MES SOC YEN 1RS
ans, sans parents, immensément riche, et appartenant à la plus grande noblesse de France. En voyant passer mademoiselle de G***, qu'on portait dans une sorte de fauteuil à brancards encombré d'oreillers, car elle ne mangeait pas du tout, mourait de l'air du temps et depuis longtemps déjà ne pouvait plus marcher, j'admirais sa beauté d'une perfection inouïe et devenue tout immatérielle. Elle était maigre au delà de tout ce qu'on peut dire; ses yeux démesurément agrandis étaient pleins d'une humide flamme; son visage aux traits infiniment purs était devenu d'une blancheur transparente laissant voir le pâle azur des veines ; ses cheveux très doux étaient d'une incroyable finesse et ses longues mains étaient blanches comme celles d'une morte.
Comme, dans un espace restreint, on finit par tout savoir, j'appris quel mal conduisait mademoiselle de C*** à la tombe. Plusieurs fois sa main avait été demandée par des hommes dignes d'elle; mais, d'une religion exaltée, voyant le péché et la souillure même dans l'accomplissement d'une union légitime, cette jeune fille voulait se garder immaculée dans sa blancheur native, et par une ironie étrange et cruelle, la nature n'y consentait pas, torturait ce sang innocent où nulle pensée n'avait jeté le trouble, et martyrisait cette victime, qui d'elle-même se condamnait et s'offrait en sacrifice. Bon et pitoyable autant qu'il était savant, le docteur Louis Fleury assistait avec une profonde tristesse à ce lent et tragique suicide, mais il se voyait en face d'une fatalité absolue que rien ne pouvait conjurer.
Un jour un médecin gascon, casse-cou et turbulent, qui ne doutait de rien, voulut lui persuader qu'en de telles occasions il faut convaincre, opprimer au besoin le malade et le forcer à vivre. Par bonheur, cette conversation avait lieu devant l'illustre profes-
seur B..., une des lumières de la science moderne, qui est franchement positiviste et libre-penseur, mais à qui la haute supériorité de son esprit permet d'embrasser toutes les idées et de tout comprendre.
— « Eh! monsieur, dit au Gascon ce grand vieillard, en secouant sa tête blanche, pourquoi estimezvous la vie d'une créature à un plus haut prix que sa liberté! Et qui vous dit que même pour sauver un peu de chair périssable, vous avez le droit excessif de violenter une conscience! »
Quand l'état de mademoiselle de C*** fut tout à fait désespéré, on l'emporta de Bellevue. Elle est allée s'éteindre sans doute dans un de ses châteaux, cachée au monde par d'impénétrables verdures, et réconfortée par la saine parole d'un pauvre curé de village. Bien souvent je l'ai revue dans ma pensée, non plus blanche et décolorée qu'elle ne l'était vivante, mais calme, reposée, couronnée de roses blanches, et ayant mérité enfin les tranquilles douceurs de l'apaisement suprême.
L'autre mourant dont je veux parler était un pauvre sous-officier qui, dans la guerre de Crimée, ayant été chargé d'une mission exceptionnelle, avait passé de longues nuits couché dans la neige; il avait contracté là d'abominables rhumatismes, qui avaient tordu son corps, déformé ses membres, et avaient fait de lui une sorte de paquet humain inerte et sans forme. Ne pouvant pas faire les mouvements nécessaires pour ôter et mettre des habits, il restait nuit et jour enveloppé, emmailloté dans une longue robe de chambre à dessins de cachemire, où flottait sa maigre carcasse, et ainsi fagoté on retendait sur quelque banc, au soleil. Son visage dénué de chair, osseux, jaune comme un coing, dévoré par les moustaches, gardait encore une certaine fierté sous le
képi militaire, seul signe grâce auquel on pût reconnaître que le malheureux B..., cette sinistre et douloureuse ruine, avait appartenu à l'armée.
Certes, on aurait voulu, on aurait dû voir sur la robe de chambre qui l'emprisonnait, le ruban rouge et la croix d'honneur; la croix aurait dit : « Ce moribond est une victime du devoir, cet infirme est un héros de bravoure. » Il est évident que c'est pour dire des choses pareilles qu'elle a été inventée, et elle est au moins inutile pour nous apprendre qu'Arago est un savant et Victor Hugo un poète.
Mais il n'y avait rien sur le haillon du sous-officier, et voici pourquoi. Lorsqu'il avait gagné ses rhumatismes, il était exceptionnellement délégué de son régiment dans un autre ; son colonel ne voulait pas présenter pour la croix un sous-officier qui n'était plus sous ses ordres, et le colonel sous lequel il servait par intérim, ne demanda rien pour un homme qui n'appartenait pas à son régiment; de là cette injustice du sort dont personne ne devait être responsable, mais qui eût attendri un usurier et fait pleurer les pierres. A ce moment-là, un des plus célèbres officiers de l'armée suivait pour ses blessures le traitement hydrothérapique, et tous les jours venait à cheval, à Belle-vue, où le docteur Fleury lui donnait sa douche. Le docteur lui raconta dans tous ses détails cette abominable historiette.
— « Enfin, mon général, dit-il, vous feriez une œuvre digne de vous en terminant ce vieux malentendu, et en obtenant la croix qui serait pour B... la seule réparation et la seule consolation possible.
— Mon cher docteur, fit le général, ce serait en effet une bonne action, et je serais mille fois heureux de faire une chose que vous désirez ; quel malheur que cela soit impossible! Tous savez que je suis brouillé avec le ministre de la guerre, qui a eu envers moi
les torts les plus graves; si je lui demandais ce si peu de chose, il me l'accorderait tout de suite, et se croirait quitte envers moi; vous avouerez que j'aurais l'ait là un métier de dupe ! »
Voilà comment la robe de chambre du sous-officier dut se contenter de ses dessins indiens, sans la moindre tache de rouge écarlate. Ce misérable avait encore un petit capital, une montre, quelques bijoux : voyant qu'il ne pouvait ni guérir ni obtenir le bout de ruban souhaité, il résolut d'aller mourir dans son village, en respirant l'air natal. Mais quand la malechance vous verse un verre de son vin détestable, elle vous force à boire jusqu'à la dernière et la plus amère goutte de lie, et l'homme non décoré devait fatalement subir cette loi inéluctable.
Il y avait alors à Bellevue une jeune servante belle comme une princesse des contes de fées, et dont les yeux, lorsqu'elle traversait la salle, brillaient comme de noires étoiles. On se la serait figurée grande dame ou aventurière dans quelque Fronde, ou impératrice d'Orient, bien plutôt que servante, et elle portait les plats avec une allure de reine, comme la fille d'Herodias porte la tête de Jean-Baptiste. Comment le sous-offîcier aux membres tordus se figura-t-il qu'il était aimé de cette fille admirable, et par quelle maladroite pitié n'osa-t-elle pas le guérir tout de suite de son erreur? Quoi qu'il en soit, le pauvre être s'était persuadé que la belle servante consentirait à devenir sa femme, et il se réveilla seulement de ce rêve le jour où elle épousa le professeur de gymnastique, un vigoureux jeune homme à la toison drue et noire, qui n'avait rien perdu à la guerre. Entre temps, le sous-offlcier, que son fol amour avait retenu à la maison de santé, avait mangé son petit avoir et se trouvait alors sans ressource. Il est enfin parti ; je pense qu'il a dû se hâter de quitter
cette terre, où personne ne pouvait rien pour lui et où il gênait tout le monde; et je le crois d'autant plus quand je me rappelle ses lèvres décolorées et son mouchoir toujours taché de sang.