MONSIEUR SCRIBE
Une seule fois dans ma vie j'ai eu la fortune de voir monsieur Scribe. Je dis : monsieur... et je m'explique ! Arrivé au faîte des honneurs, membre de l'Académie Française, commandeur de tous les ordres dont il n'était pas grand-croix, maître de lui comme de l'univers, auteur de tant de pièces de théâtre représentées avec succès et avec triomphe, qu'il avait pu en faire dresser un tableau synoptique allant de l'A jusqu'au Z, et qu'il avait composé La Xaearilla , Yelva et Zanetta, uniquement pour que les lettres X, Y et Z ne fissent pas défaut à ce tableau; enfin riche, fils de ses œuvres et ayant hérité d'elles quelques bons millions, monsieur Scribe avait conquis ce privilège, qu'il partage avec monsieur Thiers. de devoir être appelé : monsieur, jusque dans la postérité la plus reculée et d'être si essentiellement un monsieur que l'action de prononcer ou d'écrire son nom sans le faire précéder du mot : monsieur, constitue une indécence.
Il y a là en apparence un mystère qui, si l'on veut réfléchir, s'explique tout de suite. En achevant la révolution commencée par Beaumarchais, en fondant la Société des Auteurs dramatiques, grâce à laquelle ses confrères ne furent plus frustrés du prix
de leur travail, monsieur Scribe assit réellement la situation industrielle et financière de l'écrivain. Il est vrai que forcés de payer, les directeurs ne jouèrent plus de chefs-d'œuvre et, pour leur argent, aimèrent mieux s'approvisionner d'une marchandise courante et d'une défaite plus facile; mais ceci est un détail. C'est grâce à lui que les écrivains dramatiques, au lieu de faire rapiécerleurs souliers, comme Corneille, purent acheter des souliers neufs, contracter de riches mariages, et furent considérés dans le monde à l'égal des papetiers et des quincailliers. A ce titre, l'auteur de La Camaraderie est le monsieur par excellence, puisque c'est par ses soins que nous sommes devenus riches, comme tout le monde.
Je le répète, j'ai rencontré une seule fois le prince des librettistes, je vais dire tout à l'heure dans quelles circonstances, et en le voyant je fus frappé d'un prodigieux étonnement. Chose étrange, fabuleuse, inouïe, excessive, incompréhensible si quelque chose pouvait l'être, monsieur Scribe en chair et en os ne ressemblait à aucun de ses bustes, ni à aucun de ses portraits peints, dessinés, gravés, lithographies, photographiés, et je me hâte de le dire tout de suite, il était infiniment plus beau que ses effigies, car elles étaient d'une platitude et d'une vulgarité odieuses, et lui, il était réellement beau de force, de puissance, de volonté, d'implacable héroïsme. Étroits et mesquins pourtant, ses traits, ses petits yeux, son petit front semblaient avoir été dessinés, modelés par le plus hardi statuaire, et exprimaient une telle audace, une telle patience, une telle fermeté résolue qu'ils en devenaient sublimes. Par quel miracle les artistes qui s'étaient donné la tâche de représenter monsieur Scribe ne l'ayaient-ils jamais vu, ni les uns ni les autres, et avaient-ils pu méconnaître le caractère de son visage
avec une détestable unanimité? Cela tient, je crois, à ceci, qu'en regardant la nature nous ne pouvons faire abstraction de nos idées préconçues, et qu'au lieu de voir monsieur Scribe tel qu'il était, les artistes l'avaient vu à travers son œuvre.
Or, il n'était pas du tout l'homme de son œuvre, à laquelle il était mille fois supérieur. Autant ses conceptions furent petites et puériles, autant il était vaillant, clairvoyant, primesautier, inventif, acharné dans, le bon sens du mot, et s'il eût appliqué ses étonnantes facultés à autre chose qu'à la poésie, c'est-à-dire au seul métier où la volonté ne serve de rien, il est évident qu'il fût devenu général, ministre, conducteur d'hommes, cardinal et pape, s'il l'avait voulu. Il avait le génie de l'action, de l'agencement, de la proportion, et il est le seul dramatiste qui ait jamais su voir du premier coup si un sujet comporte une comédie en quelques scènes, ou une grande pièce en beaucoup d'actes.
Mais le sens des mots, des vocables, la magie de la parole humaine, les idées et les sensations qu'éveille l'harmonie des syllabes lui avaient été impitoyablement refusés. On a mille fois relevé les bourdes et les cacophonies de ce grand inventeur, qui a pu écrire : Oui de ravoir tué vivant! c'est là une injustice et une mauvaise guerre; car autant incriminer le poisson parce qu'il ne se promène pas dans l'herbe verte, ou la biche parce qu'elle ne saurait s'envoler dans l'air avec les oiseaux. Il débrouillait le peloton de fil en moins de temps qu'il n'en faut à un chat pour l'embrouiller, et il en ourdissait la plus fine et solide trame; quant à broder sur cette trame, ce n'était pas son affaire, et les soies d'azur et de pourpre, les fils d'or et les perles fines et les pierreries ne lui obéissaient pas.
Je le vis à la lueur d'un quinquet, à l'Opéra, au
milieu de la pleine nuit qu'il y fait en plein jour, et pendant l'audition d'une cantatrice. Rien de plus affreux que ce supplice, qui certainement dépasse en horreur une exécution capitale. La salle est noire, la scène est noire, un quinquet placé au bout d'un poteau permet seulement de voir la hideuse masse des ténèbres. Dans le gouffre de l'orchestre vide, quelques musiciens indistincts, mêlés à l'ombre qui les entoure, sontlà pour accompagner la condamnée; sur un des premiers bancs de l'orchestre, apparition vague et confuse pour cette misérable qui les devine dans l'affolante et troublante obscurité, sont groupés les juges que rien ne peut attendrir, le directeur, le chef d'orchestre, l'accompagnateur, les chefs du chant, tous gens habitués à peser la centième partie d'un dièze dans une balance faite avec un cheveu d'enfant de sept mois, plus muets que le silence, immobiles comme des statues qui seraient mortes, et auprès de qui Eaque et Rhadamante pourraient passer pour des diseurs de riens et des farceurs.
L'artiste vient, cherche à apercevoir ses auditeurs, mais en vain, et comprend alors que devant eux il ne lui reste pas même ce qui reste à l'agneau sous le couteau, c'est-à-dire le regard désolé et suppliant, puisqu'ils ne peuvent voir ses prunelles. On lui donne l'accord et elle chante, dans la nuit, dans le vide, dans un désert sans limites, prêtant l'oreille avec angoisse pour tâcher d'entendre un vague murmure, un froissement d'étoffe, le souffle d'une respiration qui, si peu que ce soit, rappelle la vie et lui prouve qu'on l'écoute; mais au contraire le silence grandit, s'exaspère, prend corps, devient aussi formidable qu'un coup de tonnerre, et la femme chante, ne sachant plus où elle est, ni si elle existe, et si elle et son chant ne sont pas des rêves qu'emporte le vent sinistre de la nuit. Enfin elle arrive à la dernière
note, son chant est fini et son supplice ; on ne lui dit rien après, comme on ne lui a rien dit avant; elle s'en va seule, glacée d'épouvante et n'entendant même pas le bruit de son pas; elle rentre chez elle où elle recevra une lettre, comme un patient reçoit le coup de hache.
C'est avant l'arrivée de l'actrice et après son départ qu'eut lieu ce que je n'ose appeler ma conversation avec monsieur Scribe, parce qu'il parla tout seul, que je ne lui répondis pas un seul mot et qu'il n'a jamais entendu le son de ma voix. Mon visage lui était connu, ce que je n'eusse osé croire. Très aimablement il s'approcha de moi et voulut bien m'adresser toutes sortes de compliments que, bien entendu, je passe sous silence. En même temps il avait saisi un des boutons de ma redingote, et tout en parlant avec volubilité, et bientôt avec passion, avec emportement, avec furie, il tordait, tortillait, torturait ce bouton, qu'il n'a pas lâché pendant que l'actrice chantait, qu'ensuite il s'est remis à secouer, à tirer, à déraciner, que finalement il a arraché et emporté, et qu'il me doit toujours. Après m'avoir dit les choses les plus flatteuses, saisi du désir véritablement démoniaque de me faire renier ma foi, il s'efforça de me prouver à quel point la poésie est un art frivole, et comme elle devient inutile et nuisible lorsqu'il s'agit de convaincre les esprits et d'émouvoir les âmes. Certainement j'aurais pu rétorquer cette assertion en citant l'exemple du roi Orphée; mais je m'en gardai bien, par pudeur, car il est odieux d'avoir trop facilement raison.
Monsieur Scribe parlait, parlait toujours, me pressant, m'objurguant, m'adjurant de consentir, accumulant les preuves, les raisons, les démonstrations, les exemples. Inutile de dire qu'à tous ces beaux discours, j'étais, pour employer le mot de Boileau,
comme la statue est au festin de Pierre, non plus ému que si un aveugle m'eût affirmé et juré par le Styx qu'il n'y a dans l'élher ni soleils, ni constellations, ni étoiles. Voyant que je ne grouillais pas plus qu'une souche, et que très respectueusement je gardais ma manière de voir, mon éloquent adversaire se décida enfin à invoquer un exemple qui lui fût personnel.
— « Lorsque, me dit-il, j'eus trouvé la scène devenue célèbre où Alice supplie Robert, je me dis alors : Il faut là de beaux mots, des rimes sonores, des vers magnifiques. Je me sentais incapable de trouver tout cela, et voulant prendre le taureau par les cornes, je me décidai à aller trouver tout de suite le plus grand des poètes!... »
A ces mots prononcés par l'auteur des Huguenots, qui attachait sur moi ses yeux brûlants comme une braise, je me sentis réellement remué. « Sang et tonnerre! pensai-je en moi-même, voilà un homme qui n'a pas froid aux yeux! Il a osé emprunter des vers à Victor Hugo, comme j'emprunterais quelques centaines de millions à l'un des Rothschild. Ceci est véritablement crâne.
— Oui, continua monsieur Scribe, je suis allé tout droit... chez Casimir Delavigne! Comme vous le pensez, ajouta-t-il, (sans avoir conscience de l'étonnant coup de massue qu'il venait de m'asséner sur la tête,) Casimir écrivit un morceau sublime, terrifiant, admirable, du Corneille ! Je le donnai à Meyerbeer, qui n'en put rien faire. Après lui, Germain essaya, les plus forts y passèrent les uns après les autres; peine perdue! Enfin un jour, mon collaborateur partait pour la campagne, désolé de ne pas emporter ses paroles. Au moment où il montait en voiture, je pris un papier et j'écrivis à la hâte les quatre vers que vous connaissez : Robert, toi que
j'aime. Et qui reçus ma foi, Grâce pour toi-même, Et grâce pour moi! — En les lisant, Meyerbeer me dit : Je tiens mon air. Il le tenait, en effet, l'air de Grâce! Vous voyez, monsieur, que dans certains cas un peu de bons sens et une idée juste valent mieux que la poésie! »
Définitivement arraché, vaincu, resté dans la main du grand dramatiste, avec son paquet de fils pareils à des racines, mon bouton ne pouvait plus être sauvé ; mais moi je pouvais encore l'être. C'est ce que comprit Roqueplan, qui vint me prendre le bras et m'arracha à mon ennemi. Je me suis rappelé bien souvent ce monologue où, terrible, menaçant, suppliant, obstiné, persuasif, monsieur Scribe fut en effet sublime ; il m'eût certainement convaincu cent mille fois pour une, s'il n'eût voulu de moi qu'une livre de chair, comme Shylock, ou tout mon petit avoir, ou ma chemise; mais il voulait me prouver que mon art n'existe pas, et me le faire avouer, ce qui est plus roide. J imagine que le grand artiste Charles Garnier a dû bien rire lorsqu'il a gravé sur la grande maison de monsieur Scribe cette inscription : Poésie Lyrique. Car n'est-ce pas comme si un rimeur facétieux allait choisir dans quelque magasin redoutable une pendule en zinc, dorée à la sauce, représentant Régulus ou Bernardin de Saint-Pierre, ou le Temps qui fait passer l'Amour, ou une fontaine dont l'eau est représentée par une baguette de cristal taillée en vis, et sur cet objet d'une naïveté attendrissante écrivait ironiquement le mot Architecture?
PHILOXENE BOYER
Vers la fin de 1849, je vis arriver chez moi un jeune homme de dix-neuf ans que je ne connaissais pas, dont l'étrange tête à la fois savante et ingénue était pleine de pensées et de rêves; c'était Philoxène Boyer. Son père, inspecteur de l'Université, qui habitait Grenoble et tenait à le garder en province, lui avait permis un très court voyage à Paris. Pendant qu'il me parlait, j'examinais son visage fait pour étonner et dérouter le peintre, car la bouche et le menton eussent accusé presque de grossiers appétits, tandis que les joues, le vaste front, les yeux tendres, profonds, avides d'infini et de lumière étaient d'une noblesse sans égale. Philoxène me raconta sans doute qu'il était poète et qu'il venait à moi parce que nous servions les mêmes Dieux, mais en tout cas l'explication ne fut pas longue; au bout de cinq minutes nous étions amis, et nous nous connaissions comme si nous avions toujours vécu ensemble. Même ce jour-là nous ne nous quittâmes pas du tout, heureux de causer longuement de la seule chose qui nous intéressait. Mon jeune ami venait d'achever un drame antique en vers, en un acte, une Sapho dont il me récita des fragments, et tout de suite j'en fus infiniment impressionné et charmé; il y avait dans ce
poème une singulière puissance d'intuition et d'évocation ; du premier au dernier vers on y sentait l'air bleu, le frisson, le flot sonore des îles de la mer Egée, et on entendait résonner comme les lointaines voix des lyres. Jamais peut-être magie ne fut plus complète; le chanteur de ces vers mélodieux était certainement né pour enchanter les âmes et pour les emporter dans le rêve.
Malheureusement Philoxène, presque enfant encore, n'était pas seulement un poète; je pus m'en convaincre en l'écoutant; son père, le savant, lui avait inculqué sans proportion et sans mesure, sans pitié pour sa jeunesse avide de songer, de penser, de se laisser vivre, une effroyable érudition de bénédictin. Non seulement il savait le grec comme de notre temps personne ne le sait plus, mais il connaissait tous les livres, toutes les histoires, toutes les philosophies, tous les travaux critiques, tous les grimoires de tous les temps; il avait tout étudié, tout compulsé, tout appris; il savait tout par cœur, et dans sa pauvre tête on avait entassé violemment toute une bibliothèque pareille à celle que Victor Hugo passe en revue dans son poème : L'Ane. Il m'avait apporté un livre qu'il venait d'imprimer, intitulé Le Rhin et les Burgraves, et en l'ouvrant, du premier coup d'oeil je vis une telle quantité de noms propres que je fus saisi de vertige. En moi-même je pensai tout de suite qu'il fallait rompre les chiens, trouver une diversion, détruire ce malencontreux savant qui, si on ne le tuait pas, tuerait le poète. J'engageai donc mon ami à tâcher de faire jouer son drame, bien qu'il l'eût écrit sans se préoccuper aucunement de la représentation ; je me disais que l'ivresse du théâtre opérerait sans doute en lui une révolution salutaire, et qu'il rencontrerait à point sur les planches de la comédie quelque Hen-
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riette aux lèvres roses, qui n'entendrait pas le grec.
Le père du poète, qui se nommait Austremoine! avait été impitoyable et complet dans son imprévoyance; il n'avait pas permis à son fils d'ignorer les scholiastes les plus inconnus et les historiens les plus chimériques; mais il avait tout à fait oublié de lui apprendre à parler, à manger, à s'asseoir et à vivre comme tout le monde. Philoxène, qui plus tard sut découvrir sans peine les tailleurs et devenir un Parisien irréprochable, était parfaitement vêtu comme un chien fou lorsqu'il se présenta à l'Odéon, et demanda à voir Altaroche. Par un miracle qui ne se renouvellerait pas de nos jours, il fut reçu sans avoir fait antichambre, et sa qualité de poète, énoncée brutalement, sans nulle précaution oratoire, ne produisit aucun mauvais effet; mais Altaroche était un directeur extraordinaire, qui préférait de beaux vers à des chiens de carton, et qui, lorsqu'il rencontrait une scène émouvante et bien écrite, ne l'eût pas troquée contre un cent de clous! Il invita donc le jeune poète à lui lire immédiatement son œuvre ; mais tous les deux s'aperçurent alors qu'entre autres choses, Philoxène avait oublié d'apporter à Paris son manuscrit. Un tel contre-temps n'était pas pour arrêter deux hommes si bien disposés ; ne pouvant lire sa pièce, Philoxène la récita par cœur ; Altaroche l'écouta avec une vive sympathie, se fit redire deux ibis les plus beaux morceaux, finalement reçutl'œuvre séance tenante, avec les plus gracieux éloges, et promit de la monter aussi vite que possible. Je vois bien que j'ai Pair de raconter un conte de fées, mais en ce tempslà les choses se passaient ainsi, et il pouvait arriver qu'un directeur de théâtre entendît parler d'un drame en vers sans être tenté d'envoyer chercher les sergents de ville.
Philoxène Boyer revint chez moi bien heureux,
mais triste aussi. Il lui fallait quitter Paris au bout de quelques jours, et il n'espérait pas que son pèro l'y laisserait revenir pour suivre les répétitions de sa pièce. Il me fit donc promettre de le suppléer dans cette tâche, s'il ne pouvait se rendre libre en temps utile, et je lui promis, non sans appréhension, car c'est une terrible responsabilité de mettre en scène une pièce en vers dont on n'est pas l'auteur, et où le moindre changement dans le texte, imposé par une nécessité impérieuse, vous expose à trahir la pensée du poète. Les choses se passèrent comme nous l'avions prévu, et. à mon grand regret, c'est moi qui dus faire ce que l'auteur lui-même aurait fait avec tant de joie et d'amour. A ce labeur ingrat je mis du moins tous mes soins et mon âme fraternelle, et le plus vif désir de ne pas préparer une déception au cher absent.
Altaroche fut excellent, parfait, comme toujours, et mit à ma disposition tout ce qu'il possédait. Ce n'était pas rien, car déjà Bouchet pouvait faire un très noble Anacréon. et la jeune madame Marie Laurent était juste à point la Sapho rêvée; avec son front hardi, sa noire et épaisse chevelure, ses grands yeux d'un noir terrible, sa lèvre émue et vivante, sa peau d'un blanc chaud et mat. elle semblait faite exprès pour représenter la grande Lesbienne dévorée par toutes les flammes de la poésie et de l'amour. Mais quant au Phaon coiffé de cheveux brunissants dont la beauté devait jeter le trouble dans Mitylène, on l'eût en vain cherché dans une troupe qui, comme l'ami de Bilboquet, était souvent exposée à manquer de tout! et il semblait plus difficile encore de se procurer sa jeune amante. Car Philoxène. donnant là un croc-en-jambe à l'histoire, n'avait pas fait d'Erinna la grande poétesse qu'elle fut. émule et rivale de Sapho; il avait, lui le premier, cherché en elle un
type souvent étudié depuis par le roman moderne, la jeune fille belle, inconsciente et féroce, qui n'ayant jamais souffert ne compatit à rien, et trouve naturel et juste que la plus adorablement aimante des femmes lui soit sacrifiée. Mais à quoi bon d'ailleurs parler de cette veuve! dit quelque part dans le drame cette enfant cruelle, et je ne connais pas de cri plus égoïste et sauvage.
Le bon Altaroche me permettait bien d'engager qui je voudrais; mais l'embarrassant était de vouloir quelque chose. Je reçus la visite d'un jeune étudiant qui disait très bien les vers et brûlait de jeter sa vareuse aux orties; séance tenante, je l'engageai pour jouer Phaon ; c'était Martel, aujourd'hui très utile pensionnaire du Théâtre-Français. Les deux rôles de jeunes filles, Ianthé et Myrtis, furent distribués à mesdemoiselles Jouassain et Langlois. Il ne manquait plus que la seule Erinna, c'est-à-dire tout, mais les Dieux veillaient, et on nous amena un merle blanc, un phénix, une merveille, la vraie statue grecque animée depuis cinq minutes, au front lisse, aux joues superbes, aux traits réguliers, à l'œil de génisse qui regarde vaguement quelque part, et ne comprenant rien du tout, si ce n'est sa propre gloire. Un peplos rose sur ces épaules de neige, et la pensée du poète se trouvait incarnée par un étonnant miracle; notre Erinna était plus Erinna que nature. Vous l'avez connue; c'était mademoiselle Théric, qui exprès, sans que rien l'y forçât, avait choisi le prénom d'Alice ! Ignorée, elle sortait à peine du Conservatoire; son visage était comme un tas de roses et son cou ressemblait à une tour d'ivoire. Vous l'avez vue, mais pas en Erinna, et je pense qu'elle aurait dû jouer Erinna toute sa vie! Le mépris avec lequel sa lèvre se fronçait lorsqu'elle disait en parlant de Sapho : En effet, elle aborde aux trente
ans! était quelque chose d'inouï; la petite comédienne semblait tout à fait croire et croyait peutêtre en effet qu'aborder aux trente ans était un crime ignoble, digne d'être expié par les plus durs châtiments.
Les répétitions marchèrent très bien ; les acteurs s'étaient enthousiasmés de la belle poésie qu'ils avaient à réciter: Marie Laurent était belle, amoureuse, maudite, désespérée, sublime; Ancessy avait écrit une musique de scène douloureuse et plaintive; la roche tragique se dressait dans un décor bien planté et d'une belle couleur; Altaroche avait veillé atout cela avec un soin et avec une imagination d'artiste; mais enfin il fallut nous occuper de la chose sérieuse, je veux dire de la culbute finale. Les indications de scène disaient : Échevelée et avec égarement ; plus loin : Avec une expression ineffable de folie et d'amour; tout cela ne nous embarrassait pas, c'était l'affaire de madame Laurent; mais plus loin encore, ces mêmes indications ajoutaient : Elle se précipite, tenant sa lyre embrassée. Ceci était un peu plus grave. La roche que gravit Sapho était très élevée, afin que, sous l'orage et les éclairs, la figure de la poétesse produisît là un effet pittoresque; mais ce n'était pas le tout d'y monter! File se précipite; à la bonne heure; mais où et comment? Le machiniste de l'Odéon ne trouva pas d'autre expédient que de dresser derrière le rocher un lit, sur lequel la tragédienne, exécutant réellement un saut terrible, devait tomber à plat ventre, sans quoi elle aurait risqué d'être vue après son engloutissement. Il y avait là de quoi décourager un clown, et la première fois qu'il s'agit de piquer cette tête fabuleuse, madame Laurent ne put retenir une légère grimace. Un homme cependant la sermonnait, l'encourageait, l'objurguait; c'était le régisseur qui, pareil à Bilbo-
quet arracheur de dents, aurait vu la tragédienne faire un saut encore plus périlleux, sans éprouver, lui, aucune douleur.
— « Voyons, madame, lui disait-il, ce n'est rien, c'est facile comme tout, il n'y a qu'à rassembler les bras comme ceci, à s'élancer comme ça, un enfant le ferait !
— Eh bien î dit madame Laurent avec son bon sourire, faites-le donc! »
Le régisseur s'avança et prit la place de l'actrice, avec une pantomime qui voulait dire : « Parbleu ! » Il se posa fiévreusement, saisit la lyre qu'il appuya sur son cœur, prit son élan... et ne sauta pas. Une fois, deux fois, trois fois, il fit mine de s'envoler dans le vide, et prudemment y renonça, comme fait en pareille occasion le Pierrot de la pantomime.
— « Alors, dit madame Laurent, décidément vnus n'osez pas?
— Ma foi non », fît le régisseur.
Sur cette réplique, l'actrice reprit sa place, et en s'écriant : A toi, Vénus!., à toi, Phaon!.. Je t'aime! s'élança et tomba à plat ventre sur le lit, avec autant d'adresse que de bravoure. Et elle recommença à toutes les répétitions, aussi gaiement que s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde. Cependant le soir de la première représentation arriva; Marie Laurent fit une création admirable et complète, Phaon fut plein d'amour, mademoiselle Théric étonnamment ingénue et farouche; Bouchet joua en comédien consommé, les deux jeunes filles se montrèrent charmantes, et les beaux vers produisirent l'effet qu'ils produisent toujours quand on les laisse arriver au public, c'est-à-dire qu'ils émurent profondément l'auditoire et excitèrent des orages d'applaudissements. Acclamé, fêté, salué par une foule heureuse d'admirer, Philoxène Boyer, qui avait pu
rompre sa chaîne et venir à Paris pour assister à son triomphe incontesté, fut célèbre dès ce soir-là. Il ne dépendait plus que de lui de continuer, de travailler, d'être heureux. Oui, sans doute, s'il eût été ignorant et tout uni comme un simple poète: mais, hélas! il ne pouvait se mouvoir sans porter le poids de la bibliothèque universelle qu'on avait entassée dans sa pauvre tête, et la science dont on l'avait gorgé avait éveillé en lui un désir inextinguible de savoir, de même que le vin absorbé déjà altère le buveur et lui donne une soif dévorante.
Très peu de temps après le succès de sa belle Sapho, devenu libre enfin et maître de lui,Philoxène Boyer vint habiter définitivement Paris. Il était majeur, il avait touché l'héritage de sa mère, et il se trouvait absolument seul, n'ayant jamais reçu aucune notion pratique, et ignorant absolument comme il faut s'y prendre pour acheter un pain chez le boulanger. Faut-il le dire? la réussite éclatante et inespérée de son drame l'avait laissé un peu stupéfait; car ayant, tout enfant, par ses lectures désordonnées, épuisé tout le trésor des idées humaines, il avait horreur de la chose réalisée, et n'aspirait qu'à l'inaccessible et à l'inconnu, ne savait désirer que l'impossible. Sa petite fortune aussi le gênait, comme une possession par trop évidente et matérielle: il en eut bientôt raison, par des moyens divers et tous excellents. Il se meubla dans la rue Taitbout un appartement orné de flambeaux anciens, de meubles au petit point, de belles tapisseries, mais d'où les objets utiles avaient été soigneusement bannis, de sorte que qui voulait y but et y mangea comme chez le moderne nabab Jansoulet ou chez Timon d'Athènes, sans qu'il y ait jamais eu deux nappes et deux douzaines d'assiettes dans cette maison hospitalière. Mais le concierge se faisait donner douze francs par
repas, pour venir en habit noir servir les festins improvisés qu'on mangeait sur un magnifique bureau Louis XV, car il n'y avait pas de table à manger chez Philoxène. Quant à sa bourse, il l'ouvrait si bien à tout venant qu'elle n'était jamais fermée; cependant le capital ainsi gouverné ne s'évanouissait pas assez vite, et il trouva d'autres procédés pour s'en affranchir, et pour revenir au giron de la bonne déesse Pauvreté.
Comme notre aïeul Ronsard, il se mit à célébrer en de merveilleuses poésies lyriques une foule de Maries et d'Hélènes ; mais au lieu qu'une Catherine de Médicis les lui indiquât en lui enjoignant, comme au poète de La Franc.ïade, de les rendre immortelles, c'était lui qui les choisissait et se consacrait tout entier à leur gloire. Alors les bouquets de roses éclos en plein hiver, les bagatelles qui ne coûtent rien et qui ruinent, les coupons de loge pour les premières représentations étaient jetés aux pieds de l'adorée, et Philoxène se fût sérieusement fâché si l'on avait eu l'air de ne pas le croire tout prêt à mourir pour elle. Cependant le nom de cette adorée changeait souvent, en une minute, sans transition, et voici pourquoi. Je l'ai dit, Philoxène, épris des cieux interdits, ne désirait et ne voulait que ce qu'il ne pouvait pas obtenir; le fruit descendu à la portée de sa main et qu'il pouvait cueillir lui inspirait alors une profonde répulsion. De là^son ennui, et ses fréquentes palinodies amoureuses ; car il avait beau se vouer au martyre, (nécessaire aux développements de sa poésie,) le martyre ne voulait pas de lui, et les femmes ne lui permettaient pas de rester aussi malheureux qu'il prétendait l'être.
11 était jeune, spirituel, entraînant; il parlait avec l'éloquence la plus persuasive le langage de l'amour, et de plus il suivait l'excellent conseil de La Fon-
taine. qui vous invite à être généreux en tout état de cause : pourquoi diable les belles lui auraient-elles tenu rigueur? Aussi s'humanisaient-elles, à son grand regret ! car le moyen de redemander encore avec des sanglots et des larmes ce qu'on lui avait gracieusement accordé? C'est pourquoi Philoxène était toujours en quête d'une nouvelle inhumaine. Du moins il aurait pu donner au public ses poésies lyriques, vécues si chèrement, et que les éditeurs lui demandaient: mais il détestait la poésie imprimée, qui lui semblait devenue une chose matérielle et commerciale. Et ce n'est pas seulement en fait de femmes, c'était en fait de tout qu'il avait le goût de l'inassouvi. Souvent il se désespérait, courbait vers la terre un front consterné, déclarait ne plus pouvoir vivre. parce qu'il n'avait pu se procurer quelque objet rare, quelque livre introuvable: alors sournoisement, un de ses amis. Baudelaire ou Asselineau, tirait de sa poche l'objet en question et le lui offrait en souriant ; mais Philoxène prenait alors une mine attrapée, car ce qui lui faisait envie, c'était non pas de posséder son oiseau rare, mais de le désirer.
Nul ne fut plus que lui attaqué de cette maladie moderne et féminine ! A un moment où lui et moi nous dînions deux ou trois fois par semaine chez Nestor Roqueplan, alors directeur de l'Opéra, Philoxène. déjà un peu désargenté, s'était pris soudainement d'une belle passion pour la musique, et lorsque l'Opéra faisait salle pleine, dépensait fidèlement tout son argent à acheter des places aux marchands de billets, qui les lui faisaient payer des prix fous. Un jour que nous avions dîné sans le poète, je racontai cela à Nestor, lui disant combien je trouvais ridicule qu'un de ses amis se ruinât pour entendre La Juive et Les Huguenots. Roqueplan. qui ne riait guère, partit d'un formidable éclat de rire.
— « Comment, me dit-il, Philoxène n'a pas ses entrées à l'Opéra !
— Mais non.
— Eh bien! reprit Nestor, allons tout de suite les faire écrire, et prendre les mesures nécessaires pour qu'il ait, toutes les fois qu'il le désirera, son fauteuil numéroté. Notre ami n'est que trop habile à se forger des moyens d'être malheureux; ne lui fournissons pas un prétexte pour l'être par notre faute. »
Séance tenante, nous allâmes faire mettre tout cela en ordre ; le soir même je rencontrai Philoxène ; je lui appris que l'Opéra lui appartenait, et que désormais il pouvait y entrer et y vivre sans bourse délier, autant que cela pourrait lui faire plaisir.
— «Ah! c'est comme ça! me dit-il d'un air déconfit; on cherche tous les moyens de me contrarier; mais à l'avenir, je ne mettrai plus jamais les pieds à l'Opéra. »
11 tint parole, et même, bien des années plus tard il se vengea de cette déconvenue, en faisant queue pendant de longues heures pour entrer au concert Pasdeloup. Un de nos amis qui l'avait vu là, rouge, ayant l'onglée et grelottant sous la neige, me dit combien il serait heureux de faire obtenir à Philoxène des places réservées.
— « Ah! lui répondis-je avec effroi, gardez-vous-en bien, vous lui ôteriez ainsi son dernier plaisir! »
Cependant les vains fantômes, les visions, les chimères disparaissent soudain et s'effacent devant la réalité. Philoxène devint amoureux, mais sérieusement cette fois, de l'excellente femme qui fut la sienne; il l'épousa, et l'aima comme on aime, non pour la désirer en vain, mais pour s'unir à elle de corps et d'àme. Le temps des décevantes folies était passé ; la compagne choisie et bien choisie donna à son mari deux belles petites filles ; le poète de
Sapho n'avait plus aucune raison pour ne pas embrasser virilement et courageusement la Vie. Il n'avait plus d'argent; mais il avait le moyen et l'énergie d'en gagner. Tout de suite, il s'avisa de faire sur Shakespeare et son œuvre des leçons publiques, dont le succès fut très grand et qui furent avidement suivies. 11 lui eût suffi de faire sténographier ces leçons, qu'il improvisait avec une rare éloquence, pour avoir un beau livre: mais là il fut repris par l'horreur de la parole imprimée, immobilisée, fixée à jamais, et aussi par la fièvre de l'érudition, dont il n'avait été momentanément guéri que par la fièvre des amours lyriques.
Son cours ne fut pas imprimé, s'évanouit comme une belle œuvre dispersée, et d'autre part, trouvant qu'il n'en savait jamais assez, quoiqu'il eût pénétré avec une rare divination le génie de Shakespeare, il se mit à lire, à dévorer, à s'assimiler tout ce qu'on a écrit sur l'œuvre shakespearienne. Mais il sentit alors combien les traductions sont pauvres et infidèles. Un jour que nous étions ensemble sur le boulevard des Italiens :
— « Je vais apprendre l'anglais, » me dit-il. Aussitôt il entra chez le libraire Truchy, acheta
une cinquantaine de volumes et les fit empiler dans un fiacre, où il monta ensuite, et déjà, en me disant adieu de la main, il s'était mis à lire avec ardeur dans un de ces volumes.
— « Allons, me disais-je, Philoxène se moque de moi 1 II veut me faire croire qu'on apprend une langue de cette façon-là, en prenant tout d'abord le livre, et en remettant à plus tard le dictionnaire et la grammaire! »
Il se moquait si peu de moi que quelques mois plus tard il me lisait à livre ouvert Tennyson et tous les poètes anglais modernes ; il profita d'ailleurs de
sa science nouvelle pour dévorer toute la littérature anglaise ; après quoi il apprit l'allemand par le môme procédé, et avala une quantité de poètes et de philosophes allemands qui eussent donné une indigestion au plus robuste bibliomane; mais en fait de science, Philoxène avait un estomac d'autruche, et pouvait digérer tout, le fer, les tessons et le sable, comme la plus savoureuse nourriture.
L'Érudition, la sauvage, implacable et obsédante érudition du père Austremoine avait repris sa proie. Ami d'Arsène Houssaye, Philoxène donnait des leçons royalement payées à son fils Henry, dont il a fait, comme on sait, un excellent helléniste; pour préparer une de ces leçons, le poète passait des journées dans les bibliothèques, arrivait chez son élève bourré de documents, et lui apprenait à la fois le grec, le latin, l'histoire, la critique, les lettres modernes, et partait de Pindare ou d'Aristophane pour arriver au livre de la veille. Livré plus que jamais au démon de la lecture, Philoxène n'écrivait plus que les articles indispensables au pain quotidien, et le reste du temps lisait, lisait, lisait, insatiable tant qu'il n'avait pas lu tout ce que les hommes ont écrit et pensé depuis le commencement du monde.
Il finit par ne plus sortir de chez lui, et plus tard par ne plus se lever! Il avait rassemblé une immense quantité de livres, qu'il avait rangés dans une seule chambre dont les murailles étaient entièrement garnies de tablettes en sapin, et où en outre il n'y avait rien autre chose qu'un lit très bas, sur lequel Philoxène, assis ou couché, lisait, atteignant les in-folio, les volumes de toute dimension, et prenait des notes d'une écriture fine, serrée, microscopique, presque illisible pour lui-même. Pris d'une singulière manie de lettré, lorsqu'il avait
écrit une phrase nette, claire, bien venue, exprimant parfaitement sa pensée, il ne se tenait pour content que s'il la retrouvait à peu près semblable dans un auteur grec ou autre, car sa phrase ne l'aurait pas satisfait s'il n'avait pu la faire suivre de ces mots • Comme dit sibienArislote... ou : Comme dit Jamblique! Aussi n'écrivait-il plus en vers ! Acharné à l'étude insatiable, enlacé comme un Laocoon, par tous les serpents de la pensée humaine, il ne mangeait plus, ne dormait plus, et lisait toute la nuit comme il avait lu pendant tout le jour. Lorsque nous le perdîmes, âgé de trente-sept ans à peine, je demandai au docteur Piogey de quoi mourait notre ami, et le docteur me répondit : « Il meurt de vieillesse ! »
En effet, il avait les cheveux blancs, il était pâle, ridé, courbé vers la terre, il avait vécu mille vies, emporté au-delà de son œuvre et de son art par les Chimères de la curiosité et du désir. Il était de la race de ceux que tente et déchire l'appétit de l'impossible, et qui sans cesse interrogent le Sphinx muet. Tendrement amis et unis comme deux frères, il n'y eut jamais deux êtres si dissemblables que nous, et c'est pour cela sans doute que nous nous aimions. Pendant bien longtemps. Philoxène, lorsqu'il consentait à écrire un de ses poèmes, l'écrivait sur de petits morceaux de papier non numérotés qu'il enfouissait et chiffonnait dans ses poches.
Aussi me prenait-il dans une profonde pitié , lorsqu'il me voyait mener toujours à bout le travail une fois commencé, écrire régulièrement sur de belles pages blanches, et corriger des épreuves avec un soin minutieux. — « Ah ! cher ami, me disait-il, il y a en toi une sublime femme de ménage ! » Assurément sublime était de trop, mais Philoxène n'avait pas tort. Oui, le véritable esprit poétique est celui
qui s'envole d'une aile éperdue à travers les cieux, les vents glacés, les noirs ouragans, les astres qui le brûlent, et non pas celui de l'homme qui fait humblement sa besogne, comme un casseur de cailloux. Mais le simple artiste doit avoir en lui beaucoup de l'ouvrier, car, même pour exprimer l'inexprimable, il faut assembler des mots et des syllabes, et le plus divin poème, une fois qu'il est copié, devient de la « copie ! »
YALENTIN PARISOT
Ce qui fait la force du répertoire de La Fontaine, ce comique sans égal, c'est qu'il ne quitte jamais la scène, et qu'on le représente continuellement, avec des variantes insignifiantes. Une de ses comédies qui sont le plus souvent jouées, c'est Les Animaux malades de la Peste, et, pour ma part, j'en ai vu une reprise, qui m'a laissé une vive impression. Cette fois, comme on le verra, la bête sacrifiée était un Aigle bien plutôt qu'un Ane; mais cela ne fait rien au sujet ; l'important, c'est qu'on égorge comme coupable de tous les crimes, une bête innocente.
A un moment où, déjà malade, j'écrivais d'une main bien fatiguée et débile, mon très cher ami Philoxène Boyer m'apprit que Valentin Parisot, très lié . avec son père, avait lu mes poésies avec intérêt et désirait me connaître. Je fus ravi sans doute, mais en même temps confus et humilié d'un tel honneur. Parisot était alors, et il reste encore aujourd'hui, presque inconnu du public; mais nous savions, nous, que ce savant prodigieux, que cette tête encyclopédique était un autre Pic de la Mirandole, plus étonnant que l'autre. Il savait , sans exception, toutes les langues modernes et anciennes,
y compris le sanscrit, et il écrivait en vers épiques et lyriques dans toutes les langues. Il avait traduit le Mahabharata, et mis en prose française les deux cent mille stances de Vyâsa, toutes les guerres des Koravas et des Pandavas, tous les exploits de Krichna et d'Ardjouna ! Comment recevoir un tel homme ? Nulle connaissance humaine ne lui était étrangère, et moi, j'ai toujours été pareil, en tout petit, à Lamartine ignorant qui ne sait que son âme, à cette exception près que je ne sais pas mon âme. Comment un si grand clerc ferait-il pour se mettre à la portée d'un pauvre être comme moi ?
Je n'étais pas exempt d'une vague terreur. Malgré tout ce que Philoxène avait pu me dire, le lieu commun, la convention, les idées toutes faites ont tant d'empire sur nous que je m'imaginais le fameux linguiste bourré de citations, pareil à un porc-épic et tout hérissé d'aoristes et de supins, tant nous avons de peine à nous figurer que les gens érudits sont tout le contraire des Trissotins ! Valentin Parisot vint me voir, et je trouvai en lui non pas seulement un homme simple, ce ne serait pas assez dire, mais le plus aimable, le plus spirituel, le plus amusant, le plus parisien des hommes, uni et bon enfant au-delà de toute expression. Il parlait de ceci, de cela, des femmes, de rien du tout, avec la verve et la plus fine et la plus cursive ; on eût dit que ce dompteur d'in-folios n'avait jamais lu que la gazette. Bien que ses jours et ses nuits se consommassent dans l'étude et qu'il ne sortît presque jamais, il savait la vie extérieure, le pavé, le bitume, comme un boulevardier de profession, et il n'ignorait pas le nom d'une seule actrice des Folies-Dramatiques. Comment cela? Certes, il n'avait pas cent sous à dépenser pour aller au théâtre, mais sur son chemin, sans s'arrêter, d'un coup d'oeil rapide, il lisait
l'affiche, et ces noms se trouvaient classés dans satête avec le reste ; car une fois qu'on s'y met, il n'est pas plus difficile de savoir tout que d'ignorer tout. Et puis, comme les grands intuitifs, comme Guvier, ce remueur d'idées, cet assembleur de mots reconstituait le monstre entier avec un bout d'ossement! Il était si généreux, si divinement bon, que pendant notre causerie, il me fit dire le peu de choses qui me sont familières, et s'arrangea de façon à me faire briller : c'était tout à fait comme un Rothschild qui aurait eu l'exquise politesse de m'emprunter cent sous !
Bien entendu, je m'empressai d'aller remercier Valentin Parisot, de lui rendre sa visite, et je fus infiniment touché par la vue du logement où demeurait ce miraculeux et modeste génie. C'était dans l'île Saint-Louis, rue Boutarel. au premier étage. Dans cet intérieur franchement pauvre, tenu avec une propreté flamande, il n'y avait quasi pas de meubles, et les fenêtres avaient été seulement garnies de petits rideaux, évidemment faute de l'argent nécessaire pour acheter de grands rideaux. Mais tu. l'as, le plus doux et le plus beau collier ! Pareille à l'amie vigilante que Lemud a placée debout, accoudée au fauteuil de Théodore Hoffmann, derrière le maître travaillant passait, comme une ombre chérie, sa bonne, vaillante et indulgente femme qui l'aimait comme elle en était aimée, et qui en toute chose le comprenait parfaitement, car Dieu nous accorde parfois de telles grâces !
Chez lui comme chez moi, Valentin Parisot, qui ne rougissait pas de son honnête misère, fut aimable, gai et parfaitement à son aise. Mais j'ai pu le voir triste et contraint ailleurs, dans les réunions officielles et devant les gros bonnets de l'Instruction publique. En effet, ce libre esprit, qui appartenait à
l'Université, était coupable vis-à-vis d'elle et se l'avouait; avec son invincible clairvoyance, il se rendait bien compte qu'il était le pelé, le galeux d'où venait tout le mal.
Coupable ! certes il l'était, et autant qu'on peut l'être; il avait beau s'effacer, se laisser oublier, se faire tout petit; sa seule vue n'était-elle pas un reproche vivant et permanent pour tous ceux qui sont censés savoù' ce qu'ils ne savent pas, c'est-à-dire : pour tout le monde? Quoi! scandale effronté, cet homme parlait le turc, le russe, l'arménien, l'arabe : il avait composé des ouvrages sur les mathématiques ; il était fort en physiologie et en histoire naturelle, aussi bien qu'en trigonométrie! C'est en vain qu'il faisait le bonhomme, le simple, celui qui n'y touche pas : les intéressés savaient trop bien qu'ils avaient devant eux un témoin clairvoyant, pour qui leur ignorance n'avait pas de secrets, et laissaient tomber sur lui des regards chargés de haine. Il était essentiellement et au suprême degré ce que l'argot moderne a appelé un empêcheur de danser en rond; par cela seul qu'il existait, il mettait obstacle aux fantasques 'évolutions de la grande ronde qui s'élance à la conquête des honneurs et des âmes, en déclinant fallacieusement : Rosa, la Rose! C'était un gêneur; il avait tondu l'herbe dans le pré des moines. Rien que la mort n'était capable d'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Et notez ce point, pas d'atténuation possible! Valentin Parisot écrivait et parlait toutes les langues, non pas un peu, vaguement, comme les gens qui en connaissent quelques mots, toujours montrés et ramenés à point comme les figurants du cirque, mais intimement et profondément. Il était professeur de faculté, ayant obtenu en province une chaire de littérature étrangère. Il l'avait demandée en vers
italiens si beaux, si purs, emportés d'un tel souffle, qu'on n'avait pas osé la lui refuser; mais tout n'était pas fini là, et on lui gardait pour la fin un louveteau de la louve romaine.
A son cours, lorsque Parisot citait un poète, n'importe lequel, Homère, Dante, Virgile, Horace, Goethe, Shakespeare, Milton, Byron, c'était toujours sans livre et de mémoire ; il savait par cœur l'œuvre entière de tous les poètes, et il les récitait avec la musique rhythmée qui leur est propre, étant maître de leur prosodie et de leur métrique! Pour le simple grec, il en jouait comme Théophile Gautier de la langue française, et j'ai vu de lui des vers grecs écrits dans le rhythme sapphique, pleins de parisianisme et de mots spirituels, dans lesquels il parlait d'Arsène Houssaye, de mademoiselle Rachel, d'un tas de choses et de personnes, bien plus aisément que nous ne l'eussions fait en vers français : de tels procédés ne criaient-ils pas vengeance?
La vengeance eut lieu, et c'est toute une historiette. Philoxène Boyer avait un album qui existe toujours, et qui sera peut-être pour ses filles une petite fortune; car je ne crois pas qu'il y en ait un autre aussi riche, aussi curieux, aussi plein de raretés imprévues. On y voit des musiques inédites de Meyerbeer et de Félicien David, toutes les signatures illustres sous des légendes qui ne sont pas banales, et des boutades extraordinaires, comme ces deux-là, par exemple, écrites l'une au dessous de l'autre, sur la même page : Toutes les personnes sensées préféreront de beaucoup le déshonneur à la mort. Augustine Brohan. — J'arme mieux être Rachel qu Augustine Brohan, Rachel. Ce ne sont pas là de ces autographes courants, quelconques, et que l'on voit communément aux vitres des libraires.
Comme tout le monde, Valentin Parisot écrivit
sur l'album de Philoxène Boyer qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était le fils d'un de ses meilleurs amis. Il y mit des vers, français pour cette fois, écrits sur un des rhythmes les plus dansants et les plus gracieux du bon Ronsard. C'était une délicieuse et charmante fantaisie, aussi pure dans la pensée que dans la forme, et égayée par mille caprices de rime séduisants et imprévus, comme la Muse aime à les inventer lorsqu'elle s'inspire du seizième siècle. Gela n'a l'air de rien, n'est-ce pas? Eh bien! dans ces strophes envolées, chantant et battant des ailes comme des rossignols, il y avait le déshonneur et la mort d'un homme, grâce à l'Université que l'Europe nous envie.
Je raconterai la catastrophe en quelques mots. A Grenoble, où Valentin Parisot était retourné occuper sa chaire, il y avait une société de savants, curieux d'études historiques et archéologiques. Ces travailleurs, ces chercheurs obscurs imprimaient pour eux seuls un Bulletin, qui renfermait aussi quelques essais littéraires. Gomme ce Bulletin était envoyé aux seuls membres de la Société et n'était vendu à personne, Valentin Parisot crut pouvoir y insérer impunément ses vers écrits sur l'album de Philoxène. Mais le hasard voulut qu'un des exemplaires, oublié dans une antichambre, tombât sous les yeux mêmes du ministre, et vous pouvez deviner quelle fut alors la joie des universitaires! On avait découvert le pot aux roses! On le tenait donc enfin, on le prenait en flagrant délit, la main dans le sac, le scélérat, le coupable, le criminel, celui qui savait le grec et le sanscrit, et qui s'était donné le luxe des rimes riches, comme Villon, comme Marot, comme Ronsard, comme Corneille et Molière dans leurs comédies, comme Racine dans Les Plaideurs!
Fut rédigé et inséré en tête de tous les journaux
de France, un blâme officiel, constatant que Valentin Parisot avait compromis Y aima parens, en se livrant à des jeux frivoles et indignes d'elle. Il aurait livré une femme, vendu sa ville et son Dieu, qu'on n'aurait pas pu le traiter plus mal; il était abandonné aux Erynnies, retranché du commerce des vivants, maudit dans son sang et sa chair. C'est par pure indulgence qu'on renonça à le brûler, à traîner son corps sur une claie et à jeter sa cendre aux quatre vents.
Et maintenant, jeunes gens, ei'udimini, c'est-à-dire apprenez-vous à ne pas être érudits ! Jules Vallès a très bien expliqué, en son livre saignant et sanglant, que, par le seul fait d'être bachelier, un homme est voué à tous les malheurs et à tous les désastres; à quoi ne devait pas justement s'attendre un homme qui s'était assimilé toutes les connaissances humaines, comme Pétrarque et Rabelais ! Je n'ai jamais revu le condamné : où et comment a-t-il fini sa misérable vie? Sans doute, il a promené sous des cieux lointains sa tête coupable. Mais il n'y a pas lieu de s'apitoyer sur lui, parce que son aventure est trop exceptionnelle. Au contraire, il serait temps de s'inquiéter, si l'on se mettait à brûler les gens qui ne savent pas la règle des participes, parce qu'alors les fagots seraient hors de prix, et il faudrait donner un louis d'or pour se procurer un margotin. Et même, dans ce cas-là. il est probable que la forêt de Fontainebleau serait bientôt changée en une plaine aride, où les vents du ciel pourraient se déchaîner à leur aise, sans crainte d'y rencontrer une branche d 'arbre î