‹ Mes souvenirsChapitre 27 sur 36 · HIPPOLYTE BALLUE · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE BALLUE

En 1852, mon ami Philoxène Boyer et moi, nous eûmes l'idée audacieuse de composer une comédie satirique, une sorte de Revue comme en jouent les théâtres de genre, intitulée Le Feuilleton d'Aristophane, dans laquelle les Athéniens du Prologue parleraient en prose, tandis que les Parisiens de la Comédie s'exprimeraient en vers aux rimes comiques et inattendues, et où les alexandrins seraient mêlés de strophes lyriques, tantôt sérieuses et bouffonnes. Proposer un tel programme, c'était s'exposer à se faire bannir à jamais de tous les théâtres, et comme dit l'honnête Bouchardy, avec défense de porter le nom de Pietïo! Mais le bonheur voulut que le directeur de l'Odéon fût alors Altaroche qui, comme nous, aimait la poésie passionnément et ne cherchait que ploie et bosse. Notre projet lui plut tout à fait, précisément parce qu'il n'était pas banal; il nous encouragea à écrire la pièce, et dès qu'elle fut écrite, il la mit en répétition. Pour le tableau final qui, après un changement à vue franchement shakespearien, devait représenter la place publique d'Athènes, Altaroche, sans bourse délier, avait à sa disposition, et à la nôtre, un fort beau décor peint six années auparavant pour le Dlogene de Pyat. Quant aux cos-

tûmes, nous étions bien persuadés qu'il nous les ferait, aussi beaux que possible, pourvu que nous sachions dire ce que nous voulions ; mais là précisément était la difficulté. Nous avions plusieurs personnages allégoriques, notamment Le Palais de Cristal, joué par la charmante Yalérie, qui depuis... mais alors elle n'était rien qu'une toute jeune, aimable et spirituelle comédienne. Or, comment habille-t-on une demoiselle en Palais de Cristal, et quel rapport y a-t-il entre un Palais de Cristal et une demoiselle ? Poser la question, c'est la résoudre : il n'y en a pas.

Aujourd'hui, on ne serait nullement embarrassé; on dirait : « Faisons venir le dessinateur de costumes. » Mais en ce temps-là, de telles prodigalités n'étaient pas connues, et si bien intentionné qu'il fût, Altaroche n'était pas assez riche pour attacher ses poètes avec des saucisses. Donc Philoxène et moi, nous nous décidâmes à faire exécuter des aquarelles à nos propres frais, sans en rien dire, et à arriver un jour avec ce tas d'images, comme un vautour qui à ï'improviste fond sur sa proie. Il restait à choisir l'artiste, mais ceci ne pouvait faire l'objet d'un doute; le nom forcément indiqué était celui d'Hippolyte Ballue. J'avais trop fréquenté les petits théâtres, et particulièrement les Funambules, pour ne pas connaître de vue ce fantaisiste d'une originalité rare, qui au boulevard du Temple, où l'appelaient souvent ses occupations et aussi ses goûts, était aussi populaire que Frederick Lemaître et Deburau; mais je ne lui avais jamais parlé.

Hippolyte Ballue avait reçu des Dieux qui président à nos destinées un don très heureux, et un autre don étonnamment fatal. Le premier consistait en ceci que, pareil à un Grec des temps antiques, il avait le génie de symboliser clairement les idées les

plus abstraites, et de leur imposer la forme humaine. Aussi était-il le magicien nécessaire et indispensable aux Revues, qui ne vivent que de ces personnifications ingénieuses. Il savait donner une figure aux imaginations les moins plastiques et pouvait, en se jouant, habiller une femme en Sécheresse, en Pluie, en Xouve/le à la main, en Question d'Orient, d'une façon assez évidente pour que, sans avoir consulté le programme, chaque spectateur pût s'écrier aussitôt : « Voilà la Question d'Orient et voilà la Pluie ! » Et il n'était pas embarrassé davantage pour féminiser les objets purement matériels qui en aucune façon n'éveillent l'idée de femme, tels que l'Horloge d'Allemagne, le Bilboquet ou le Feu d'Artifice ! L'universel anthropomorphisme, qui sous le crayon de Grandville devenait bouffon et caricatural, trouvait dans les aquarelles gouachées de Ballue une grâce imprévue et séduisante. Mais ce qu'il y avait de plus précieux et de plus rare, c'est que ces images étaient parfaitement compréhensibles pour le costumier et pouvaient être interprétés avec d'autant plus de certitude que, d'un mot rapide, l'artiste indiquait sur la marge les noms des étoffes avec lesquelles devait être exécutée au naturel telle ou telle partie du costume.

Les étoffes! on verra tout à l'heure par suite de quelles circonstances il en connaissait à fond les beautés, les défauts et les ressources. Il les connaissait si bien que, par l'emploi qu'il en faisait, il métamorphosait à son gré le comédien et changeait la structure de son corps. Une comédienne très belle, mais d'une ampleur superbe, aux épaules aussi opulentes que celles de la maîtresse du Titien, lui écrivait une fois de Saint-Pétersbourg : « Je suis perdue I Je joue à la fin de la semaine prochaine le rôle de Dona Sol, dans lequel il tant que je sois mince. Vite

des croquis, poste pour poste! » L'artiste envoya les croquis, trouvés avec son génie impeccable, et la comédienne parut mince comme un lys. Avec ce talent de pouvoir leur donner exactement et à point nommé la beauté qu'elles désiraient avoir, on pense si Ballue devait être l'ami des femmes; mais hélas! malheureusement pour lui, car je passe au second point, il l'eût été sans cela encore, et mille fois plus qu'il ne l'aurait fallu pour son œuvre de peintre et pour la tranquillité de sa vie.

Merveilleusement beau, malgré sa tête déjàchauve, basané et vermeil comme un More d'Espagne, très doux avec des traits héroïques et farouches, avec des yeux profonds, impérieux, caressants, humides, aux grands cils, et avec une fière moustache noire qui laissait entrevoir sa lèvre de pourpre, il exerçait sur les femmes une fascination irrésistible. Les actrices de la comédie et les grandes dames des avantscènes, aussi bien que les fillettes sur le boulevard du Temple, étaient conquises sans combat par son étonnant regard, et une telle séduction émanait de tout son être qu'il fut un don Juan sans l'avoir voulu, et sans jamais avoir eu besoin de proférer aucun mensonge.

Je ne puis m'empêcher de resonger à lui chaque fois que je relis le beau poème des Contemplations, où le rimeur rencontre la petite baigneuse déchaussée et décoiffée, assise pieds nus parmi les joncs, et comme entrée de jeu lui dit, sans autre forme de procès : Veux-tu t'en venir dans les champs? Ballue, lui, n'avait même pas besoin de dire aux femmes : Veux-tu venir? elles venaient sans qu'il leur eût rien dit, et elles le suivaient docilement, comme des gazelles apprivoisées, ou comme des tigresses folles d'amour. Elles venaient, humbles, irritées, menaçantes, éperdues, soumises, marchant dans sa trace

et cherchant ses yeux et son rouge sourire. Elles venaient, les grandes, les terribles, les mignonnes, les petites, les dédaignées, les splendides, et sans doute l'artiste eût été d'abord flatté de faire un choix parmi elles ; mais il n'était pas consulté, et il fallait qu'il les choisît toutes; chacune voulait donner son coup de dent et avoir son morceau de la proie.

Notez qu'à Paris il en est des amants comme des médecins; ou ils ont cent mille clientes, ou ils n'en ont pas une ; c'est tout l'un ou tout l'autre. Malheureusement, c'était tout l'un pour Ballue; grand travailleur, acharné à gagner la fortune pour une mère qu'il adorait, il avait beau s'inquiéter en sentant dans son front alourdi la fatigue et les redoutables indices ; il avait beau s'apercevoir qu'il usait la chandelle par les deux bouts; il ne pouvait jamais se ressaisir, être rendu à lui-même, et il n'était jamais l'objet qui a cessé de plaire! Toutes les femmes le voulaient, et mettaient sur lui leur griffe inassouvie, oui, toutes, même les blasées, les froides, les insensibles, même les Damnées que le poète a chantées douloureusement, et qui regardent les vagues horizons. Elles retrouvaient pour lui des désirs et des sens, et ces chercheuses d'infini qui ne sont affamées de rien, étaient affamées de lui.

Quelle situation que celle d'un Tantale à rebours qui, assis tout seul devant un immense festin, doit à lui seul manger tous les mets et vider toutes les amphores, et aussi croquer tous les fruits que mettent à sa portée les branches pendantes, et encore épuiser tout le flot du ruisseau qui, à ses pieds, frissonne et murmure ! Les trop heureuses Danaïdes n'ont à remplir qu'un tonneau sans fond ; mais lui, il faut qu'il remplisse de sa propre vie les cœurs et les âmes de toutes les Danaïdes! Tel était l'homme chez qui j'arrivai, un peu intimidé par la légèreté

de ma bourse ; mais la question d'argent et la question d'art furent vite réglées entre nous, car il avait l'invention inépuisable, et toutes les délicatesses. Voyant trop bien que je n'étais pas riche, il poussa la politesse exquise jusqu'au point de ne pas m'offrir ses dessins pour rien ; mais il me demanda un prix dérisoire, et j'en fus touché jusqu'aux larmes.

Puis, comme Le Palais de Cristal était ma grosse inquiétude, il voulut prendre tout de suite le taureau par les cornes, et séance tenante, laissant là un tableau auquel il travaillait, il prit une feuille de papier, un pinceau d'aquarelle, et en moins de rien, avec une verve inouïe, avec un esprit d'enfer, avec une incroyable certitude, il improvisa ce costume où le diamant, la gaze d'argent, la toile d'argent, les étoffes de verre, les joyaux d'argent imbriqués à la mode russe, produisaient un intense et prodigieux effet de cristal. J'étais ébloui, charmé, stupéfait, et j'admirais surtout le métier du peintre, si personnel et merveilleusement trouvé, qui lui permettait de donner aux métaux, aux étoffes, aux pierreries la qualité propre de leur substance, sans être forcé de rien atténuer ni de rien éteindre ; car bien qu'il osât les montrer dans l'éclat vif et cru de leur resplendissement, il savait à travers toutes ses violences trouver une harmonie, arrivant au calme à force de passion et d'audace. De ce moment-là, nous étions amis; je pris alors possession de l'atelier, je jetai les yeux autour de moi, et dans les tableaux posés sur les chevalets, qui m'aveuglèrent d'abord et me charmèrent ensuite, je remarquai les mêmes qualités ou les mêmes défauts, car c'est tout un! qui m'avaient enchanté dans les dessins de costumes.

Mes yeux furent attirés surtout par des paysages peints au pastel avec une capricieuse furie, où les feuilles semblaient d'émeraude, les ciels couchants

de flamme ensanglantée, les terrains d'or et de pourpre violette, les eaux d'argent en fusion et de diamant; mais l'artiste avait noyé toutes ces joailleries dans une bien réelle atmosphère, frémissante et vivante, qui leur rendait leur qualité de cieux, de ruisseaux et de feuillages, et les faisait respirer et vibrer dans la rassurante lumière.

D'ailleurs, il faut dire qu'il avait peint la nature sincèrement et comme il l'avait vue; ses prunelles ressemblaient à ces cavernes d'or où les génies voleurs du feu entassent les rubis, les topazes et les escarboucles. Comme je m'enivrais de toutes ces chatoyantes et fabuleuses richesses, entra dans l'atelier une grande femme aux nobles traits, aux cheveux blancs, à la démarche imposante, qui, bien qu'elle fût aveugle, se dirigeait sans hésitation dans le chemin connu et parcouru mille fois; c'était la mère de Ballue. Elle tenait une pièce de satin épais et magnifique et plusieurs paires de bas de soie à jours ou à coins brodés, qu'elle toucha d'abord à plusieurs reprises et qu'elle montra ensuite à son fils avec un air de reproche. Lui, le pauvre artiste, il se leva et baisa les mains de sa mère avec une ineffable tendresse ; mais sans répondre à cette caresse doucement émue et soumise, la vieille dame s'éloigna d'un pas majestueux, comme gardant quelque amère et secrète rancune.

Il fallait bien que Ballue m'expliquât cette scène, incompréhensible pour moi. Certes, il se connaissait en étoffes, lui qui de son premier métier avait été commis de magasin, (et ceci l'amena à me raconter par suite de quelles circonstances très singulières il avait découvert sa vocation de peintre ;) mais quelque prodigalité, quelque soin, quelque recherche attentive qu'il mît à se procurer des tissus dignes d'une reine, il ne pouvait arriver à contenter l'exi-

géante aveugle, si chère à son cœur. Elle avait été, elle était sans doute encore la meilleure des mères; mais depuis que ses yeux s'étaient fermés à la clarté, la solitude avait exaspéré en elle le goût des damas, des salins, deslampas, qu'au toucher elle ne trouvait jamais assez beaux.

Elle n'en faisait d'ailleurs aucun usage, et les jetait dans les armoires, après les avoir dédaigneusement caressés de ses longues mains pâles. Ballue travaillait les jours et les nuits, arrivait à gagner des flots d'or, et toujours achetait des étoffes plus luxueuses et plus chères, sans que sa mère les trouvât à son gré : il était dit que ce pauvre homme serait voué à toutes les tâches impossibles. Il se vengeait sur ses crayons et sur ses pinceaux, qu'il forçait à créer des jardins de pierreries et de lumière, et des personnages de comédie vêtus plus richement que des rois d'Asie sur leurs trônes, ou que des génies énamourés, couchés parmi les fleurs dans la verte forêt de Titania, sous la délirante clarté des étoiles.

En entrant dans la vie, Hippolyte Ballue avait été commis de magasin, et certes il semblait que le Destin fût en délire, ou qu'il se moquât du monde, lorsqu'il condamnait à auner de la toile ce beau jeune homme terrible et fauve, pareil à Boabdil, roi de Grenade. Mais, au contraire, le Destin ne se moque de personne, et sait très bien ce qu'il fait. C'était l'époque où l'on commençait à inaugurer les grands étalages, qui forcent le passant à s'arrêter et, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, lui demandent la bourse et la vie.

Seulement, on les exécutait d'une façon bien initiale et primitive, qui aujourd'hui nous fait sourire, car une fois que l'Amérique est découverte, on se demande avec étonnement comment des tas de

générations ont pu vivre sans connaître l'Amérique. Ces étalages qui commençaient à crier leurs turbulentes fanfares, on les trouvait au hasard, par le tâtonnement; en essayant vingt et cent fois de suite des combinaisons nouvelles, pour lesquelles il fallait déplier, — et quand on s'était trompé, replier — des pièces d'étoffe de cent mètres, et c'était toujours à recommencer, et ce n'était jamais fini, et l'étoffe à l'instant repliée était dépliée de nouveau, si l'on s'apercevait que la disposition tout d'abord abandonnée était cependant la bonne. Hippolyte Ballue, qui tout de suite s'était distingué au premier rang parmi les étalagistes, mais qui avait les bras rompus d'avoir accroché et décroché les satins et les cachemires, s'avisa d'un rien qui était tout, comme l'œuf de Colomb. Il se dit qu'on avait à son service, sans exception, toutes les couleurs et toutes les nuances, et que par conséquent, si l'on pouvait savoir d'avance laquelle devait être montrée ici et là, il n'y aurait plus à exécuter qu'un travail mécanique.

Il imagina donc de peindre sur du papier l'étalage tel qu'il le rêvait, tel qu'il s'éveillait dans sa tête, et de le réaliser ensuite, en le copiant servilement avec des étoffes : l'étalage moderne était trouvé, et dans cette découverte il y avait déjà en germe le Bon Marché, les Magasins du Louvre, et toutes ces Babels où, pour la perdition des hommes, l'antique feuille du figuier du paradis s'est métamorphosée en tant de figures diverses! Les premières aquarelles d'étalage que peignit Ballue éclataient comme de fulgurantes symphonies ; mais si du premier coup elles avaient créé en lui un peintre, elles avaient en même temps supprimé et tué pour jamais le commis de magasin. A présent que ce jeune homme subitement inspiré s'était grisé des

rouges et des roses, des violets et des bleus, des verts graves et tendres, et qu'il avait célébré la gloire triomphale des jaunes, et qu'il avait noyé ses prunelles dans les splendeurs orgueilleuses des pourpres, bien malin aurait été celui qui l'aurait décidé à dire une fois de plus : « Madame, voici un article exceptionnel et une affaire très avantageuse! » La radieuse Chimère l'avait touché de son aile, et il ne pouvait plus être rien, sinon un peintre. Il ne raisonna pas, secoua la poussière de ses bottines sur le seuil exécré de la boutique, et comme la garde impériale, il entra dans la fournaise, c'est-àdire dans le Paris turbulent et vertigineux, résolu à y vivre de sa peinture.

A en mourir plutôt ! car, jusque-là, le futur artiste avait savouré les voluptés de la tache et les éblouissements crus de la lumière; mais dès qu'il s'efforça de représenter quelque chose, il dut s'avouer qu'il ne savait dessiner ni beaucoup, ni un peu, ni dans une certaine mesure, et que, tout compte fait, il dessinait un peu moins que pas du tout. Cependant, après être allé plusieurs fois au bal masqué, il en rapporta dans sa tête des figures envolées de folles danseuses bondissantes, un peuple de masques et mille visions féminines. Tout cela, il le mit sur le papier avec une amusante fièvre ; les têtes étaient jolies, un ouragan éparpillait les chevelures, les lèvres souriaient et hurlaient; enfin les satins miroitaient, les velours accrochaient la clarté des lustres, les ceintures de soie se cassaient en plis superbes; mais dans toute cette belle friperie il n'y avait pas de corps, vu que le corps humain ne s'invente pas. Surtout les pieds et les mains se refusaient entièrement à devoir la vie aux inconscientes hardiesses du pinceau, et les personnages de Ballue, diaprés comme des papillons, étincelants comme les che-

mins d'Eldorado, brillants comme des jardins de fleurs, restaient tristement estropiés. Enfin il fallait vivre! l'artiste alla montrer ses aquarelles à des marchands qui lui rirent au nez, et bien qu'en ce temps-là les meilleurs peintres eussent coutume de consulter leur caprice bien plus que la nature, la fantaisie affreusement libre de ce nouveau venu fit l'effet d'une émeute et d'une Marseillaise vociférée sur les barricades. Cependant un marchand plus audacieux que les autres fit affaire avec le jeune insurgé, et même, séance tenante, signa un traité avec lui.

D'après ce traité, Ballue s'engageait à peindre à l'aquarelle pour ce formidable Mécène des scènes de carnaval à deux personnages , moyennant quarante sous la douzaine! Par exemple, il stipula que ses personnages n'auraient pas de pieds ni de mains, parce qu'il savait trop par expérience que les pieds et les mains tenaient rigueur à son pinceau, et se dérobaient d'une façon expresse à tout accommodement. De plus, l'artiste devait livrer chaque jour plusieurs douzaines d'aquarelles, dont le nombre était rigoureusement fixé, et il était entendu qu'une seule infraction à cette clause entraînait la rupture immédiate du contrat.

Amédée Pommier (je ne parle pas du Dante!) a oublié dans son Enfer , rimé avec une cruelle richesse, ce supplice dont la dureté eût épouvanté sans doute un casseur de cailloux. Mais Ballue voulait bien. casser tous les cailloux. Il avait la bravoure d'un héros, la patience d'un alchimiste, la résignation d'un esclave, et son impérieuse volonté ne voyait pas de nuances entre le possible et l'impossible. Il en fit tant et tant de ces douzaines d'aquarelles à quarante sous la douzaine, car il avait le droit d'en peindre plus que le compte! il les fit

pulluler si démesurément sous ses doigts agilet qu'à force de récolter des gros sous, il finit pai gagner de l'argent. Alors, il prit des modèles, il put enfin se trouver le crayon à la main en face d'un torse nu, et comme tous les vrais coloristes, (car tout chemin mène à Rome... et à Florence!) il trouva son dessin personnel, mais après quels grincements de dents et quelles amères angoisses ! j.

Le divin poète Théophile Gautier, las de copie, et i exaspéré d'avoir célébré tant de choses qui n'exis- ■<-! tent pas, me disait peu de temps avant sa mort, 7 avec une tristesse désespérée et tranquille : « Quel ': métier va-t-on encore nous faire faire! » Lui,Ballue. '■ fit en commençant tous les métiers qui peuvent se faire avec un crayon et un pinceau, infatigable, uni- ' versel et inspiré pendant douze heures par jour, parce qu'il fallait qu'il le fut. Ce qu'il dessina de • joyaux, de meubles, de reliures, de buires, de : pommes d'ombrelles, ce qu'il peignit d'écrans, de l paravents, d'éventails, il faudrait cent ans pour le 3; dire! Un photographe avait inventé une combinai- f ' son effroyable, dont la seule pensée nous fait froid ~ dans la moelle des os. Ayant de ses portraits en !'' pied tiré des épreuves pâles, il les faisait peindre, colorier et compléter par trois artistes du plus grand mérite, dont la collaboration empirique produisait h; le plus délicieux et cruel charivari. Un ancien prix de Rome (ceci n'est pas une épigramme !) coloriait les vêtements, et un miniaturiste roué comme Talleyrand peignait les têtes en miniature ; pui.-? venait le tour d'Hippolyte Ballue qui, expert à imaginer une nature plus belle que nature, à faire chatoyer les étoffes et flamber les ors, peignait un fond au gré du client.

Grâce à son universelle magie, le bourgeois portraituré vivait, selon son caprice, au bord d'un lac,

£ans les forets alpestres, ou dans les jardins de .. ^nonceaux, ou dans un appartement plus riche ue la galerie d'Apollon, au milieu des bibelots les }. is somptueux, car il n'en coûtait pas plus cher pour faire le beau, comme un Rothschild, au milieu des coupes en jade et des bustes d'empereur romain en cristal de roche posés sur des étagères d'or, ou comme Erasme dans une librairie sévère, ou comme nadame de Pompadour parmi la collection comlète de l'Encyclopédie. Demandez, faites-vous serir! Ballue leur prodiguait les damas clairs, les toffes orientales, les tapis de Perse, ou s'ils l'airiaient mieux, les jasmins et les roses, comme s'il n pleuvait, et tout cela étincelait. scintillait et îisselait comme un feu d'artifice, car le jeune rtiste dépensait une furie de couleur grâce à «quelle les clients du photographe se donnaient à on marché un luxe titanique et se trouvaient tous lieux logés que le roi Salomon. A ce métier absurde, 3 peintre gagnait cent francs par jour; ce n'était pas .'ier pour donner aux gens à indiscrétion des paysans vertigineux et des palais féeriques. Mais, comme sent les portières, il n'était pas regardant, et pour u qu'ils en eussent exprimé le désir, il aurait >lontiers logé les Boétiens de Paris dans les salles codées de l'Alhambra ou sous les fleurs arboresmtes du Paradis.

Enfin, Malherbe vint... il finit toujours par venir!

n directeur de théâtre s'avisa de penser qu'avec son

pagination, sa fougue de coloriste et sa précieuse

onnaissance des étoffes, Ballue serait le premier

stumier du monde. Comme je l'ai dit, il ne se

'rompait pas, et l'expérience se chargea de lui don-

r raison de la façon la plus éclatante; mais je n'ai

pas tout dit.

y y a sur la terre des comédiennes très spirituelles

et pleines de malice; un beau matin, l'une d'entr». elles fit un raisonnement très simple. Elle se dit que le peintre qui savait la faire si belle sur la scène, saurait aussi la faire belle partout ailleurs, et elle s'arrangea de façon à devenir assez l'amie de Ballue pour qu'il lui dessinât des costumes de bal et des costumes de ville. Aussi effaça-t-elle ses rivales comme la lune efface les petites étoiles ; mais si bien gardé qu'il fût, son secret devint bientôt le secret de Polichinelle. Alors à prix d'argent, à prix d'amour, à tous les prix possibles, les autres comédiennes eurent aussi leurs toilettes dessinées et peintes par Ballue, et, devenues toutes aussi belles les unes que les autres, elles se regardaient stupéfaites comme Robert Macaire regarde Wormspire, lorsqu'au milieu de la partie de cartes où ils trichent tous les deux avec une égale application, le célèbre brigand dit à son collègue : « Beau-père, nous ne pouvons rien nous faire! » Mais alors une autre révolution se produisit, bien autrement importante que la première. Aux représentations de gala, aux bals de bienfaisance, aux fêtes données par souscription, les femmes du vrai monde, les duchesses authentiques s'aperçurent facilement que les comédiennes étaient beaucoup trop bien vêtues pour le goût et la distinction qu'on est en droit de leur I supposer, et elles cherchèrent la pensée créatrice qui se cachait derrière ces marionnettes. Ayant voulu savoir le secret, elles le surent, elles n'eurent pas de peine à trouver l'homme, et dès lors toutes les d'Espard et toutes les Maufrigneuse, pour qui le bal, sous l'éblouissement des flambeaux, est toujours la grande bataille décisive, voulurent y paraître costumées par Ballue. Chacune voulut arriver la première, avoir son aquarelle avant les autres; aussi comprenaient-elles qu'en ce cas il ne sert à

rien de prodiguer l'or, et qu'il faut recourir au grand moyen : elles y recouraient toutes ! Mais une telle avalanche de bonnes et détestables fortunes aurait brisé même la force sacrée d'Héraklès, et bien qu'il fût coulé en bronze florentin, Ballue n'était pas un dieu. Il lit ce que peuvent faire dix hommes et cent hommes, et tous les grenadiers de la grande Catherine; mais tout a des bornes, même l'impossible réalisé, et si d'une lampée un Titan altéré tarit l'eau d'un fleuve, ce n'est pas une raison pour qu'il puisse tarir l'eau de vingt fleuves.

Ballue prit un grand parti, et fit comme Gribouille, qui pour échapper aux aiguilles lancinantes de la pluie, se jette franchement à l'eau. Il se maria. Il pensa qu'il allait enfin trouver une vie tranquille, un intérieur ami, et que dans ses rêves il ne verrait plus bondir et danser autour de lui ces milliers de femmes échevelées qui lui envoyaient des baisers et des sourires, et en revanche emportaient sa vie. Il comptait se reposer; mais il était trop tard. On l'avait fait trop travailler; il avait peint trop de tableaux, trop de paysages, trop de costumes, trop de robes ; trop de gammes de couleurs s'étaient logées dans ses prunelles et y menaient un sabbat effroyable. Trop de femmes avaient vidé sa pauvre tête, pareilles à la poule faisane qui de son bec aigu ouvre le crâne du faisan et lui hume la cervelle, comme nous mangeons un œuf à la coque. L'âme trop fatiguée, trop lasse, impatiente de l'azur, s'évada la première d'un vol frémissant, laissant tout seul le pauvre corps inerte et flétri, qui, avant que la douce mort le délivrât, n'avait presque plus la force de souffrir. Au moment où Ballue sentit qu'il ne pourrait plus travailler jamais et que son intelligence s'éteignait comme une mourante flamme, sa dernière pensée fut pour sa mère. — « Hélas ! dit-

il douloureusement, elle que ne satisfaisaient pas les satins et les plus riches étoffes d'Orient, comment fera-t-elle pour se distraire encore, lorsqu'elle n'aura plus à caresser que des chiffons et des loques misérables! »

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