HENRI HEINE
Sur celui-là je n'ai aucuns souvenirs personnels, car je n'ai jamais eu le bonheur de le voir, et cependant il n'y a pas d'être que j'aie plus tendrement aimé. Quoi! aimer un Prussien! C'est que, pour moi, il n'est pas du tout un Prussien ; il est de la patrie d'Orphée, et il a chanté, il chantera à jamais au bord des golfes pareils à des saphirs, où nagent les cygnes blancs comme la neige. Hélas! j'avais le désir le plus ardent de courir vers ce poète, dont j'entendais en moi les vers rhythmés par les battements même de mon cœur; mais pour cela, ne voulant pas le troubler, j'attendais qu'il fût guéri de ses souffrances, et j'attendais aussi que je fusse guéri des miennes, pour ne pas le désoler par un triste spectacle. C'est en quoi j'avais mal raisonné; car je suis resté malade, et je le serai jusqu'à mon dernier jour, et depuis longtemps déjà le poète, réveillé du cauchemar de cette nuit terrestre, triomphe sous la pourpre, et en compagnie des chanteurs qui l'ont précédé, boit le nectar dans une coupe de diamants et s'enivre d'immortelles délices.
Pour moi, (et je commence à être assez vieux pour oser dire ce que je pense,) Henri Heine est, après Victor Hugo, le plus grand poète de ce siècle. La
première fois que je lus L'Intermezzo, le plus beau poème d'amour qui ait jamais été écrit, il me sembla qu'un voile se déchirait devant mes yeux et que je voyais pour la première fois une chose longtemps rêvée et cherchée. Quoi ! ce n'était pas un impossible désir! cela se pouvait donc, un poème exempt de toute convention et de toute rhétorique, où le chanteur estsi sincère que, lorsqu'il me montre son cœur déchiré et saignant, je me sens en même temps inondé par le sang qui coule de mon cœur! Ce chant, ce drame où il n'y a pas d'autres personnages que la rose, le lys, la colombe et le soleil et le rossignol, c'est-à-dire de quoi faire le plus assommant et le plus plat des volumes de vers, est pour moi égal au Cantique des Cantiques et supérieur même aux scènes d'amour de Bornéo et Juliette, car l'expression de l'amour y est aussi intense et suavement exquise que dans la tragédie shakespearienne, et, pour son éternelle gloire, elle y est affranchie de toute historiette !
Certes, j'adore Shakespeare, et ce n'est pas dire assez; il est pour moi le dieu de la poésie, comme il l'était pour Henri Heine lui-même, et je comprends Berlioz qui l'évoquait et l'implorait comme un père, dans ses chagrins d'amour! Mais toute fiction, tout événement dramatisé et mis en scène a le tort d'être d'un intérêt très inférieur à celui qu'excitent en nous les développements dont le poète l'a embelli, et tandis que les mouvements de l'âme humaine, exprimés par lui, sont éternellement variés et inattendus, l'événement reste immuable et nous tyrannise par la persistance obstinée de l'affabulation. Dans L'Intermezzo, le drame, c'est les affres, les joies, les délices, les épouvantes, les regrets, les bravoures, les lâchetés, les voluptés cruelles, les ressouvenirs, les sanglots, les désirs de l'inéluctable amour,
aussi divers et changeants que les flots ensoleillés, gémissants et capricieux de la mer. Il peut y avoir des instants où ma blessure soit trop avivée et cuisante pour que je puisse m'intéresser à la querelle des Capulets et des Montaigus; mais au contraire, à quelque moment que ce soit, je me sens vivre dans ce poème qui ne saurait me lasser, puisqu'il n'y est question que de moi et de ma propre histoire. Oui, qui que tu sois, tu as aimé ou tu aimes, et en lisant L Intermezzo tu retrouves, transcrit dans une langue divine, mais en même temps claire et précise, "tout ce que tu as senti et pensé, et dans le jardin plein de fleurs brillantes où s'ouvre la rose rougissante et où retentit le chant enflammé des rossignols, tu reconnais non pas des marionnettes d'épopée ou de théâtre, mais la bien-aimée et toi, ces deux personnages toujours jeunes de la Comédie Humaine et de la Divine Comédie.
Henri Heine n'est pas seulement extasié, lyrique et sincère, il est amusant ! Amusant comme un roman bien fait qu'on dévore, comme un petit journal réussi, comme un dessin enfiévré de Daumier, qui vous prend par son comique irrésistible. Cela tient à ce que, nourri sur le mont Hélicon, désaltéré à la fontaine violette, il est en même temps le plus parisien et le plus moderne des hommes, et que, spirituel jusqu'au bout des ongles, il n'a pas dédaigné d'amalgamer l'esprit avec l'inspiration, seul moyen de peindre une époque civilisée et complexe, auquel on n'avait pas songé avant lui. Je ne puis m'empêcher de rire en voyant qu'où cherche la formule du poème moderne, si complètement et absolument trouvée dans Atta Troll, ou des chasseurs dandies vont tuer dans les Pyrénées un ours vaillant comme Achille, qui une fois dépouillé et préparé par le fourreur, devient une descente de lit envoyée à
mademoiselle Juliette, à Paris, et où cependant passent sous la lune, avec la chasse infernale, la déesse Diane et la fée Habonde, et Hérodiade, faisant sauter sur son plat d'or comme une orange, la tête de Jean- Baptiste!
Comme on l'a dit mille fois, et comme cela est évident quand on regarde le portrait placé en tête de ses œuvres, Henri Heine ressemblait à la fois au Christ et à l'archer Apollon; n'est-ce-pas que par lui et en lui devait cesser le douloureux antagonisme de l'idée hellène et de l'idée juive?
11 est réellement un Apollon, un porte-flambeau, un tueur de monstres dépeuplant les marais obscurs et lançant les flèches de lumière; et il est aussi Aristophane, le dieu de la Comédie, à la fois bouffon et lyrique, revenu au monde et ressuscité en propre personne. Oui, ces deux êtres, Aristophane et lui, sont tellement identiques et pareils, qu'ils ne peuvent en former qu'un seul, possédant le chant et l'ironie, la caresse amoureuse et le fouet cinglant.
Le caractère de cet être unique, c'est l'admiration ; dans Henri Heine, dévot de Shakespeare, se retrouve la vénération d'Aristophane adorant Eschyle aux sacrés voiles. Eschyle ayant aux mains des palmes frissonnantes, comme plus tard Benvenuto se montrera héroïque par sa piété envers Michel-Ange. La spirituelle Delphine de Girardin avait imaginé un jeune homme « trop beau pour rien faire » ; Heine, lui, avait été assez beau pour faire Germania, le Romancero, les Nocturnes, les Feuilles volantes; mais son enveloppe sublime fut épouvantablement meurtrie et avilie, sans que le génie et le souffle eussent abandonné cette dépouille encore vivante.
Ce fut une lamentable tragédie. Le poète, déjà très souffrant, avait été envoyé par les médecins à je ne sais quelles eaux; avant de partir, il alla dire adieu
à Théophile Gautier, son ami, son égal, qui pour la dernière fois le vit avec sa chevelure dorée et sa beauté d'Hypérion. Quand il revint, sa première visite fut de même pour le poète des Emaux et Camées, vers qui l'attirait sa meilleure affection. Mais alors, oh! quelle désolation, quelle sinistre épouvante! d'abord, la servante qui vint lui ouvrir ne le reconnut pas, lui refusa l'entrée de la maison ; puis, venus les uns après les autres, d'abord les deux filles du poète, puis leur mère, puis Gautier lui-même ne reconnurent pas davantage Henri Heine, que la maladie avait vaincu, modelé ridiculement, rendu pareil à un vieux juif marchand de lorgnettes. Ainsi, dans cette demeure où tout le monde l'admirait et le chérissait, nul n'avait pu retrouver les traits connus de son visage! Il était bien décidément condamné.
Il subit sa peine sur un lit de douleur, si cruellement déformé et immobilisé par la paralysie que ses paupières même n'avaient plus de ressort et que pour voir quelqu'un, pour jouir de la clarté du jour, il était forcé de les lever avec son doigt, comme il eût fait d'une chose inerte. Cependant, comme l'existence de ces êtres choisis n'est jamais pareille à celle des autres hommes, en cet état sinistre il fut aimé d'amour par une jeune fille éprise de son génie, et dont madame Henri Heine, belle et compatissante, souffrait les visites, ne voulant pas s'offenser d'une passion extra-terrestre et tout idéale. Un tel désastre d'un corps modelé à l'image de l'âme héroïque et charmeresse ne semble-t-il pas inexplicable? Il ne l'est pas pour moi. Je crois ardemment en Dieu, et je suis sans doute dans mon droit, car, ainsi qu'un athée de mes amis me l'expliquait fort bien, les limeurs, êtres purement instinctifs, ne sont pas tenus à avoir autant de raisonnpment que les grandes per-
sonnes, et manquent de la compréhension nécessaire pour se figurer les vastes éthers peuplés de rien du tout. Or. j'imagine que le Maître des innombrables univers, que le Berger silencieux et pensif des troupeaux d'Étoiles a besoin de tous les bons poètes clans ses bleus paradis ; car autrement, par qui ferait-il composer les vers sur lesquels doit être adaptée la musique des harpes célestes? Voulant donc les appeler, sitôt qu'ils sont libérés de la vie charnelle, dans les ivresses de l'harmonie et de la lumière, leur père indulgent veut certainement, en les livrant à la Douleur passagère, les purifier ici-bas de toutes les souillures, afin que leurs corps nouveaux, faits d'une chair éthérée et subtile, puissent s'envoler tout de suite vers les jardins de diamants où fleurissent les lys flamboyants de l'immortelle joie.
Par un soir d'été bien triste, où l'on entendait tonner le canon des Prussiens, je me promenais avec mon vénéré maître Théophile Gautier. Nous étions à ce moment-là dans les Tuileries, devant le palais, et nous parlions cœur à cœur, avec expansion, car c'était l'heure ou jamais de dire la vérité. Nous vînmes à causer du poète de Gcrmanla.
— » Enfin, dis-je à Gautier, notre maître étant excepté, bien entendu, quel rang donnez-vous à Henri Heine, parmi les poètes contemporains?
— Mais le premier! me répondit sans hésitation le divin Théo, dont un rayon du soleil couchant vint alors dorer la chevelure ambroisienne. Et toujours je me rappelle cette parole, pieusement recueillie par moi à cette heure solennelle. Chose étrange! le chanteur de L Intermezzo, qui savait si bien admirer, >'était montré de la plus cruelle injustice envers le roi incontesté de l'art lyrique, et, par contre, Victor Hugo est peut-être un peu avare de louanges pour
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l'archer apollonicn, pour le spirituel et moderne Aristophane. Mais tandis que ces deux génies se regardent en lions de faïence, leurs deux Muses, derrière eux, échangentdes sourires amiset tendrement se caressent et s'embrassent.
Un oncle de Henri Heine, humilié d'avoir un grand homme dans sa famille, lui avait offert de lui donner un million, s'il voulait renoncer à la poésie. En vérité, ce banquier n'était pas dégoûté. Moyennant un million, obtenir d'effacer Atta Troll et L Intermezzo, c'eût été pour rien ! Excusez du peu ! comme disait Rossini. Cet oncle fantaisiste voulait, comme le minotaure, dévorer les plus belles filles d'Athènes, et, par-dessus le marché, le héros Thésée avec sa massue !