BELLEVUE
En 1857, j'entrais à la maison hydrothérapique de Bellevue, dirigée par l'éminent et si spirituel docteur Louis Fleury. J'arrivais là pour y mourir,, vaincu par l'anémie parisienne, par cette épouvantable dépense de fluide que nous faisons sans y songer, comme un Rothschild qui, par jeu et passe-temps, croyant ne pouvoir jamais s'appauvrir, viendrait s'installer sur un pont et s'amuserait à jeter une par une ses pièces d'or dans la rivière. Cependant, j'en suis revenu à peu près vivant, grâce au génie du médecin et à la divine puissance de l'eau froide ; mais j'y venais pâle, brisé, sans force et sans ressource aucune, soutenu par mon cher et regretté ami Charles Asselineau, qui, lorsque je descendis de la voiture, dut me porter presque dans ses bras comme un enfant malade. Une fois seul dans la chambre que je devais habiter, à grand'peine je traînai une table à jeu devant la fenêtre, d'où je vis la magnifique terrasse jusqu'à la Seine, Paris lointain, les collines, les verdures, tout près de moi un immense églantier dont toute la moitié cachée sous l'ombre des arbres, était morte, tandis que sa partie antérieure, s'élançant dans la lumière, était un triomphe d'éblouissantes fleurs de neige, et, sans attendre une minute, je me mis à
faire des vers. Nous autres, poètes, nous avons ce recours admirable : quand tout nous abandonne et nous fuit, nous invoquons la mère, la compagne, la déesse, la sœur, la bien-aimée, et tout de suite la Rime nous console, nous réconforte et colle à notre blessure sa douce lèvre de rose.
De verve et tout d'une haleine, j'écrivis un poème comique, d'autant plus bouffon que j'étais plus désolé, et qui depuis lors a fait rire beaucoup d'honnêtes gens : l'important, c'est qu'ayant écrit des vers dans cette maison, elle n'était plus une maison étrangère, et que j'y étais chez moi. J'en ai gardé beaucoup de curieux, touchants et intéressants souvenirs : un qui m'est précieux entre tous, c'est celui des jours etdes longues heures vite envolées que j'y ai passées dans une intimité étroite avec le grand comédien Frederick Lemaître. Lui aussi, il était dompté par l'anémie, et à plus juste titre que moi, car il avait prodigué sa vie à flots pour animer des mannequins et des colosses.
Quel mystère profond, étrange et inexpliqué toujours que celui des maladies nerveuses! Pour aller de la Porte-Saint-Martin aux Folies-Dramatiques, Frederick vacillait, se traînait, était forcé de s'appuyer aux murailles; arrivé au petit théâtre, agile, effréné, insaisissable comme le vif-argent, il jouait avec une furie de gaieté la longue farce de Robert Macaire, puis s'en retournait comme il était venu, faible, chancelant, et les imbéciles le croyaient ivre. Car, mille fois mieux qu'Antée en touchant la terre, le comédien retrouve sa force et sa vertu en touchant les planches de la scène, qui communiquent aussitôt à tout son èlre une électricité magnétique!
Lui et moi, nous ne nous connaissions pas, mais d'instinct nous courûmes l'un à l'autre, et exilés au milieu d'un tas de princes, de ducs, de millionnaires
et de bourgeois, nous ne nous quittions plus; nous nous promenions dans la campagne ou dans le jardin de la maison, ayant pour causer ensemble quinze heures par jour, qui pour ma part ne m'ont jamais paru longues. Frederick avait vu infiniment de choses, et il les racontait parfaitement, vous faisait voir les scènes qu'il lui plaisait d'évoquer, et faisait apparaître, peignait d'un geste, forçait à vivre devant vous les gens dont il parlait.
A propos de cet homme vraiment supérieur, on a toujours ressassé les mêmes anecdotes drolatiques, et on n'a jamais dit à quel point il était dans la conversation un grand critique, en même temps qu'il était par la pensée un créateur et un poète. Ses jugements sur les œuvres étaient lumineux, décisifs et de l'ordre le plus élevé, et lorsqu'il s'agissait de l'interprétation, il devenait prodigieux, car en expliquant ce que tel comédien n'avait pas fait, il indiquait aussi ce qu'il aurait dû faire et l'exécutait avec une sûreté magistrale. Toujours je le reverrai se promenant dans ce jardin, avec sa grande tournure, ses beaux gestes d'une ampleur inouïe, et sa chevelure léonine qui flottait dans le vent. Gomme tout le monde, il m'est arrivé de me rencontrer avec des fils de paladins sortis de la cuisse du roi Zeus; mais, en réalité, je n'ai jamais vu que deux vrais grands seigneurs, le mime Jean Gaspard Deburau et l'acteur Frederick Lemaître, sachant toucher à une femme, et surtout faire cette chose énorme et démesurée : offrir une rose à une femme!
Oui, lorsque passait près de nous une dame à qui le comédien avait été présenté, il cueillait une rose dans les parterres, avec quelle grâce hautaine, avec quel respect pour la fleur, qui ne doit pas être traitée sans façon , car alors l'offrande serait sans mérite ! et il offrait à la promeneuse le vivant
joyau, en s'inclinant profondément, mais en gardant sur son front l'orgueil du cavalier qui , en donnant cette corolle vermeille, est en même temps prêt, s'il le faut, à donner sa vie. Et il regardait la rose avec une telle admiration qu'il semblait dire à la dame : « Cueillir une telle fleur est un sacrilège ; mais il s'agissait de vous, la déesse et la victorieuse, qui devez tout dompter par votre désir, et devant qui aucune loi n'existe ! »
Devine-t-on ce qu'il faut d'initiative, d'originalité, de bravoure, pour accomplir cet acte audacieux, en effaçant à force de génie tous les lieux-communs sur les femmes et sur les roses, en ramenant à leur beauté primitive et originelle les deux termes divins de cette comparaison absurde, et pour être Lauzun avec un veston de drap bleu, dans le jardin d'une maison de santé, où passent tristement sous les verdures luxuriantes des êtres stupéfaits et mélancoliques?
La comédie se joue avec la voix, oui sans doute, avec le geste, avec les muscles du visage, mais encore mille fois plus avec les yeux, qui doivent à eux seuls faire naître tous les sentiments et créer toutes les illusions ! Lorsque dans le mélodrame, Frederick, représentant quelque personnage abominable, traînait et meurtrissait une femme agenouillée à ses pieds, on était sérieusement inquiet pour la comédienne, on croyait qu'il devait en effet lui martyriser les bras. Mais les curieux qui s'approchaient dans la coulisse étaient bien surpris, en voyant que le grand acteur ne touchait même pas à sa prétendue victime ; la scène de violence si effrayante, qui vous prenait aux entrailles, n'existait que dans ses yeux ! Avec ses yeux seuls, Frederick donnait l'illusion d'un grand pianiste et faisait croire qu'il jouait du piano quand il n'en jouait pas ; il le faisait
croire, non à un poète comme moi, ce qui eût été trop facile, non a de simples compositeurs qui en fait de virtuosité peuvent se tromper à la rigueur, mais à des pianistes de profession, à de grands instrumentistes qui, au moment où il plaquait de vagues accords, croyaient, en regardant ses yeux, entendre les arpèges, les gammes turbulentes, les chants, les démences, les orageuses colères de Liszt; ses yeux vous forçaient d'entendre des sons non exprimés et qui n'avaient pas frappé l'air.
Vingt fois il m'a joué cette scène dans le salon de la maison Fleury, et toujours je me disais : «Aujourd'hui, je ne m'y laisserai plus prendre. Que Frederick rne montre l'attitude, la fièvre, l'extase, la chevelure irritée, les mains frémissantes du pianiste, à la bonne heure; je le suivrai jusque-là. Mais comme je m'y attends, comme je suis sur mes gardes, au moment où il voudra se moquer de moi, me faire accepter du bruit pour de la musique, et me forcer à entendre une symphonie qu'il ne jouera pas, je saurai très bien résister. » Espoir frivole! Je l'entendais si bien, cette symphonie, qu'elle se traduisait dans ma tête en vers lyriques aux caressantes rimes d'or, et que volontiers je l'eusse écrite! Tel est l'artiste, qui vous emporte, dès qu'il le veut, à travers les paradis inexplorés et jdans les fleurissants paysages du rêve.
Un jour, dans le même salon, devant un public composé de bourgeois, de seigneurs, d'artistes, de dames de tous les pays, dont quelques-unes savaient fort peu le français, Frederick nous donna cette fête sans égale de nous lire un drame bouffon, le Tragaldabas d'Auguste Vacquerie, et je compris alors, mieux que jamais, à quel point le génie remplace avec avantage les costumes, la toile peinte, les herses, la rampe de gaz et toute la friperie du théâ-
tre. J'avais vu et entendu le drame, très bien joué à la Porte Saint-Martin; mais comme il était autrement vivant, comique, émouvant, passionné sur les lèvres et dans le regard de ce lecteur inspiré ! Alors Eliséo avait bien réellement vingt ans, et aimait une Gaprina idéale, alouette, fleur; perle, étoile, et lui le Tragaldabas, le risible bouffon de la lâcheté humaine, comme il était excusable, malgré tout, voulant son verre de vin, sa part d'amour, son avoine de jeu et de volupté, et criant : « Eh bien! oui, je suis la chair, je suis la bête, et je demande à vivre tout de même, à côté de l'âme immortelle ! » Certes, ceux des auditeurs qui, ainsi que je l'ai dit, ne savaient pas le français, le surent à ce moment-là ; maislacteur aurait été compris de tous en lisant un drame sanscrit, car ses prunelles expliquaient tout, et parlaient avec une foudroyante clarté la langue universelle.
Une autre fois, il y eut un spectacle plus rare encore, et auquel j'eus l'honneur d'être associé. On connait ce jeu de salon, dans lequel un acteur parle, tandis que l'autre fait les gestes. Celui-là, cachant sa tête derrière le premier, fait passer ses bras sous les aisselles de son compère, dont il accompagne la récitation par une mimique imprévue, et de cette comédie ainsi jouée en partie double résultent les plus singuliers effets. C'est moi qui étais le récitant, et Frederick était le mime; je dis, fort mal certainement, les premières lignes du Télémaque ; mais avec les gestes de mon autre moi, je valus Lekain et Talma, parce que ma voix et ma diction étaient muées, transfigurées, changées du tout au tout, par l'emphase et la vérité de ses mouvements tragiques! Dès les premiers mots : Calypso ne pouvait se consoler du départ d Ulysse, il sut créer une telle impression de douleur que tout le monde en frissonna, et à
ceux-ci : Sa grotte ne résonnait plus de son chant, ce fut l'abominable angoisse du silence morne, désespéré, sans lin, succédant à la fête des voix et des Ivres, etil sembla qu'on voyait se dérouler un grand voile de deuil. Là s'est bornée ma carrière d'acteur ; je n'ai jamais eu l'idée de rejouer la comédie, craignant de ne pas m'en acquitter aussi bien avec mes bras ordinaires.
Quelles leçons eût prises un jeune comédien en écoutant Frederick parler pour son propre compte, et dans la vie, tout bonnement î Un jour, lui et moi, nous étions à la gare de Bellevue, attendant le train pour aller à Paris. Près de nous vint s'asseoir, accompagné d'un ami, un directeur de théâtre, ancien auteur dramatique, pour qui le grand acteur avait créé un rôle devenu célèbre, et qui l'avait payé d'une noire ingratitude. En voyant la froideur avec laquelle Frederick Lemaître lui rendait son salut, le directeur de théâtre, malgré le grand désir qu'il en avait, n'osa pas engager la conversation. Mais son ami s'en chargea, et, après avoir interrogé le grand comédien sur l'état de sa santé, querella son oisiveté et son trop long repos.
— « Au bout du compte, monsieur Frederick, ditil enfin d'un ton insinuant, pourquoi ne reprendriezvous pas quelques-uns de vos anciens rôles ?
— Peuh ! fit dédaigneusement l'acteur, avec l'expression d'un incurable mépris, c'est toujours remuer le passé... avec un bâton 1 »
Si un écrivain (comment dirai-je ?...) naturaliste avait entendu le ton avec lequel Frederick prononça ces deux mots : le passé, et la signification absolue que leur donna l'intonation de sa voix, cet écrivain eût compris qu'on doit savoir et pouvoir tout dire avec des mots honnêtes.
— <( Mais enfin, dit le directeur, qui ne voulait pas
avoir compris, pourquoi ne voulez-vous plus jouer la comédie?
— Parce que tous les directeurs sont des polichinelles ! ! ! »
De ce mot : tous, lancé comme un coup de cravache, Frederick avait cinglé le visage de son interlocuteur; il était absolument évident qu'ici tous signifiait : vous surtout! Cependant le comédien craignait de n'avoir pas été assez explicite, et il ajouta, en prenant un temps après le mot et, qu'il accompagna d'un geste superbe :
— « et — je n'en excepte pas un ! »
Avec les types que j'ai vus à cette maison hydrothérapique de Bellevue, le romancier le plus dénué d'imagination se ferait des rentes, bien plus facilement qu'en élevanl des lapins. Je m'en rappelle tant que la seule difficulté est de choisir.
J'ai encore devant les yeux un noble espagnol, dont les noms tenaient quatre ou cinq lignes, et qui semblait dessiné par Goya, brun, cuit, recuit, maigre, épouvantable, superbe, avec un chapeau tromblon et de grands faux-cols. Ce malheureux, avec qui j'ai causé souvent, car il s'était pris d'une sorte d'amitié pour moi en me voyant mourant comme lui, possédait des terres, des campagnes immenses, presque des villes, des propriétés sur lesquelles passaient de grands fleuves, des châteaux antiques, des maisons, des palais, des rentes, et tous les papiers qui, chez les peuples civilisés, représentent de l'argent. Mais, rongé et miné par un cancer à l'estomac, il ne pouvait rien manger, si ce n'est des gelées au rhum qu'on faisait venir de chez le pâtissier anglais de la rue de Rivoli.
Il était là, à Bellevue, avec sept domestiques, et il jetait l'or à flots, espérant toujours vaguement que l'or dépensé lui apporterait un secours quelconque.
MHS SOUVENIRS. 419
Hélas! ces prodigalités ne lui donnaient pas môme le moyen d'avoir chaud en plein mois de juillet, quand le soleil séchait les fleurs et grillait les feuillages du jardin ! Toujours gelé , il s'y promenait sous les rayons flambants avec un énorme manteau doublé de velours noir, et il grelottait toujours! Il grelottait, et il subissait toutes les douleurs, toutes les angoisses de la faim, il était dévoré par un appétit abominable, et se voyait forcé de s'en tenir à ses gelées transparentes.
— «Oh! me disait-il un jour de sa voix rauque, enrouée, bien espagnole, je donnerais cent mille francs pour manger une côtelette ! »
Comme ce mot, soupiré avec une conviction effrayante, me fit alors rêver! En ce temps lointain, la réconciliation entre les poètes et les bourgeois n'avait pas eu lieu, on pouvait encore distinguer les cardinaux d'avec les galériens, la Muse couronnée d'étoiles traînait la savate, et je venais de laisser à Paris un tas de poètes et d'artistes pleins de talent, de bonne volonté, et quelquefois même de génie, mais qui souvent, comme Nodier, n'auraient pas pu suivre une femme de la rive gauche de la Seine sur la droite, à cause du sou qu'il fallait donner pour traverser le pont des Arts ! Tous ces gens-là, dont les cervelles étaient pleines de tableaux, d'imaginations et de rimes, auraient mangé cent mille côtelettes plus facilement qu'ils n'auraient donné un seul franc, et cependant le vieil espagnol au teint de pain d'épice qui, s'il avait voulu, aurait pavé l'Andalousie entière avec des côtelettes, tremblait de froid sous les feux de l'été, réduit à une nourriture chimérique!
Ah ! ce n'étaient pas les gens riches qui manquaient dans cette villégiature, où l'eau froide à elle seule coûtait cinq cents francs par mois , sans
compter la bougie et le reste ! Je me rappelle aussi 1 un jeune seigneur russe , dont le nécessaire de voyage aux garnitures d'or était grand comme une maison. Une rampe de fer séparait la plate-forme du jardin de la partie inclinée descendant vers la Seine; lorsqu'on y étalait les pelisses de ce seigneur, pour leur faire prendre l'air, la rampe était entièrement cachée sous les fourrures, qui du noir au blanc de neige, en passant par tous les tons roux, gris et fauves, parcouraient les gammes de la plus riche palette.
Ce Russe, qui souvent me racontait une Russie vraiment inattendue et originale , avait eu pour ancêtre le maître de la garde-robe d'un shah de Perse. En l'absence de son maître, le persan avait volé un diamant énorme, puis s'étant fait à l'une de ses cuisses une ouverture profonde, y avait caché le diamant, et avait attendu que la blessure se refermât. Puis, vêtu de haillons, et marchant à pied, il avait gagné la Russie, et, arrivé à Saint-Pétersbourg, il s'était placé obstinément sur le passage de la grande Catherine.
Le Sémiramis du Nord n'était pas assez riche pour pouvoir payer en argent la pierre fabuleuse ; cependant dès que lé mendiant fut admis à lui parler, elle s'entendit avec lui parfaitement, et lui donna une place à la cour, des terres grandes comme celles du marquis de Carabas et la noblesse pour lui et pour ses descendants. Celui que j'ai connu à Bellevue était bien un vrai grand seigneur, car la noblesse s'apprend comme le reste, et très vite. Ses sœurs étaient demoiselles d'honneur de l'impératrice ; quant à lui, il avait su verser son sang, non seulement comme officier, mais aussi comme soldat. En effet, au moment où il était colonel et où il commandait un des plus beaux régiments de l'armée, l'empe-
reur lui avait dit un jour : « Va-t'en dans le rang! » Et le jeune noble, devenu simple soldat, avait pris un fusil et docilement s'était mis en ligne. Cependant il adorait son maître, peut-être non sans raison. Ces choses-là sont obscures pour nous, et pour les comprendre il faut, selon le mot du poète, avoir fait ses études; mais il faut songer aussi que, dans telles occasions suprêmes où ni la loi ni les moyens humains ne leur offrent aucun recours, l'autocrate peut d'un mot sauver les siens, comme un dieu!
Ce que mon ami le seigneur russe avait certainement de plus amusant, c'était son esclave qui mérite de ne pas être passé sous silence.
Lorsque le jeune noble arriva à la maison de Bellevue et fit ses conditions, il était accompagné d'un jeune homme élégamment vêtu et à l'allure pleine de distinction, qu'on eût pris pour son égal s'il ne lui eût visiblement témoigné un profond respect. Dans une villa habitée par des malades, les chambres du rez-de-chaussée sont les plus recherchées, nécessairement. Après que le Russe en eut choisi une à sa convenance, l'économe de la maison lui dit négligemment :
— « Le secrétaire de monseigneur pourra coucher sans doute au deuxième étage? »
En entendant ces mots, le Russe blond, délicat, au visage de femme, frappa du pied et rougit de colère jusque dans sa fauve chevelure.
— «J'entends, dit-il, que monsieur habite comme moi, au re2-de-chaussée, la plus belle chambre disponible, et qu'il soit servi exactement au premier -coup de sonnette. Si l'on se permettait à son égard la moindre négligence, je quitterais la maison à l'instant même. » Et tandis que l'économe, devenu tout pâle, s'inclinait en signe de consentement, il ajouta d'un ton net et bref :
— « Monsieur n'est pas mon secrétaire. Il est mon esclave. »
Comme il me le raconta plus tard, lorsqu'ils touchèrent la terre de France, le Russe dit à cet esclave singulier: « La loi de ce pays te rend libre. Tu peux donc me quitter si tu le désires, et comme je ne veux pas que tu sois pauvre après m'avoir appartenu, voici un contrat de rente qui t'assure une fortune. »
L'esclave s'agenouilla et deux grosses larmes désespérées coulèrent sur ses joues. Puis, tirant de sa poche un petit revolver d'ivoire, qu'il portait toujours avec lui :
— « Maître, dit-il, tu peux me dire : Meurs tout de suite ! ou me garder comme ton fidèle esclave. Mais tu n'as le droit de choisir qu'entre ces deux choses.
— Soit! dit le maître, lève-toi. »
Cet esclave, que son maître traitait sur le pied de la plus parfaite égalité, montait des chevaux de race et fumait des cigares comme en fument les banquiers juifs et les ténors; dans sa chambre, où il mangeait seul, on lui servait la chère la plus exquise et les grands vins les plus authentiques. Et ce qui pourra sembler étrange, c'est qu'il usait de tout cela avec une absolue discrétion, comme un homme sobre et sans besoins, acceptant ce luxe par obéissance. Il ne rendait d'ailleurs aucun service domestique au jeune Russe qui, plutôt que de l'employer à une besogne vile, eût sonné vingt fois tous les valets de la maison. Mais c'est trop peu de dire qu'il le comprenait sur un signe et sur un clin d'oeil ; bien plus exactement il lisait dans sa pensée comme dans un livre ouvert, et il avait obéi déjà avant que son maître eût fait mine d'exprimer un désir.
A Bellevue, où se trouvaient réunis les grands sei-
MHS SOUVENIRS. 423
gneurs de tous les pays, les dames s'amusaient volontiers de leurs décorations, de leurs plaques et de leurs brochettes, dont on pouvait trouver là un prodigieux assortiment.
— «Je voudrais bien, dit un jour au jeune Russe une comtesse italienne, voir toutes vos décorations à la fois! »
L'esclave fut mandé, et lorsqu'il parut sur le seuil de la porte, le Russe lui adressa moins, beaucoup moins qu'un signe, ils échangèrent un rapide, un imperceptible regard, et deux secondes après l'esclave avait apporté le coffret contenant les décorations. Comment ces deux hommes comprenaient-ils sans paroles et sans gestes? C'est là un mystère dont on aurait l'explication peut-être, si on se rappelait que notre âme entend, voit et devine tout, quand nous ne la rendons pas aveugle et sourde?
— « Mais enfin, disait au Russe une autre dame curieuse, à quoi vous sert cet esclave que vous nourrissez d'ortolans et à qui vous ne commandez jamais rien?
— Il m'aime, répondit le jeune homme, comme un frère fidèle. Il me sert à ceci, que si j'en exprimais le désir, il s'en irait à l'instant même au bout du monde, et que si je lui disais : Brûle-toi la cervelle, il se la brûlerait sans hésitation.
— Vous croyez? fit la dame avec un mauvais sourire de coquette.
— J'en suis sûr, » répondit gravement le jeune Russe.
J'assistais à cet entretien, et un frisson se glissa jusque dans la moelle de mes os. Je sentais venir le moment effroyable où la dame allait dire : Voyons! Si elle avait prononcé ce mot fatal et créé ainsi l'irrémédiable, le seigneur Russe, qui poussait la politesse jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, aurait
certainement ordonné la mort de son esclave. Par exemple, je crois qu'après cela la vie de la dame n'aurait pas valu bien cher.
Je n'ai pas envié grand'chose ici-bas, hors le talent de bien rimer: cependant j'aurais aimé à posséder un esclave comme celui que j'ai vu au jeune seigneur russe. Mais, à ce que je crois, les colliers de diamants ne sont pas faits pour les chiens, ni de tels serviteurs pour les poètes lyriques.
Dans cette maison de santé où, il y a aujourd'hui plus de vingt ans écoulés, je venais redemander ma vie à l'eau bienfaisante des sources froides, et qui certes a dû beaucoup changer depuis lors, une chose, dès que j'arrivai, me frappa vivement. Les femmes qui étaient réunies là, des nationalités les plus diverses et appartenant à l'aristocratie de la naissance où à celle de l'argent, étaient presque toutes atteintes de ces maladies nerveuses qu'il est de mode aujourd'hui d'étudier et qui causent dans l'organisme de si graves désordres.
Beaucoup d'entre elles devaient guérir au bout d'un temps bien long ou ne guérir jamais; dans une telle situation, on croirait qu'elles devaient s'abandonner, vivre en malades, négliger leur parure; erreur profonde ! J'eus bien là tout de suite la preuve que les femmes, selon l'expression d'Edgar Poe, ne cèdent pas volontiers aux anges de la mort et ne désarment jamais.
En les voyant si pimpantes, si bien attifées, si occupées de chiffons, si magnifiquement vêtues à la mode de demain, on se serait imaginé un Trouville où elles s'étaient rendues en villégiature pour passer le temps et montrer des robes. Mortes, mourantes, chancelantes, brisées, qu'importe! elles plaisaient et elles voulaient plaire, et le vil troupeau des hommes, race née pour l'obéissance, suivait docilement l'im-
pulsion donnée. Tel qui volontiers fût resté en veston et en pantoufles, faisait quatre toilettes par jour, asservi au plus parfait dandysme, et courtisait gracieusement les dames, parce qu'elles voulaient qu'il en fût ainsi, égrenant les plus jolis madrigaux comme un collier de perles, tandis qu'au fond il aurait mieux aimé se coucher par terre dans le bois de Meudon, et geindre franchement de toutes ses forces. Mais la femme qui ne serait plus adorée, fût-ce par des moribonds et des infirmes! cesserait par cela même d'être femme, ce qui serait une pétition de principe, essentiellement contraire à la nature des choses.
Dans une maison de santé où la souffrance vous cloue, les malades, fût-elle comme celle de Bellevue située à un quart d'heure de Paris, sont isolés et parqués entre eux, comme les passagers captifs pour un long temps entre le ciel et l'eau, sur un navire. Dans l'un comme dans l'autre cas, étant donné le nombre de femmes et d'hommes qui sont enfermés ensemble, toutes les combinaisons de haine, d'amitié, d'envie, de jalousie, d'amour possibles entre eux, et dont un bon arithméticien dresserait aisément la liste, se produiront nécessairement, et il est impossible qu'elles ne se produisent pas. Énumérer d'abord ces combinaisons, puis montrer comment elles aboutissent et par quels ressorts, je pense qu'il n'y aurait pas de plus beau thème pour un romancier. Bien entendu, je me contente de l'indiquer, et avant de mettre un trait final au bas de ce feuillet rapide, je veux seulement esquisser deux figures qui m'ont profondément ému, et qui me laissent un impérissable souvenir.
En même temps que moi se trouvait à Bellevue, accompagnée de plusieurs servantes et femmes de chambre, une demoiselle de vingt-cinq à vingt-six