VICTOR HUGO
A toutes les époques de ma vie, j'ai toujours connu mon cher et vénéré maître Victor Hugo. Je le vois encore dans l'éclat de sa jeunesse, presque aussi beau qu'il l'est aujourd'hui, et dans ses vastes salons qui avaient été ceux de Marion de Lorme, accueillant tout ce que Paris a de charmant et d'illustre. Quel enchantement, ces soirées de la place Royale! Dans le salon du fond, autour d'un énorme parterre de fleurs, étaient assises les femmes jeunes, belles, souriantes, magnifiquement parées, heureuses d'être chez le grand poète, et là madame Victor Hugo faisait les honneurs avec sa grâce souveraine.
Puis venait le grand salon, où se pressait toute une foule d'hommes et de femmes, parmi laquelle on n'eût pas trouvé un seul être banal et quelconque, et dont le décor splendide était bien le cadre qu'il fallait à de pareilles fêtes. Les deux cheminées à manteau placées en face l'une de l'autre, ornées de miroirs curieux et de chandeliers d'or, les immenses rideaux de vieux damas de soie rouge, les meubles antiques étaient du plus grand caractère, et les embrasures des fenêtres étaient si larges et si profondes que chacune d'elles devenait comme un petit salon où on pouvait s'isoler et causer librement. Dans la
salle à manger ornée de vieilles armes, foule plus grande encore, et on voyait là, jeunes, empressés, allant et venant, parfois écrivant ou dessinant sur des albums ouverts, tous les hommes de ce temps qui sont devenus célèbres.
En été surtout, c'était ravissant; la grande porte de l'appartement restait ouverte ; le parfum des fleurs et des feuillages entrait par les fenêtres, et la soirée avait lieu sur la place Royale en même temps que dans les salons, car les jeunes gens allaient fumer leur cigarette dans les allées, autour de la statue de Louis-le-Chaste, puis tout de suite remontaient, grisés de nuit et d'azur, dans l'éblouissement des flambeaux et des dames pareilles à des figures de déesses.
Dans cette salle à manger dont je parle, il y avait un magnifique dais de trône qui avait appartenu à madame de Maintenon, et les farceurs des petits journaux avaient imaginé de dire que ce dais était placé au-dessus d'un trône destiné à Victor Hugo. En réalité, il ne surmontait qu'un simple divan, sur lequel tout le monde s'asseyait, excepté le poète, qui régnant sur son temps par la grâce du génie, et domptant les âmes enivrées, n'avait que faire de jouer au monarque. Il avait, ma foi, bien d'autres tigres à peigner! Il était là, comme depuis nous l'avons vu partout, affable, accueillant, occupé de tous, s'oubliant lui-même, et de l'ancienne aristocratie n'ayant rien gardé que la politesse exquise et la courtoisie familière. Une fois chez lui, on était chez soi, libre, heureux, disposant de tout, réchauffé dans une bonne atmosphère d'affection et de tendresse. C'était la vraie et bonne hospitalité, celle qu'on trouve en effet chez les rois, et aussi chez les bûcherons.
La présence de Victor Hugo est liée à mes plus
chers souvenirs ; je n'en veux noter qu'un, celui d'une délicieuse journée dont les minutes se sont envolées comme un rêve, dans la hideuse Conciergerie. C'était un peu avant le coup d'État : Nestor Roqueplanetmoi,nous étions venus visiter dans cette geôle Charles et François-Victor Hugo, Auguste Vacquerie et Paul Meurice, tous prisonniers à la fois, car pour faire bonne mesure et pour n'afficher aucune injuste préférence, on avait avec libéralité mis tout L'Événement sous les verrous. Introduits près de nos jeunes amis, nous eûmes l'heureuse fortune de trouver près d'eux le Maître lui-même, madame Victor Hugo et encore la plus jeune fille du poète, qui étaient venus passer la journée en famille. Tout de suite notre maître nous invita à partager leur repas ; Roqueplan, nécessaire à l'Opéra, dut s'excuser; mais moi, j'acceptai avec joie, regrettant seulement que cette journée bénie entre toute ne dût pas être plus longue que les autres. J'aurais voulu avoir sous la main un Mercure de comédie qui, en vers libres comme ceux à' Amphitryon, priât madame la Nuit de ne pas venir trop tôt et de s'amuser un peu en route ; mais nous étions loin de Versailles et de ses fêtes, dans la plus sévère et la plus authentique des prisons.
Ne croyez pas cependant qu'elle ait réussi à être triste ce jour-là, tant elle fut embellie et transfigurée par la toute-puissante magie de la jeunesse! Certes, Charles Hugo et François-Victor, qui avaient à sauvegarder leur dignité de prisonniers, conservaient tout le sérieux voulu ; mais en dépit de cette attitude exigée par la circonstance, ils étaient si beaux, si gais, si spirituels, que malgré tout, la flamme de leurs vingt ans éclairait les vieilles murailles, et d'ailleurs la dure consigne n'allait pas jusqu'à les empêcher de sourire. Les heureux parents, hélas!
et leur jeune sœur, se réjouissaient de les voir si fiers, si insouciants, si charmants dans leur bravoure, et qui n'a pas vu le poète des Feuilles d'Automne, caressant ses fils et baisant leurs belles chevelures, ne peut savoir comme il fut divinement père. Nous nous promenions à travers les noirs corridors, causant, riant, parlant de toutes choses, éblouis par l'esprit aristophanesque de Vacquerie, à qui la prison inspirait les plus extraordinaires saillies, heureux surtout de voir le Maître prendre pour quelques jours une provision de bonheur, et parfois taisant toutes nos voix masculines pour écouter murmurer deux pures voix d'or. J'ai dit que cette journée s'écoula comme un instant; je ne puis dire assez comme elle fut rapidement finie; à peine avionsnous senti le plaisir d'être ensemble que la nuit tombait, si l'on peut appeler nuit une obscurité plus intense venant s'ajouter à une obscurité déjà complète et noire, car il ne fait jamais jour dans les corridors et dans les cellules de la Conciergerie, et il semble qu'ils aient été construits non seulement avec des pierres et du ciment indestructibles, mais aussi avec de profondes et épaisses ténèbres.
C'était bien le soir; je le connus à cela surtout que je sentis la faim inexorable crier dans mes entrailles. Je le dis franchement au Maître, qui est assez bon et simple pour qu'on puisse tout lui dire, et il s'empressa de me rassurer. Non seulement on allait dîner, mais, selon toute probabilité, on dînerait fort bien, et même avec magnificence. Deux intimes amis, messieursPeyratetErdan, avaient bien voulu accepter la gracieuse tâche d'aller chez Chevet et de lui faire apporter le festin et aussi tous les accessoires indispensables, car la Conciergerie ne fournit rien que de l'humidité et de l'horreur. Déjà par avance j'avais l'eau à la bouche, et en regar-
dant les autres personnes présentes, j'eus la satisfaction de voir qu'elles semblaient avoir faim comme moi, et que même quelques-unes d'entre elles pâlissaient. Chaque fois que nous entendions grincer une porte, nous nous attendions à voir paraître nos victuailles; mais point: c'était quelque surveillant qui entrait, ou quelque dame en deuil qui sortait, les yeux pleins de larmes, après avoir serré tendrement une dernière fois la main du triste prisonnier qu'elle laissait seul derrière les hideux verrous. Le temps commençait à nous sembler long; et involontairement nous laissâmes entrer dans notre causerie ralentie les histoires sinistres. Six heures et demie sonnèrent, puis sept heures, puis sept heures et demie. Qu'était-il arrivé aux amis du poète! Qu'ils eussent pu l'oublier, c'était une hypothèse absurde; mais n'avaient-ils pas été arrêtés en route? A ce moment-là, tout était possible. Quoi qu'il en soit, nous étions sur le radeau de la Méduse! et avant de songer à nous entre-dévorer, (il était toujours temps< d'en venir là!) il fallait faire quelque tentative pour organiser un repas moins tragique. Mais comment s'y prendre? C'était un dimanche; il pleuvait; toutes les boutiques étaient fermées'; tous les méchants restaurants du quartier encombrés de monde, et et lorsqu'elle se promenait autour du Palais de Justice pour accomplir les ordres de Vautrin, la grande Asie elle-même n'aurait pas su découvrir dans ce quartier perdu une cuisine sortable.
Cependant deux héros intrépides, au cœur doublé d'un triple airain, partirent à la découverte, d'avance très déconfits et justement beaucoup plus inquiets cent fois que Jason et le roi Orphée s'en allant à la recherche de la Toison d'Or. Leur absence fut longue, très longue; quand ils revinrent, ils étaient escortés d'un petit garçon ahuri qui dans de grosses
et vilaines assiettes en terre de pipe apportait des fricandeaux, quels fricandeaux! et de vagues légumes d'une couleur déplorable et classique. Pour le reste, les guichetiers aussi furent mis à contribution ; ils offrirent tout ce qu'ils avaient, c'est-à-dire rien du tout, ou à peu près. Dans une salle noire, sinistre, aux coins plus noirs encore, formée d'ogives s'attachant à une clef de voûte, le couvert fut dressé sur une grosse nappe, éclairée par deux chandelles fumeuses; il fut impossible de se procurer des bougies. On s'assit et, sur l'inyitation du Maître, nous essayâmes d'entamer les fricandeaux, la garde impériale entra dans la fournaise! mais c'étaient des fricandeaux obstinés, ils ne voulaient ni se rendre ni mourir; les couteaux d'ailleurs ne coupaient nullement, mais ils eussent coupé que c'eût été absolument la même chose. Nous nous battions les flancs, essayant d'être gais et de faire contre fortune bon cœur. La faim nous déchirait de sa griffe et disait de sa voix caverneuse : « Vous ne m'échapperez pas. » Au contraire, nous devions lui échapper! Tout à coup, ô extase, ô ravissement! nous entendîmes un bruit harmonieux d'argenterie et de cristaux, des rayons lumineux filtrèrent par les fentes de la porte, puis la porte elle-même s'ouvrit, nous nous vîmes inondés de clarté, et les amis de Victor Hugo parurent, précédant une nuée de marmitons blancs comme des lys, et en qui nous crûmes retrouver les marmitons dansants des comédies de Molière. Ce qui est bien parisien (et par conséquent surnaturel !) c'est la prodigieuse agilité avec laquelle ils firent disparaître les couverts d'étain, la grosse nappe et les assiettes du petit traiteur. Où et comment les cachèrent-ils d'une main si ingénieuse et preste? Le fait est qu'on ne les retrouva jamais, non plus que les fricandeaux, soudainement évanouis. Maintenant couverte
d'une belle nappe damassée plus blanche que la neige, éclairée par de grands candélabres d'argent où brûlaient des bougies de cire transparente, la table offrait à nos yeux tous les spectacles rassurants, la lourde argenterie, les verres de cristal taillé, les grands poissons du Rhin dans leur glace, les volailles grasses et dorées, les faisans avec leurs plumes, les écrevisses delà Meuse, et autour de nous se dressaient les flacons vénérables, et déjà dans nos assiettes fumait un potage savant et raffiné, qui, pareil à la gloire humaine, ne fit que paraître et disparaître. Et les ananas, et les fraises vermeilles, et les fruits de pourpre dans les soucoupes d'or! Un simple accident de cuisine avait retardé les amis du poète; mais, comme on le voit, l'affaire s'était terminée à leur honneur.
Dès ce moment-là, on le devine, la salle aux ogives, où tout à l'heure il nous semblait que nous allions voir apparaître les tourmenteurs et les bizarres magistrats du moyen âge, nous parut tout à fait aimable et réjouissante; pour l'architecture, le tout est d'être bien présentée et de se montrer dans les glorieux enchantements de la lumière. Et alors la conversation redevint, comme dans lajournée, vive, alerte, imprévue, grisante, pleine d'éclairs et d'étincelles, tandis que les grands vins parfumés empourpraient les verres. Et le Maître, gai, souriant, heureux de bien traiter ses chers enfants, prodiguait l'esprit, les mots, les anecdotes amusantes, délicieusement familier, et mille fois spirituel comme ceux qui en font métier et marchandise. Ah ! j'aurais voulu voir là les bonnes gens qui se figurent qu'il chevauche toujours sur les cimes un Pégase effréné, dont l'ouragan ensanglante les naseaux et tord la flottante chevelure! Mais les amants du lieu commun doivent ignorer toujours que le titan du génie, est, quand il
le veut, un simple homme d'esprit, supérieur à tous les autres ! S'ils le savaient, ils sauraient tout, et ils seraient pareils à des Dieux, ce qui est contraire à la nature des choses. Hélas! bien souvent, assis à la table hospitalière de l'avenue Victor Hugo, je resonge à ce festin de la Conciergerie où il y avait tant de fleurs, d'espérance et de joie! Robuste et fort comme un vieux laurier, le moderne Eschyle caresse du regard ses petits-enfants, plus jeune peut-être avec son front chargé de neige qu'il ne l'était lorsque le souffle du matin agitait sa brune chevelure. Sur ses nobles traits hâlés par l'exil, rayonne la sérénité du prodige réalisé, le calme du devoir accompli, et nous ne pouvons nous empêcher de voir une Gloire vivante étendre au-dessus de sa tête les frissonnantes palmes. Mais d'autres chères têtes semblent momentanément absentes à nos yeux mortels, et peut-être ne pourrait-on s'empêcher d'y songer toujours, si un clair rayon ne jetait incessamment ses lueurs de rose sur les lèvres doucement ravies de celle qui n'est déjà plus la petite Jeanne !