ALEXANDRE DUMAS
Alexandre Dumas, ce colosse d'invention et de force, était le plus aimable, le plus charmant et le plus spirituel des hommes. Il savait accueillir ses hôtes avec une grâce assez exquise et parfaite pour qu'en entrant chez lui, ils crussent entrer chez eux; et, de même, il était partout chez lui, comme les filles, les rois et les voleurs.
Un jour, il y a bien longtemps de cela, chez le traiteur Désiré Beaurain. où je prenais mes repas, je rencontrai le peintre Bénédict Masson qui, prodigue à son ordinaire, festoyait non pas cinq cents de ses amis, comme don Diègue, mais enfin un grand nombre d'amis.
— « Après dîner, me dit-il, nous allons chez Alexandre Dumas. Veux-tu venir avec nous?
— Mais, dis-je avec regret, je ne connais pas ce grand homme.
— Ça ne fait rien, dit l'artiste, il te connaît, lui ; il connaît tout le monde! »
A demi rassuré par ce raisonnement empirique, je me joignis à la troupe, qui dans la rue avait l'air d'une pension en promenade. Arrivé chez le poète à'Antony, je fus bien vite guéri de mon inquiétude; car, sans attendre aucune présentation, il me prit
les mains en me disant avec la plus cordiale effusion : <( Ah! que je suis content de vous voir! » et, tout de suite, par une de ces délicates flatteries dont jadis le secret fut réservé aux seuls rois, (mais il était un roi bien authentique,) il se mit à me parler poésie, rimes, combinaisons de rhythmes, comme s'il n'eût jamais fait d'autre métier que celui de rimeur. Jamais personne n'a causé mieux ni aussi bien que lui; d'esprit essentiellement français, ayant l'ordre, la légèreté, la précision, il se croyait un romantique. et, sans le savoir, réagit au contraire, dès les premières heures, contre ce qu'il y eut nécessairement d'anglo-saxon dans le mouvement romantique.
Cette soirée se passait dans un de ces ateliers pour poètes qu'Alexandre Dumas a inventés, entre tant d'autres choses, et qui sont en somme les seuls endroits où l'on puisse travailler. Aussi travaillait-il, là et ailleurs, comme cent mille casseurs de cailloux ! Vêtu d'un pantalon de coutil et d'une chemise, du matin au soir faisant de la copie, remplaçant le sommeil par le manque de sommeil, et à ses repas mangeant une tranche de viande froide et buvant une tasse de thé, il menait une vie qui rapportait par année quelques centaines de mille francs et pouvait bien coûter au plus douze cents francs! Il était si ignorant du mien et du tien qu'il avait bâti un petit bout de son château de Monte-Cristo sur le terrain appartenant à son voisin, aussi tranquillement sans doute qu'il eût laissé le voisin bâtir sur son terrain à lui. Mais tout le monde n'a pas la fabuleuse générosité d'un Alexandre Dumas : on le lui fit bien voir! A ce château, confiné dans une mansarde nue, il entassait les chefs-d'œuvre, noircissant les feuillets blancs de sa belle écriture, tout cela pour nourrir des gens qu'il ne connaissait pas. qu'il n'avait jamais vus. et qui en bas déjeunaient, dînaient et soupaient
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chez Lucullus, tandis que Lucullus donnait pour eux (et heureusement pour tout le monde!) son sang et la moelle de ses os. Mais s'il savait si bien employer son temps, il savait aussi le perdre, et avec une incroyable magnificence, car il était écrit qu'il n'ignorerait aucun moyen de jeter son or par des fenêtres réelles et par des fenêtres idéales.
Il y avait dans ce temps-là un beau jeune homme nommé Montjoye, à la fois peintre et auteur dramatique, très bien doué, qui donnait et possédait, hélas ! les plus belles espérances, mais qui depuis fut dévoré par la Sphinge parisienne aux yeux verts, car il n'avait pas compris que le mot de l'énigme est : boire du consommé au lieu de boire de l'absinthe, ne donner que de temps en temps à mademoiselle Shylock sa livre de chair, et travailler régulièrement, comme un imbécile ! S'éveillant un matin sans aucun argent monnoyé et avec un appétit féroce, Montjoye, qui habitait Saint-Germain, peut-être sur une branche dans la forêt, s'avisa d'aller demander à déjeuner, sans façon, à son voisin Alexandre Dumas, et, comme on', va le voir, il ne pouvait pas avoir une meilleure idée.
Croyant avec raison leur maître occupé à écrire, tous les valets étaient allés fidèlement se promener; mais les acquisitions de victuailles avaient été faites, et la cuisine ressemblait à un grand tableau de nature morte. Touché par la démarche de son confrère, Dumas passa un tablier, alluma le feu. mit les casseroles en branle, et, avec sa verve inépuisable, composa un festin de Gamache : il était cuisinier comme il était tout, et savait faire un coulis comme un scénario ! Non seulement Montjoye dévora ces nourritures avec des dents féroces, mais il trouva le moyen de les louer d'une manière amusante et originale ; si bien que le cuisinier fut réjoui dans son
grand cœur. A partir de ce jour-là, ce fut une habitude prise; tous les matins Montjoye venait déjeuner. Alexandre Dumas lui demandait ses ordres, et les exécutait à ses propres frais, et il était l'homme le plus heureux du monde quand son convive montrait une admiration enthousiaste. Ainsi le spirituel rapin menait une vie heureuse et facile, servi par un grand homme, et mangeant une cuisine qui ne revenait pas à moins de deux cents francs l'heure.
Dumas n'avait pas plus besoin d'économiser ses forces et sa vie qu'un fleuve d'économiser ses flots, et il semblait en effet qu'il tînt dans ses fortes mains des urnes jamais vidées, et d'où s'écoulait le ruisseau toujours clair et limpide. Avec quel airain épouvantable avait-il été fondu? Une fois, il avait eu le caprice de mener son fils Alexandre au bal masqué de Grados, à la barrière Montparnasse, et, costumé en postillon, le grand homme avait toute la nuit dansé sans se reposer une minute, et porté des femmes à bras tendu, comme un Hercule. Rentré chez lui au matin, il voulut ôter sa culotte de peau blanche, mais elle s'était collée et mêlée à ses muscles gonflés, et pour le débarrasser de cette culotte de Ncssus, Alexandre dut la fendre avec un canif et la mettre en morceaux. Après cela, que fit l'historien des Mousquetaires? Que pensez-vous qu'il choisit, du lit aux bons draps frais ou du bain tiède? Il choisit la copie ! et après avoir bu un bouillon, s'attabla devant les feuillets de papier blanc, qu'il se mit à remplir jusqu'au soir, imaginant des aventures avec autant d'entrain et de verve que s'il venait de sortir d'un calme repos.
La Nature a entièrement renoncé à fabriquer ce genre d'hommes: elle fait diversion, en modelant des poètes qui, après avoir composé un sonnet unique, dépensent le reste de leur existence à contem-
pler deux nombrils : le leur d'abord, et ensuite celui de leur sonnet.
Et au milieu des immenses travaux que Dumas accomplissait et recommençait sans trêve, quelle folle dépense de gaieté et de bonne humeur! Comme toujours, sans effort, il trouvait à point nommé le trait léger et vif, bien français, la flèche ailée allant droit au but. et piquant où elle voulait sa pointe aiguë et solide '. En 1848, il y eut à la Chambre des députés une séance dans laquelle on devait, d'après une nouvelle chimérique lancée par un mystificateur, proposer que le mandat législatif fût à l'avenir décerné aux femmes comme aux hommes. Dumas avait assisté à cette séance : comme il en sortait, un des bas-bleus les plus redoutables du temps courut après sa voiture, la fit arrêter, et pantelante, anxieuse, interrogeant le romancier avec la plus délirante angoisse :
— « Eh bien, demanda cette dame romanesque, frissonnant comme une sensitive et cependant robuste, peuvent-elles être députées?
— Oui. oui. fit Dumas, elles peuvent être quelque chose comme ce que vous dites... en changeant la dernière syllabe! »
— « Lui. marchand! dit excellemment Covielle en parlant du père de M. Jourdain, c'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisoit. c'est qu'il étoit fort obligeant, fort officieux; et. comme il se connaissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui. et en donnoit à ses amis pour de l'argent. » Au temps dont je parle, il y avait une laide et honnête dame, qui pour une raison analogue — n'était pas — marchande d'amour. Elle fréquentait habituellement un théâtre de Paris; les jeunes hommes et aussi les vieux, qui chérissaient sans espoir les comédiennes de ce théâtre, venaient souvent lui con-
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ter leur martyre, et comme elle avait le cœur très pitoyable, elle ne pouvait s'empêcher d'en toucher quelque chose aux belles personnes qui, ayant causé le mal, pouvaient le guérir, comme la lance d'Achille. Naturellement, ceux qu'elle avait obligés, sachant qu'elle n'était pas riche, désiraient reconnaître ses bons services en lui offrant quelque présent, et, plutôt que de lui apporter un cadeau mal choisi qui ne l'eût pas satisfaite, ils le lui donnaient volontiers en argent, afin qu'elle s'achetât elle-même ce dont elle pouvait avoir le plus pressant besoin.
D'autre part, le directeur du théâtre, comprenant combien il eût été préjudiciable à ses intérêts que ses habitués fussent menés au tombeau par des passions non partagées, concédait gratuitement pendant toute l'année une très bonne loge à la dame serviable, qui là tenait sa cour et donnait ses audiences. Par un vocable emprunté aux comédies légères, et lourdes aussi, de la Restauration, elle se nommait madame Dorlange, et elle ressemblait à un tas de cascades ! En commençant par le front et par le visage terreux, jaune, rouge, affreux, velu, barbouillé de tabac, ce n'était jusqu'aux pieds que montagnes et avalanches de chair, s'écroulant et dégringolant les unes dans les autres, mêlées à un fouillis d'étoffes, de sacs, de soie, de velours, de guenilles, où le diable n'aurait pas retrouvé ses petits. Madame Dorlange était une puissance, et on la voyait toujours dans le théâtre, où elle était incrustée, comme les lames d'ivoire et d'étain dans l'ébène d'un meuble de Boulle. Un jour, à une répétition générale, la brave dame se mit à interpeller Alexandre Dumas, qui ne fut pas étonné, parce qu'en vrai Parisien, trois fois trempé dans tous les Styx, il ne s'étonnait de rien.
— « Cher maître, dit la dame, faisant la bouche en cœur, et quel horrible, quel sinistre cœur! voulez-
vous me permettre de vous signaler un léger... oh! un bien pardonnable anachronisme? A la première scène, vous faites dire h la reine...
— Ah ! fit avec un ton de doux reproche le bon Dumas, qui par un mot net et décisif, trouva le moyen de renvoyer tout de suite l'apprentie critique à sa spécialité professionnelle, ah ! madame Dorlange. parlons... amour! »
Une autre fois, aux Variétés, il avait dans une de ses pièces une très belle fille taillée à la Rubens. qui aurait très bien fait en néréide sous la nef de Marie deMédicis, mais qui, réduite à ses seules ressources, n'aurait peut-être pas inventé la divine pudeur. Pendant l'entr'acte. Dumas se souvenant qu'il a à lui rappeler une indication de scène, frappe à la porte de sa loge.
— « Entrez ! » dit résolument la voix de la comédienne.
Dumas entre, et voit son interprète nue comme l'épée avide de sang d'un jeune héros, nue comme une comédie de l'Ecole du Bon Sens, nue comme une bille d'agate, et pour tout dire, naïvement et entièrement nue. En même temps lui saute aux yeux, placé au beau milieu du ventre de la nymphe inconsciente, un furoncle, un superbe clou, qui avait poussé là comme une fleur sur une roche polie.
— « Ah! fait Dumas, sans se déconcerter, c'est pour accrocher son chapeau ? »
Évidemment, ce clou avait jailli tout exprès pour que le Gargantua du drame pût y accrocher son chapeau, s'il le voulait, mais surtout son mot. En cela comme en tout, il n'y a pas de chance, il n'y a que du génie ; et pour ceux qui sauront y accrocher quelque chose, la vie entière est semée de clous, comme le vaste ciel de constellations et d'étoiles.
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