement et en effet arrosé de son sang; le bruit des balles sifflant à son oreille était le bruit qu'il entendait sans relâche, et au milieu de tout cela il était gai, amusant, tranquille, comme s'il eût causé avec ses chères petites danseuses, Gassegrain, Kendelle, Dedieu, Inemer ou Heckman première, derrière un portant des Huguenots ou du Prophète. Dès qu'il était de retour clans la ville où il avait fixé son habitation, son premier soin était de voir les banquiers, les navires et de s'inquiéter de faire parvenir de l'argent en France, opération qu'il accomplissait avec deux cents pour cent de perte, car on se rappelle qu'à ce moment-là il fallait aux États-Unis dépenser trente francs peut-être pour en envoyer dix!
Et le couronnement, l'apothéose, ce qui donne la vraie couleur de féerie au dévouement du valeureux aventurier que j'évoque ici, c'est que pas un de ses créanciers, recevant, comme s'il fût tombé du ciel, un argent si inattendu et si chèrement payé, ne salua par une parole d'approbation les envois de l'héroïque débiteur. — Enfin ! — Ce n'est pas malheureux ! — Il ne fait que son devoir ! — tels furent les mots les plus doux et les plus polis que prononcèrent ces hommes impossibles à désarmer; carie roi Orphée a attendri les tigres et les roches, mais il n'aurait pas attendri les marchands d'argent parisiens, qui ont besoin de gagner trois mille pour cent par mois, pour pouvoir marier leur fille à un noble de contrebande, et rencontrer un amour désintéressé chez une femme sérieusement frivole, qui se teint les cils en brun Van Dyck et la chevelure en rouge vif glacé de rose !
Par malheur pour René Lordereau, la guerre ne dura plus longtemps. Il se vit surpris par l'inaction, forcée, hélas! désespéré de n'avoir pas mené sa
rude tâche jusqu'au bout, accablé de fièvres et de rhumatismes, et n'ayant pas conservé par devers lui la moindre somme qui lui eût permis ou de revenir en France, ou d'entreprendre quoi que ce fût en Amérique. Ici, il n'avait su qu'à demi faire sa place comme journaliste et comme auteur dramatique, parce qu'ayant commencé à écrire trop tard après des aventures sans nombre, il se figurait que la littérature vit toute de fictions et exige qu'on se fasse une nature d'emprunt. Que n'a-t-il osé être lui-même! il y avait en lui un véritable écrivain, clair, lumineux, spirituel, de sens droit et excellemment français, qui tout entier se révèle dans les admirables lettres qu'il écrivit à Auguste Yillemot, lorsque, déjà malade et vaincu , il envoyait à ce vieil ami par delà les mers toutes les tristes et viriles pensées de son cœur mis à nu. Il mourut, et tout le Paris élégant et artiste se rappela alors avec un regret sympathique, attendri, obstiné, la vivante et aimable figure de René Lordereau. On le revit, brun, tanné, avec ces larges traits puissants, mobiles, intelligents, toujours si vivement éclairés par le regard de feu et par la pensée rapide, avec cette barbe hardie, avec cette vaste, noire et fougueuse chevelure indomptable, où si curieusement se détachait une mèche blanche comme la neige. On songea, avec émotion alors, à cette intrépidité de folle bravoure et d'esprit qui rendait René si charmant partout où il faut risquer sa vie et aussi partout où il faut vivre. Nul mieux que lui ne sut parler aux femmes et être avec les femmes ; il avait ces dons abolis, la gaieté et l'élégance dans la gaieté, surtout une si inépuisable bonne humeur que volontiers on l'eût payé pour être convive! Mais, au contraire, c'était lui qui payait toujours et partout, car l'or coulait de ses doigts ouverts, comme l'eau d'un robinet de fontaine !
Par un hasard qui ne prouve rien contre l'humanité, René, qui aurait eu presque le droit de s'appeler Don (Juichotte, et qui toujours mettait son sang et sa hourse à la disposition du premier venu, rencontra sur sa route des ingratitudes inouïes, prodigieuses, miraculeusement incroyables et déroutant toute logique, mais qui, grâce au ciel, ne le guérirent pas de sa générosité, car en nous rien ne se guérit, pas même nos vertus ! Jl y aurait sur ce sujet, et à propos du seul René Lordereau, vingt anecdotes étranges dont pas une n'est vulgaire; je veux en raconter une seule, qui a le don de me faire rêver quand je me la raconte à moi-même.
Comme tous les jeunes gens sous le règne de Louis-Philippe, René Lordereau était membre d'une société secrète quelconque. Il y exerçait même d'assez importantes fonctions que je ne puis définir mieux, estant d'une grande ignorance dans ces matières. Il avait chez lui de la poudre, des munitions, des papiers importants et surtout très compromettants, appartenant à l'association. Employé alors dans une maison de commerce, il devait prendre sur ses nuits le temps nécessaire pour mettre en ordre les écritures relatives à ses fonctions secrètes. Or, une nuit qu'il se livrait à ce travail avec une ardeur fiévreuse, des coups redoublés ébranlent sa porte, mêlés de cris et de supplications désespérées. René ouvre, sans rien cacher, sans rien mettre en ordre, et se trouve face à face avec un de ses voisins, un locataire du même carré qu'il habitait, tambour dans la garde nationale.
La femme du tambour venait d'être prise par les douleurs de l'accouchement, et le pauvre homme, pris au dépourvu, et d'ailleurs misérable comme Job, n'avait rien, ni linge, ni vin, ni sucre, ni argent, et, ce qui est le plus grave, ne connaissait ni méde-
3i2 MES SOUVENIRS.
cin, ni sage-femme. Il n'en fallait pas tant pour que René Lordereau s'émut! Il donne au tambour les choses indispensables, argent, linge, son meilleur vin vieux, lui met en main les clefs de tout, et court chercher un médecin, qui arrive à temps, mais tout juste. Toute la nuit, ce furent des allées et venues de la chambre du tambour à celle de René, qui pour plus de commodité avait laissé sa porte ouverte.
Au matin, la femme accouchée, sauvée et endormie, il fallait voir la reconnaissance expansive du tambour! Il buvait alternativement des verres d'eau et des verres d'eau-de-vie, il pleurait de joie et d'attendrissement, il s'essuyait les yeux avec une buffleterie blanchie à moitié et encore humide, embrassait les manches d'habit de son généreux voisin, et le suppliait de le mettre quelque jour à l'épreuve. Ah! s'il l'avait mieux connu, comme il se serait épargné ces paroles inutiles !
Le samedi suivant, René Lordereau, qui ne songeait pas plus à tout cela qu'aux vieilles lunes, était au bal de la Renaissance, portant un de ces costumes épiques de ckicard dont Gavarni a fixé la poétique démence, et dansant, comme c'était la mode alors, ce cancan primitif dont la grâce désordonnée et furieuse a, depuis ce temps-là, fait le tour du monde. Tout à coup il se voit enveloppé ; des agents de police l'arrêtent.
Il pensait, je l'ai dit, avec une rapidité fabuleuse. Il a le temps de se pencher vers un de ses amis, de lui tendre la clef de sa chambre, et, sans être entendu par les agents, de glisser dans son oreille ces trois mots : « Vite chez moi ! » Cet ami trouva une voiture, courut chez René où il arriva avant la police, fit tout disparaître, l'incident n'eût pas de suite et fut très parfaitement oublié.
Mais, dix ans plus tard, un pauvre homme ayant
quitté la police pour prendre un petit fonds de mercerie, grâce à un frère de René Lordereau, qui lui avait fourni l'argent nécessaire, dit à mon ami : — « Écoutez, monsieur, puisque votre frère m'a fait tant de bien, il faut que je vous donne un renseignement qui ne sera pas sans intérêt. Vous avez toujours ignoré comment vos secrets avaient été surpris, le jour où vous fûtes arrêté au bal delà Renaissance. L'homme qui vous a dénoncé avait lu vos papiers pendant que votre porte était ouverte et que vous donniez des soins à sa femme, et cet homme, c'était votre voisin, vous savez bien, — le tambour de la garde nationale ! »
Après cela, les hommes superficiels seront sans doute tentés de s'écrier avec le célèbre roman que Lassailly annonça, mais ne fit jamais : // serait, à désirer que les hommes fussent plus vertueux! Et c'est en quoi ils auront tort, car la Morale a besoin, tout comme les arts plastiques, d'avoir ses Monstres et ses Chimères, autour desquels s'enroulent les arabesques de la Fantaisie, ne- fût-ce que pour les ployer à faire ressortir l'inextinguible joie et la
reine beauté des héros et des Dieux.