‹ Mes souvenirsChapitre 28 sur 36 · ACTEUR GRASSOT · texte numérisé non relu

ACTEUR GRASSOT

L'acteur Grassot a été un des plus étonnants bouffons qui aient jamais nagé dans l'absurde, comme un cygne dans l'eau pure d'un lac. Maigre, émacié, ridé, strié, vénérable, absurde, ayant au cou plus de cordes qu'il n'y en a dans la boutique d'un c'ordier, il disait des calembredaines avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, et de ses petits yeux perçait les âmes comme avec des vrilles, tandis que, lancé dans l'air étonné, son grand bras simiesque menaçait le vide, décrochait les étoiles et ameutait les Dieux, et que son doigt tendu comptait l'un après l'autre des objets absents, en les désignant chacun d'un claquement de langue. Le Gnouf! gnouff gnouf! de Grassot, interjection dénuée de sens et à laquelle on ne trouverait point d'analogue, si ce n'est dans les idiomes antiques, a été aussi célèbre que le : « Soldats, je suis content de vous! » de Napoléon. C'est, comme on le sait, à propos de ce même Grassot qu'à été inventée l'expression d'argot si pittoresque : « Avoir son jeune homme » , employée dans le sens de : Etre légèrement ivre. En effet, ce comédien avait toujours un jeune homme qui, du matin au soir, l'accompagnait, comme Pylade accompagne Oreste, et à qui il posait son coude sur l'épaule, et

qui lui offrait des petits verres de liqueurs diverses, par admiration pour son génie. En voyant l'acteur plongé tout éveillé dans les rêves couleurs de topaze, on avait dit naturellement : « Ah! il a son jeune homme ! » de sorte que le jeune homme naïf, promu par sa propre volonté aux fonctions de Ganymède, avait une existence à la fois réelle et symbolique.

Aussi fantasque à la ville qu'au théâtre, Grassot eut le grand mérite d'être toujours semblable à luimême. On le vit, dans une comédie, paraître sur la scène avec un faux-front aussi haut qu'un chapeau tuyau de poêle : c'étaient là de ses jeux! Il excellait à déclamer le récit de Théramène, en y intercalant, sans détruire le mouvement du morceau et le rhythme du vers, un tas de réflexions en prose, ébouriffantes et cocasses, qui ressemblaient alors à de tranquilles passants emportés malgré eux dans la furie d'une danse héroïque. Il accompagnait les hémistiches de parenthèses comme : Je ne lui faispas dire! ou bien : Qu'on le remarque! ou bien, quand le poète nous montre Hippolyte devenu un corps défiguré : Ah! mes enfants, quelle gadoue! Parfois, il s'arrêtait, changeait de ton et de voix, trouvait un autre nasillement et un autre cri guttural pour faire un sort particulier à tel ou tel mot. comme par exemple au mot : Maintenant! dans le vers : L'œil morne maintenant... Son inflexion disait avec une douce pitié pour l'intelligence de l'auditeur : « N'allez pas confondre. Maintenant! c'est seulement à partir de maintenant qu'ils ont l'œil morne! »

Mais pour être sublime, Grassot n'avait nullement besoin d'interpréter un texte; sa propre improvisation lui suffisait, et ce récit qu'on écoutait en se roulant le ventre par terre et en se décrochant les mâchoires, son récit du monsieur qui est monté dans l'omnibus avec trois douzaines de billets

d'Odéon dont il cherche à se débarrasser au préjudice des voyageurs, prouvait surabondamment que les Français ont été à tort accusés de n'avoir pas la tête épique. Le divin farceur charma si bien ses contemporains que, pendant plusieurs années ce fut une mode universelle de singer sa voix, ses tics, ses gestes et que la vie se passait à imiter Grassot! On vit des philosophes, des hommes politiques sérieux, des savants, des attachés d'ambassade, se livrer à ce passe-temps qui faisait fureur, et les artistes euxmêmes ne le dédaignèrent pas, ni les chanteurs et comédiens. Comme toujours, cette imitation était devenue un poncif assez grossier et initial, ne rendant ni les nuances, ni les finesses imprévues, ni les boutades, ni le fabuleux esprit du modèle; mais n'est-il pas évident que si l'on pouvait imiter quelqu'un avec perfection, on serait en effet ce quelqu'un?

Cependant les frères Lionnet avaient imaginé des Grassots assez amusants et, qui, dans une certaine mesure, pouvaient faire illusion. Une actrice, en ce temps-là fameuse par sa beauté, eut le caprice de réunir à son souper le vrai et les faux Grassots, et elle voulut bien m'inviter à jouir de ce spectacle. Tout de suite, Anatole Lionnet demanda des olives en imitant Grassot, et à son tour Hippolyte Lionnet réclama le saucisson en imitant Grassot encore bien davantage. L'un disait : Qu'on le remarque! et l'autre répondait : Gnouf! gnouf! gnouf! et les deux frères étaient Grassot à qui mieux mieux.

Chacun avait le sien, mais parfois ils setrompaient : Anatole faisait alors le Grassot d'Hippolyte, etHippolytefaisaitle célèbre Grassot d'Anatole; maisilsnetardaient pas à s'apercevoir de leur méprise, et chacun rentrait en possession de son Grassot personnel. Au milieu de tout cela, le vrai Grassot mettait une per-

fide malice à ne pas du tout ressembler aux imitations qu'on faisait de lui, à ne jamais dire : Gnouf! gnouf! gnouf! et à garder le ton et la mesure d'un parfait gentleman. — « Ah ça lui dis-je à la fin, impatienté, il n'y a donc que vous ici qui ne savez pas faire Grassot? — Ah! répondit spirituellement le comédien, qui. depuis le commencement du souper, avait parlé aussi purement que mademoiselle Mars, moi, c'est différent, je suis ici dans une maison amie, et je me repose! »

A vrai dire, rien ne l'eût empêché d'être, s'il l'eût voulu, un pur classique, car il avait commencé par la tragédie, et s'il savait si bien le récit de Théramène, c'est qu'il avait joué et très sérieusement le rôle d'Hippolyte. Il lejouaitmême encoreàses heures, ainsi que les autres rôles de jeunes princes, et, bien que marié à une aimable et charmante femme, il menait volontiers une vie de Don Juan et de Polichinelle. Ce profond Parisien qui, lui aussi, avait mille et trois petites amies, savait tout ce qu'on obtient avec des billets de spectacle ; aussi, sa répétition finie, faisait-il le tour de tous les théâtres, pour demander et obtenir dans chacun d'eux un coupon de loge. Ses discours étaient irrésistibles, et on lui échappait seulement, comme aux Sirènes, en se bouchant les oreilles. Dès qu'il l'apercevait montant l'escalier de la Comédie-Française, le bon Verteuil s'empressait de lui crier : « Non, Grassot! Non! non! non! » ce qui, bien souvent, ne l'empêchait pas de donner le coupon de loge. Avec raison, madame Grassot se trouvait un peu délaissée. Quand même son mari fût rentré dans la journée, elle aurait eu bien de la peine à pénétrer dans le pavillon particulier qu'il habitait au fond du jardin, et qui était encombré de zagaies, d'animaux empaillés, d'arcs de sauvages, de serpents, de crocodiles, et d'autres objets délicieusement su-

perdus. Mais Grassot ne rentrait jamais; après le théâtre, il soupait dans le souterrain du pâtissier Piton, près des Variétés, ou dans quelque autre cave. Et lorsqu'il regagnait son domicile, vers les quatre heures du matin, bien qu'en apparence il fût seul, il avait invariablement son jeune homme.

Puis il s'éveillait aux premiers rougissements de l'Aurore et s'enfuyait vers l'inconnu, vers la flânerie, vers la campagne verte, ou plus simplement vers les cabarets des Halles, tandis que sa femme dormait encore d'un profond sommeil. On devine qu'un pareil genre de vie rendait la conversation entre ces époux excessivement rare. Quand madame Grassot avait besoin de communiquer à son mari quelque chose d'impérieusement nécessaire, elle l'écrivait sur un petit papier mis en évidence; Grassot le lisait en rentrant, et écrivait-sa réponse au-dessous du texte primitif. Mais parfois, distrait ou négligent," il ne lisait pas le petit papier, ce qui amenait des cataclysmes. Une nuit, après l'avoir laissé sonner pendant plus d'une heure, le portier furieux dit à Grassot : « Ah cà, que venez-vous faire ici? — Mais s'écria le comédien, je rentre chez moi! — Chez vous, dit le portier indigné, mais vous savez bien que vous avez déménagé aujourd'hui même! » Grassot ne le savait pas, faute d'avoir jeté les yeux sur le journal quotidien de son ménage.

Jeune et belle, madame Grassot se plaignait quelquefois de ne jamais aller en soirée. — « C'est trop juste, lui dit son mari, à qui elle avait pu parler grâce au hasard d'une rencontre, eh bien, tu iras demain sans faute! » Le lendemain, un tapissier vint accrocher dans le salon du comédien des torchères et de nombreuses appliques. Le soir venu, un messager se présenta, alluma les bougies, puis remità la maîtresse de la maison une caisse contenant une magnifique

robe de bal et un billet de son mari ainsi conçu : «Des chandelles allumées et une robe avec des guirlandes de roses, c'est une soirée ! » Je ne sais pas si la gracieuse Ariane, ainsi mystifiée, envoya quérir des violons et fit prier ses voisins de venir danser avec elle, comme Angélique ou Madelon n'eussent pas manqué de le faire avec empressement, du temps de Molière. La facétie de son mari n'était qu'à moitié absurde, car il est certain que le plaisir d'aller dans le monde consiste surtout à revêtir un bel habit ; mais encore faut-il que quelqu'un le voie et vous dise qu'il est beau.

Quand l'âge poudra son front d'une neige vénérable, Grassot consentit-un peu à rester chez lui, mais alors il devint un joueur forcené: il n'aurait pas bougé quand on lui aurait dit que le feu était à la maison, et rien n'aurait pu l'obliger à quitter les cartes. Pourtant, Hippolyte Cogniard paria qu'il accomplirait ce prodige; mais, comme on va le voir, il perdit son pari. Grassot jouait avec des amis, furieusement; madame Grassot, un peu souffrante, était couchée dans la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte. Hippolyte Cogniard, qui ne jouait pas, alla tenir compagnie à la malade, et au bout d'un moment cria de toutes ses forces : — « Grassot. je suis amoureux de ta femme, et je le lui dis. — A ton aise, mon bonhomme, fit Grassot. — Grassot, reprit Hippolyte, j'ai envie de baiser le front de ta femme ! — Va toujours, je gagne! dit le comédien, situ espères me faire quitter la partie!... — Grassot, je baise les mains de ta femme!... »

On devine comment la scène fut filée. Hippolyte donnait des détails à faire flamber un Esquimau et • lisait tout par le menu; mais Grassot ne grouillait pas plus qu'une souche. Bien entendu, toutcela n'était que jeu et plaisanterie, et dans tout ce tumulte il

n'y avait eu que des mots pour rire ; mais si le joueur invincible n'avait pas eu affaire à un fidèle ami et à une brave et honnête femme, cette farce improvisée n'aurait-elle pas risqué de finir trop joyeusement. comme un affreux conte de Boccace?-

ALBERT GLATIGXY

Albert Glatigny, mort si jeune, et qui dans la vie réelle n'a joué qu'un rôle infime et dérisoire, a occupé dans le monde idéal une très grande place, que l'avenir lui conservera. Ce comédien errant était un grand artiste en poésie, si grand, qu'à ce point de vue, si j'excepte les maîtres des maîtres, nul ne peut lui être préféré.

En lui je vois renaître Villon, cet aïeul dont n'auraient pu se passer ni Régnier, ni Molière, mais qui, vivant, devait rester vagabond errant clans la rue et sur les places, parce que là seulement le chanteur peut entendre le soupir que le peuple exhale de ses profondes poitrines et qu'il doit, lui, traduire et faire passer dans la musique de ses vers. Ce qu'il y eut en apparence d'extraordinaire, mais qui se reproduira jusqu'à la fin des temps! c'est que, ce qu'il devait être, Albert Glatigny le devint tout de suite, sans transition, d'une minute à l'autre; le poète qui était en lui jaillit tout à coup, comme une source souterraine à qui l'on ouvre un passage, et qui désormais sans s'arrêter coulera toujours, caressant les cailloux de son lent baiser rhythmé et dispersanfdans le vent son babil sonore.

Glatigny était à Alençon, petit acteur d'une troupe

errante; il y lit la connaissance de Malassis, le futur éditeur, qui lui donna un livre, le premier venu, de quelque poète contemporain. Glatigny, qui la veille ne savait rien, après avoir lu ce livre quelconque savait tout : la métrique, la rime, les innombrables rhythmes lyriques, les ressources, les ruses, les magnificences de l'alexandrin, ce protée insaisissable, et enfin toutes les difficultés du plus grand et du plus compliqué de tous les arts. Quoi donc ! avait-il en effet appris cela en quelques heures? Non certes, car un tel miracle serait impossible! il ne l'avait pas appris. il s'en était ressouvenu; il était comme un exilé qui. chassé tout enfant de son pays, un jour après de longues années écoulées, tout à coup entend parler sa langue natale, et s'en rappelle les verbes, les syllabes magiques, les mots depuis longtemps chers à son oreille.

Dans quel paradis, dans quelle planète, dans quel monde inconnu Glatigny avait-il été poète, rhythmeur, assembleur de rimes, avant de naître à Bernay. fpatrie d'Alexandre, inventeur de l'alexandrin, ) où il dut le jour à un couple amoureux et bien épris, son père ayant tout juste vingt et un ans et sa mère dixhuit? Quoi qu'il en soit, ce qu'en général les rimeurs ne savent qu'au bout d'une longue vie d'étude, de travail, de patientes recherches, il le posséda sans effort et tout de suite, et du premier coup, il savait admirablement faire les vers !

Par exemple, il ne sut jamais que cela, et ne put jamais apprendre autre chose, et de là vint l'étrangeté et la bizarrerie de son existence matérielle. Car il n'eut aucun rapport avec ces bohèmes de Murger qui ne travaillent jamais ou qui, lorsqu'ils essayent de travailler, ont écrit quatre lignes au bout d'une nuit d'insomnie, en se rongeant les doigts jusqu'au sang. Au contraire, Glatigny écrivait continuellement, sans

cesse et sans relâche, du soir au matin et du matin au soir, fécond et inépuisable comme une force de la nature, comme un arbre qui produit ses fleurs et ses fruits, comme un ruisseau qui coule, comme un oiseau qui chante. A toute heure, à tout instant, riche (relativement) ou pauvre, joyeux ou désolé, repu ou à jeun, à pied ou en voiture, il était toujours prêt à faire la seule chose qu'il sût faire : des vers !

Oui. des vers, avec leur musique, avec leur magnificence, avec leurs subtiles finesses, avec leurs délicatesses exquises, avec leurs idéales broderies de joie et de lumière ! Et si on aime l'antithèse, en voilà une, le pauvre petit comédien, au besoin souffleur, qui jouait dans les vaudevilles des rôles de vingt lignes, et à cause de sa haute taille de roseau échevelé, des personnages muets de roi et d'empereur dans l'opéra et de géant dans le mélodrame, ce Jodelet rêveur, logé dans les combles et vêtu d'un habit mince comme du papier, ce réciteur de riens appartenait à l'aristocratie des esprits, et, dans une science spéciale d'un ordre supérieur, était à lui seul plus instruit et plus savant que toute une académie! Ce qui rendit sa vie impossible et chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comédie, il voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits de la civilisation, dans une certaine mesure.

Prétention folle! A ce point de vue, les choses n'ont pas changé depuis Homère, ou plutôt elles ont changé en ce sens que le poète de Y Iliade pouvait s'arrêter devant les maisons pour chanter la douleur de Priam ou les honneurs funèbres rendus au divin Hector; il pouvait en revanche, si on les lui donnait, accepter un morceau de pain et quelques olive>. tandis qu'aujourd'hui ce système de compensation serait désapprouvé, comme contrevenant aux

lois existantes. La société dirigée par des riches qui lisent les livres quand on les leur prête et vont à la comédie quand on leur donne des billets gratuits, ne tolère pas les chanteurs inutiles, si ce n'est dans les cours des maisons de la vague rue de l'Éperon, et il y a quatre siècles bientôt, elle a presque pendu François Villon, pour lui apprendre qu'elle n'attache pas ses poètes lyriques avec des saucisses î

Ces choses-là sont fatales. Glatigny, lui, ne fut pas pendu, mais en Corse, à Bocognano, où l'avaient conduit ses caravanes de comédien errant et de prodigieux improvisateur, il eut la mauvaise fortune de rencontrer un gendarme dont l'idée fixe était d'arrêter le fameux Jud et d'obtenir pour ce fait la croix de la Légion d'honneur. Il voulait absolument que Glatigny fût Jud, et, après lui avoir mis les fers aux pieds et aux mains, il le jeta dans un cachot où le poète eût été dévoré par les rats sans le dévouement de sa fidèle chienne Cosette, et où il souffrit toutes les angoisses du froid et de la faim, à ce point qu'il y gagna la maladie cruelle dont il devait mourir. Cependant à son retour il rencontra, à Bernay même, une charmante jeune fille, qui l'aima pour sa misère, pour les maux qu'il avait subis, pour son génie, pour son âme vaillante et naïve, et qui voulut devenir sa femme.

Elle lui apportait une toute petite richesse, de quoi travailler ardemment dans la maison, sans le souci du lendemain immédiat, et la paix et la joie et l'affection fidèle. Tendre et casanier comme tous les vrais poètes, Glatigny montra bien alors que si jusque-la il avait sans cesse parcouru le monde en deux enjambées, toujours avide de cieux nouveaux et d'étoiles inconnues, c'était faute de pouvoir entendre une voix amie et contempler deux chères prunelles. Ah ! il n'y avait plus de danger qu'il quittât sa table

ses poètes sans cesse feuilletés et relus, pour s'embarquer à travers les pérégrinations et les aventures! Un journal vivant, réel, sérieux lui était ouvert, et il y écrivait à jour fixe, avec régularité, — des verst 11 avait fait jouer àCluny Vei*s les Saules et àl'Odéon cette merveilleuse comédie : Le Bois, admirablement dite par son très cher ami Pierre Berton et par mademoiselle Marie Colombier. Arriver à faire représenter en ce temps-ci deux pièces purement, absolument, uniquement poétiques, n'est-ce pas avojr accompli un travail plus difficile que tous ceux d'Hercule, car les directeurs craignent ces choses-là comme la peste, la poésie et l'argent étant deux corps ennemis, qui ne sauraient habiter ensemble, non plus que l'eau et le feu?

Tout souriait à Glatigny; il espérait même faire jouer son autre comédie, celle où il avait mis le plus de lui-même, L'Illustre Brizacier; ses deux beaux recueils de poèmes : Les Vignes Folles et Les Flèches d'Or, avaient été réunis avec Le Bois dans une édition superbe publiée chez Lemerre parles soins fraternels du poète Job Lazare, et déjà ils étaient aimés et connus du Paris qui fait les renommées durables, comme le sont les livres qu'on ne cessera pas de lire. Eniin, dans un drame local écrit sommairement et joué en province, Pés de Puyane, maire de Bayonne, qu'il avait improvisé à la hâte, Glatigny avait à lui, bien à lui, la donnée d'un drame dont le sujet grandiose et shakespearien pouvait fournir une vraie œuvre.

Il ne s'agissait plus que de l'amplifier, de le développer, de l'exécuter ; maispourun vrai poète, sachant bien son métier, l'exécution relativement est presque facile ! Et d'ailleurs est-ce que tout n'est pas facile devant le calme sourire et les clairs regards de la bien-aimée? *

Ah! maintenant, ainsi qu'un Sindbad le marin couché sur ses divans mollement couverts de satins aux riches broderies, comme Glatigny se rappelait avec sérénité ses voyages, ses souffrances, les démences enfantines qu'il avait prises pour des amours, et les folies de ses débuts, et ses rêves d'acteur pareils à des contes évanouis ! A Montparnasse, où l'excellent directeur Larochelle avait fait de lui un régisseur, le trouvant secondaire en tant que comédien, comme il s'était mal acquitté de sa tâche! Chargé de surveiller une répétition, il avait dit à ses camarades : « Quoi, ne trouvez-vous pas absurde et humiliant de réciter un drame suranné de monsieur d'Ennery, lorsqu'il se joue dans la campagne une comédie bien autrement intéressante, la comédie du printemps qui naît, des pêchers qui fleurissent, des feuilles qui poussent, des moineaux qui font la fête! Allons bien plutôt nous promener! » Sur ce thème il broda une tirade enfiévrée, éloquente, persuasive, et déjà ses camarades convaincus attachaient, comme Mercure, des ailes à leurs talons, lorsqu'ils furent réveillés par un applaudissement formidable. Cet applaudissement était dû au bon Larochelle qui avec raison était venu, pensant que rien ne vaut l'œil du maître. — «Glatigny, dit-il, la tirade est très jolie, et comme poésie c'est un succès : à présent, répétons ! »

Oh! plus loin, plus loin encore, il se voyait tout enfant, s'enfuyant avec une troupe nomade, en emportant des bottes à l'écuyère que lui avait abandonnées comme jouet son père, honnête gendarme brave comme un lion, et savant cultivateur de roses. Réduite l'été à sa plus simple expression, la petite compagnie se joignait l'hiver à une troupe plus sérieuse; mais au beau temps, la principale actrice, ne relevant plus que; d'elle-même, s'adjugeait les

rôles agréables. Ayant à rejoindre ses compagnons, Glatigny fut confié à cette dame et réciproquement; de telle façon qu'il traversa les Landes avec une comédienne qui jouait les ingénues l'été et /es duègnes V hiver!

Glatigny avait chaussé les bottes paternelles ; mais bientôt il dut les offrir à sa compagne, dont les petits souliers se déchiraient et n'en pouvaient plus. Cependant, ainsi affublée, elle marchait encore I moins bien; à bout de forces, elle s'assit sur un tas de sable et, avec de navrants soupirs, supplia le poète de venir la déchausser. Il tira de toutes ses forces, mais les jupes s'étaient engouffrées dans ce que Chateaubriand peut-être n'eût pas hésité à nommer : les tubes guerriers, et après avoir peiné jusqu'à faire saillir les veines de son cou, il tomba à la renverse, frappé en pleine poitrine et terrassé — ô d'Ennery! — par cette botte indignée et vengeresse : la botte de son père !

C'est ainsi que près du feu clair, vêtu d'un veston correct et chaussé de bonnes pantoufles qui n'avaient rien à démêler avec l'armée française, Glatigny revoyait son passé enfui et s'enivrait de chers espoirs. Hélas! il ne devait jamais voir L'Illustre Brizacier! Cette comédie fut jouée cependant; mais brisé par la prison de l'imbécile gendarme corse, Glatigny était mort déjà, en plein bonheur, et sa fidèle femme l'avait suivi de près dans la tombe. Un jeune tragédien, las de ne jamais jouer à l'Odéon, loua dans un passage, situé près de la Madeleine, une salle vacante, dans laquelle il eut l'héroïque folie de représenter des pièces de poètes.

Sur cette pauvre scène, sans décors, sans accessoires, avec un morceau de calicot simulant la pourpre, les splendides vers de Glatigny furent dits par de jeunes acteurs, écoutés passionnément par une

foule choisie où se pressaient les âmes, les esprits. les intelligences, et quelques-unes de ces grandes Parisiennes dont le suffrage est la gloire même. Glatigny a eu son apothéose : un succès enthousiaste, dans lequel n'entra pour rien — la question d'argent !

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