‹ Mes souvenirsChapitre 35 sur 36 · THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THEOPHILE GAUTIER

J'ai vu Théophile Gautier la veille de sa mort, et il m'a paru exactement semblable à un dieu. Assis dans une large chaise, il était depuis la ceinture enveloppé dans une couverture dont les plis s'étaient arrangés naturellement comme la plus noble draperie antique ; il était calme, rayonnant, délivré enfin de tous les soucis, et sa barbe, sa chevelure superbe, la certitude qui brillait dans son regard, me donnaient tout à fait l'idée du Zeus olympien. Devant une seule de ses filles présente, ses .autres enfants ayant dû aller prendre un peu de repos, il me parla comme s'il eût été déjà dans le séjour de la vérité et de la lumière, que vivant il avait entrevu de si près, car sa pensée intense perçait et déchirait tous les voiles. De la mort, il n'en fut pas question ; c'était une chose sous-entendue, et à laquelle ne s'appliquent pas les mots humains. Il me dit seulement : « Je vous attendais, » et il me parla de notre art avec son éloquence tranquille et sereine, à laquelle tous les mots de la langue obéissaient, toujours prêts à apporter leur note éclatante et juste dans sa conversation pareille à une symphonie où tous les instruments chantent dans un harmonieux accord.

Nul vocable ne put jamais résister à ce charmeur,

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qui les savait et qui se les rappelait tous. On peut dire de lui, non qu'il avait ujie prodigieuse mémoire, ce qui serait par trop insuffisant, mais qu'il était une vivante mémoire, où demeuraient fidèlement les noms, les faits, les notions abstraites, les couleurs, les paysages, les figures, les objets, et tout ce qui existe dans le monde moral et dans le monde physique. Cette conversation fut sans doute la leçon suprême donnée par le maître à l'écolier; mais elle fut encore quelque chose de bien plus grand; c'était la parole du voyageur qui, après une longue et pénible marche dans les replis d'un souterrain obscur, voit enfin la clarté, et l'annonce à son humble compagnon de route. Et je m'enivrais de sa chère, de sa mélodieuse voix, dont un rhylhme nettement musical accentuait l'exquise et infiniment suave douceur.

Celui que Baudelaire a défini d'un mot dans la dédicace des Fleurs du Mal, en l'appelant le poète impeccable, sera dans l'avenir placé d'autant plus haut qu'il s'effaçait plus volontiers, avec une modestie persistante et de toutes les minutes.

Non seulement il s'obstinait à traiter fraternellement comme ses égaux ceux qui avec justice le reconnaissaient pour leur maître; mais, parvenu à la plus éclatante gloire, il n'a jamais cessé de vénérer en fils et en disciple fervent le titanique génie en qui la France trouve à la fois son Homère, son Pindare et son Eschyle, portant le triple laurier dans ses mains robustes et victorieuses. Quand mourut le poète des Emaux et Camées, le poète de La Légende des Siècles le célébra dans un sublime chant d'apothéose, offrande proportionnée au dévouement du fils pieux qui si longtemps avait mis à ses pieds l'inébranlable fidélité d'un libre génie.

Rien de plus beau dans la vie de Théophile Gautier que sa religieuse et constante admiration pour Victor

Hugo, et, pour ma part, je ne puis jamais relire sans un attendrissement profond le chapitre où il raconte sa première visite chez le Maître. Tremblant, dévoré de fièvre, suffoqué par rémotion, il s'assit sur une marche de l'escalier, ne put jamais trouver le courage de tirer la sonnette, et partit sans avoir vu le père triomphant <¥Hernaai.

Ah! ce chapitre, comme je me le rappelais mot à mot, et comme je me le répétais à voix basse l'autre soir, chez Victor Hugo, lorsque fut présenté un très jeune homme qui, sans s'écarter, il est vrai, de la plus correcte politesse, se trouva tout de suite aussi à son aise que s'il eût été chez un camarade ! Gautier, non pas vieux, (il ne le fut pas et ne l'aurait jamais été,) mais ayant vécu les années de la jeunesse, restait d'autant plus timide et ébloui devant son maître, que son maître voyait mieux en lui le grand homme et le poète impeccable; c'est, je crois, ce qu'on appelle à présent le vieux jeu!

Admiration continue, toujours grandissante et semblable à elle-même ! Pendant le siège, quand les obus l'avaient chassé de son cher Neuilly, j'ai vu Théophile Gautier dans le pauvre appartement, à peine meublé, qu'il occupait dans la rue de Beaune. Habitué à sa maison artistement ornée, aux ombrages, aux fleurs, à tous les animaux libres et charmants de la ménagerie intime, il se trouvait tout à coup prisonnier dans ces deux chambres étroites, et, de plus, malade, ne pouvant travailler, et souffrant des privations qu'il supportait d'ailleurs, comme tous les Parisiens, avec la plus aimable insouciance. Eh bien ! alors, que faisait-il? Couché sur son lit, il vivait du matin au soir avec un seul livre : La Légende des Siècles, qu'il lisait dans les deux volumes de la belle, de la première édition, et il ne se lassait pas de relire et de recommencer, quand il les avait finis, Le

Mariage de Roland et Bivar et Le Petit Roi de Galice et Eviradnus; car pareil à Ingres, qui, à soixante ans, apprenait, disait-il, à dessiner, Gautier, dans ces immortels poèmes, apprenait, lui aussi, son métier, le noble métier des vers, qu'il savait d'ailleurs mieux que personne au monde.

Oui, nul n'a admiré Victor Hugo mieux que lui et en sachant mieux pourquoi, et peut-être y eut-il dans cette adoration plus de mérite qu'on ne peut le deviner, car les tempéraments des deux poètes étaient profondément dissemblables. Tandis qu'à ses débuts le lyrique des Odes et Ballades était attiré par le nord, par le moyen âge, et forcément, ayant à renouveler le courant poétique, confondait un peu l'antiquité dans la haine que lui inspirait justement la triste fin de la littérature pseudo-classique, Gautier, lui, comme artiste, était né Hellène; sa patrie était celle des temples, des blanches statues, des forêts dont l'herbe a été foulée par les pas des Dieux; et d'autre part, il était, d'esprit, essentiellement Français, ami de la clarté, de la joie, de l'ironie saine et bien portante, et c'est du fond du cœur qu'il écrivait en terminant son poème d'Albertus : « Dites qu'on m'apporte un tome de Pantagruel! » Aussi, bien qu'il fût un romantique ardent, commença-t-il tout de suite dans ses Jeunes-France la réaction du goût français contre le pathos du romantisme farouche et truculent; il ne voulait ni la platitude ni l'emphase, et ce qu'il chérissait, c'était la pure, la sereine Beauté, non immobilisée, mais sans cesse renouvelée et rajeunie dans une source de vie toujours jaillissante.

Si Gautier a été longtemps méconnu comme poète, c'est qu'en cette qualité il dut soutenir la lutte contre un trop redoutable rival, contre le Théophile Gautier prosateur, qui vêtu des plus belles étoffes de l'Orient, savait construire les palais, susciter les plus

enivrantes féeries, évoquer mille graeieuses figures de femmes, et qui, pareil à la jeune fille du conte, ne pouvait ouvrir ses lèvres sans en laisser tomber des saphirs, des rubis, des topazes, et les lumineuses transparences de mille diamants. Ce magicien-roi qui sait tout, à qui toutes les époques et tous les personnages de l'histoire sont familiers, et qui ressuscite les Égyptiennes du temps de Moïse, aussi bien que la lydienne Omphale, a trop souvent caché derrière son manteau de pourpre le ferme et délicat rimeur, d'une pureté antique et d'une idéale délicatesse, qui, pareil à un statuaire grec, ne livre pas son âme. et pudiquement la laisse deviner à peine sous les blancheurs du marbre sacré.

Etre accusé de manquer de cœur est le sort commun de tous les artistes non effrontés, qui ne font pas de leur cœur métier et marchandise, et qui ne raccommodent pas en mélodie pour piano ; peutêtre faut-il qu'on soit resté simple et instinctif pour deviner l'être aimant et divinement tendre en lisant Le Triomphe de Pétrarque et l'héroïque Thermodon ; mais il me semble difficile que le premier venu puisse lire sans pleurer les strophes émues et déchirantes inspirées à Théophile Gautier par la mort de sa mère.

Sïl fut souvent mal jugé comme poète, il fut souvent aussi mal jugé comme homme. Parce que Théophile Gautier possédait une caverne de pierreries plus riche que celle d'Aladin, parce qu'il cultivait un jardin de roses plus beau que celui de Saadi, parce que la fantaisie lui prodiguait avec amour ses inépuisables trésors, on s'est figuré que s'il ne se mêlait pas de politique, c'était par une ignorance voulue et frivole. C'est le contraire qui est vrai.

C'est précisément parce que ce maître avait étudié et savait à fond les histoires, les révolutions des empires, les lois qui président aux grands cataclysmes

et transforment les mœurs, les institutions et les races elles-mêmes; c'est parce qu'il avait trouvé au bout de ses longs travaux une claire et absolue certitude, qu'il attachait peu d'importance aux formes de gouvernement, estimant que la grande question était de faire des citoyens qui accomplissent fidèlement le devoir accepté. C'est ce dont il donnait le continu et patient exemple.

Il était, lui, de ceux qui sous tous les régimes sont nécessairement et invinciblement libres, parce qu'il faisait sa tâche et tournait sa meule avec la fière résignation d'un dieu en exil. On s'est souvent demandé comment ce voyant, cet inspiré, ce génie pouvait se résoudre à entasser les tas de copie auxquels le condamnait la nécessité de vivre, et pourtant la réponse à cette question est bien simple. Les faux grands hommes, ceux qui toujours doivent se mettre à travailler lundi, attendent aussi d'être débarrassés des soucis d'argent pour se donner tout entiers au grand art ; il avait pris, lui, le contre-pied de cette calembredaine, et il avait trouvé une solution comparable à celle de Colomb, qui consistait à faire toujours du grand art, et à transfigurer en poèmes achevés les besognes les plus viles ! Se donner tout entier à toute œuvre, si minime qu'elle soit, et l'exécuter de main d'ouvrier, de façon à satisfaire le maître le plus exigeant, tel est le moyen unique de ne dépendre jamais de personne, et c'est en l'appliquant sans ennui et sans défaillance qu'il avait su conquérir définitivement sa liberté.

Et il respectait religieusement, fanatiquement, la liberté des autres ! Certes, il laissait tranquilles tous les hommes ôt toutes les femmes, mais aussi les animaux; il voulait qu'on les aimât pour eux, non pour soi ; il n'admettait pas qu'on se permît de caresser un chat sans savoir s'il lui plaît d'être caressé ,

et c'est pourquoi, dans son ombreux jardin, tous les êtres, (hommes, bêtes et oiseaux, comme dit Ronsard.) étaient heureux, tranquilles et exempts d'inquiétude, comme dans le paradis terrestre. De même, il vénérait aussi tous les Dieux, et pensait qu'ils ont le droit de régner dans les pays où ils ont été proclamés par la conscience humaine, sous l'œil effrayant et doux de Celui pour qui les univers ne sont que les grains épars et envolés d'une impalpable poussière de lumière! Je me souviens d'avoir lu pendant le siège, sur un numéro du Moniteur affiché à la mairie de la rue de la Banque, le premier feuilleton dans lequel Théophile Gautier racontait son voyage en Egypte. Il s'était cassé le bras sur le bateau à vapeur qui l'emportait, et il s'étonnait beaucoup qu'un tel accident eût pu lui arriver après qu'il avait pris soin de prier au départ tous les dieux égyptiens, Hàthor et Phtha dieu du feu, et Tmeï fille du soleil et déesse de la vérité, et la triade de Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, et toutes les divinités qui vivent sous les claires prunelles des Anubis, des Tiphons et des Osiris. En allant chez eux, il avait cru devoir agir comme un hôte bien élevé qui en entrant dans un salon inconnu, salue poliment le maître de la maison, et, en retour, il avait raison de compter sur leur bienveillance; mais peut-être ces Dieux avaient-ils entendu dire que Gautier écrivait dans les journaux, et s'il en est ainsi, ils ont été excusables de craindre que ce voyageur ne fût un assembleur de mots abstraits, ennemi des allégories et des symboles.

N'opprimer personne et s'affranchir de toute autorité en accomplissant sa tâche rigoureusement et même avec joie, telle était la morale de Théophile Gautier ; ainsi, n'admettant la tyrannie et le commandement ni pour lui ni pour les autres, il était essen-

tiellement et dans le sens le plus absolu du mot : un anarchiste.

A vrai dire, son idéal était le self-government. La seule existence qui lui parût désirable était celle d'un gentleman vivant dans les forêts et dans les prairies d'un vaste pays, loin des villes, franchissant à cheval de longs espaces , armé d'une carabine à longue portée et de bons revolvers, se protégeant lui-même et au besoin protégeant les autres, à la façon de Thésée et d'Hercule. Il pensait que dans nos villes étouffées et noires où à moins de posséder les millions d'un Rothschild, on n'a pas le droit d'être Fortunio et d'acheter tout un quartier pour y bâtir à son usage personnel une ville orientale, toutes les destinées se valent à peu près l'une l'autre, et doivent être acceptées avec une égale résignation. De tous les hommes mortels qu'il avait rencontré sur sa route, un seul, à son avis, représentait quelque chose d'assez magnifique et pouvait mériter qu'on enviât son sort.

C'était un prince indien beau comme le jour, fort comme un athlète, agile comme un clown, hors de pair en escrime, habile à tous les exercices du corps, dompteur de chevaux, devenu prodigieusement savant dans les universités d'Angleterre et d'Allemagne, dandy irréprochable portant les habits européens avec une grâce souveraine, et qui, dans ses séjours à Paris, avait appris à jouer de l'esprit parisien, comme Paganini jouait du violon. Il avait le regard, les façons, la douceur qui domptent les femmes, et il eût été un don Juan à la millième puissance, s'il n'eût dédaigné ce chimérique emploi du temps. D'ailleurs, effroyablement brave et dédaigneux de la mort; ce seigneur accompli possédait par-dessus le marché une quantité incalculable de millions, et c'était avec une armée levée à ses frais

que dans une guerre récente il avait tenu en échec la puissance de l'Angleterre. Enfin, excellent poète, connaissant à fond toutes les métriques du monde, il avait traduit en langue sanscrite YHamlet de Shakespeare.

Le poète de La Comédie de la Mort prétendait qu'à moins de pouvoir être cet homme-là, il est assez indifférent d'être n'importe qui, ce en quoi il se trompait du tout au tout, car être Théophile Gautier, par exemple, c'est déjà dominer les fronts les plus élevés de la foule, comme le grand chêne dans la forêt domine les brins d'herbe et les arbustes frissonnants sous ses pieds.

En regardant son œuvre immense où tiennent tous les pays, tous les peuples, tous les âges, et dans laquelle, ainsi que dans le visible univers, le plus petit détail est un monde infini, accompli et parfait, on se demande avec quelle divine argile le Statuaire avait pétri ce puissant artiste, organisé à la fois comme un Benvenuto et comme un Michel-Ange. Bien peu de temps avant l'heure cruelle où ' il nous fut enlevé, j'ai eu l'inestimable bonheur de l'écouter pendant plusieurs heures de suite dans son atelier, loin de tout témoin importun, les portes bien closes, et ce grand homme daigna se confier à moi et me parler à cœur ouvert.

Je me figurais qu'arrivé à sa soixantième année et presque affranchi des vulgaires ennuis , Théophile Gautier songeait au repos; bien au contraire, il n'avait que le travail en tête , et espérait écrire enfin, en dehors de toute préoccupation matérielle, les œuvres qu'il avait rêvées et qui, plus encore que toutes les autres, auraient été vraiment siennes. II me raconta, me joua, scène par scène et mot par mot, avec quelle enivrante et incomparable éloquence! une tragédie imaginée sur un sujet grec,

et si parfaitement belle qu'en l'écoutant j'eus tout de suite la vision et le ressouvenir des immortels chefs-d'œuvre.

Cela ne ressemblait à rien de ce qui a été fait de nos jours; par la simplicité et par l'ampleur de la conception, c'était de l'antique, et cependant le sentiment qui animait le drame était profondément et essentiellement moderne. Cette pièce était complète, achevée, entièrement éclose dans la tête du poète; il n'y manquait en effet que les vers, c'est-àdire : rien du tout pour Théophile Gautier, qui n'avait qu'à se recueillir et à trouver quelques jours de solitude pour les entendre tous chanter à son oreille et faire éclater autour de lui le riche concert de leurs rimes sonores.

Cependant, mon maître n'a pu ici écrire cette pièce ; il l'a sans doute achevée dans une autre étoile, où j'espère bien la voir représenter .par de bons comédiens, sachant garder au vers mystérieux son intime et pénétrante musique.

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