COURSES DE CHEVAUX
lutter contre M. le prince de Guéménée (1). Ils partirent de la grille de la Meute (2) et allèrent jusqu'à la grille de Saint-Denis. Le pari était de cinq cents louis pour celui qui arriverait le premier; il était perdu pour celui dont le cheval aurait fait seulement un temps de galop. Le cheval de M. le duc de Chartres ne galopait jamais; celui de M. de Guéménée galopait. Celui-ci eut une idée qui devait ou doubler son gain ou compenser sa perte : il paria également cinq cents louis, avec un autre, que son chevaine galoperait point. Aussi, quand il vit que M. le duc de Chartres avait sur lui l'avantage de l'espace, il aima mieux ne s'attacher qu'à gagner son second pari; il veilla seulement à empêcher le galop de son cheval, et se couvrit ainsi pour demeurer indemne. Les trois chevaux de M. de Guéménée se mesurèrent ensuite, à Barbou, contre celui de M. do Lauzun : ils parcoururent une lieue en trois minutes et demie. La Reine et toute sa Cour y allèrent encore; Madame s'en dispensa, et prétexta qu'elle n'était pas assez Anglaise pour cela. Sa Majesté,
ckelle, prit Saumur aux Vendéens et les battit à Parthenay. Ayant offert sa démission, il fut accusé de trahison par le comité de salut public, traduit devant le tribunal révolutionnaire , condamné à mort et exécuté le 31 décembre 1793.
(1) Jules-Hercule Mériadec de Rolian, d'abord prince de Montbazon, puis prince de Rohan. enfin prince de Guéménée, fils d'Hercule Mériadec de Rohan, prince de Guéménée, et de Louise-Gabrielle-Julie de Rohan-Soubise, né le 25 mars 1726. épousa, le 19 février 1743, Marie-Louise-Henriette-Jeanne delà Tour d'Auvergne, fille du duc de Bouillon, et mourut en 1800. Son fils, Henri-Louis Mériadec, prince de Rohan-Guéménée, né à Paris le 31 août 1745, grand chambellan de France en 1775, fut destitué de sa charge, en 1783, à la suite de cette célèbre faillite de 33 millions dont la liquidation ne se termina qu'en 1792, émigra lors de la Révolution, et mourut en Suisse en 1802. Il avait épousé, en 1761, Victoire-Armande-Josèphe de Rohan, née le 28 décembre 1743, fille de Charles, prince de Soubise, et d'Anne-Thérèse de Savoie-Carignan.
(2) Meute s'écrivait autrefois muete, d'où la Muette, nom de rendezvous de chasse.
ayant avec elle Mme de Lamballe, était traînée en cabriolet par M. le comte d'Artois.
Ce prince, avec la permission du Roi, nomma, dans ce temps-là, le comte de Séran gouverneur du duc d'Angouléme (1) : c'était s'y prendre de bonne heure, car Mme la comtesse d'Artois n'était accouchée de son fils qu'au mois d'août précédent. M. de Séran était beau-frère du chevalier de Luxembourg, fiancé à Mlle d'Aumont (2), et le cadet de cette maison lui fit avoir cette place qui mécontenta bien des gens. La veille du jour où il l'obtint, le comte de Séran était allé voir M. de Maurepas, lui avait parlé de son projet et demandé sa protection, de sorte que le ministre eut tout lieu de se féliciter de la confidence lorsqu'il apprit qu'il venait d'être nommé. Il y avait eu aussi une foule d'intrigues pour le choix de la nourrice du duc d'Angoulème. Celle qui avait été préférée s'appelait Mme Hainemoy : elle était la femme d'un gentilhomme du Perche, et avait déjà l'enfant sur les genoux, quand Mme de Villeroy (3), dont l'homme d'affaires était brouillé
(4) Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulème, né à Versailles le 6 août 1775, suivit le comte d'Artois à Turin en 1789, épousa à Mittau, en 1799, Marie-Thérèse de France, fille de Louis XVI; débarqua en 1814 à Saint-Jean de Luz, tenta en 1815 de s'opposer à la marche de Napoléon, fut fait prisonnier et embarqué pour Barcelone; rentra en France lors de la seconde restauration, commanda l'armée qui, en 1823, fut envoyée au secours de Ferdinand VII, prit le titre de Dauphin à la mort de Louis XVIII, céda ses droits au trône, le 30 juillet 1830, au duc de Bordeaux, son neveu, s'exila de nouveau, et mourut à Goritz en 1844.
(2) On assure que le chevalier de Luxembourg épouse Mlle d'Aumont; elle était promise à M. d'Agénois, mais Mine de Marsan veut absolument effacer dans l'esprit de la Reine l'impression de ses liaisons avec M. d'Aiguillon. A propos de lui, j'ai reçu hier une lettre toute de sa main, pleine d'amitié et d'éloges. (Journal de Moreau, 16 septembre 1775.)
(3) Jeanne-Louise Constance, fille de Louis-Augustin, duc d'Aumont, et de Victoire-Félicité de Durfort-Duras, née le 11 février 1731, mariée, le 13 janvier 1747, à Gabriel-Louis-François de Neufville,
L'ABBÉ BOSCOWITCH. 239
avec le mari de cette femme, prétendit que celui-ci était un libertin. On lui ôtale nourrisson ; puis on alla chercher une Mme Sigaut, excellente nourrice, femme d'un chirurgien que Poissonnier (1) protégeait; maison ditàl'oreille de M. le comte d'Artois qu'elle était la maîtresse de Poissonnier, et l'on en revint à la femme d'un maître de pension de Versailles (2), dont le lait avait six mois.
Vers la fin de l'année, je me trouvai chez M. d'Affry, colonel des Suisses, avec l'abbé Boscowitch (3), ex-jésuite et fameux astronome, ainsi qu'avec M. du Bucq (4) et le chevalier d'Esquelbec. Il y avait longtemps que je n'avais éprouvé autant de plaisir que m'en causa la conversation de l'abbé. Il était étonnant pour la fécondité de son imagination et l'étendue de son savoir. Son éloquence était vive, extérieure et à pantomime : il peignait
marquis, puis duc de Villeroy, morte à Versailles le 1er décembre 1816.
(1) Pierre Poissonnier, médecin consultant du Roi et chirurgien, né à Dijon en 4720, professeur à la Faculté de Paris en 1746, ouvrit un cours de chimie au Collège de France, devint inspecteur suppléant des hôpitaux militaires en 1754, membre de l'Académie des sciences et de la plupart des sociétés savantes de l'Europe, vice-directeur de la Société royale de médecine et censeur royal, fut enfermé à la prison de Saint-Lazare pendant la Révolution , en sortit à la chute de Robespierre et mourut à Paris en 1798.
(2) Mme Tiremoin.
(3) Ruggiero-Giuseppe Boscowitch, né à Raguse en 1711 , savant jésuite, enseigna lessciences à Rome, à Pavie et à Milan, où il fonda un observatoire, fut chargé, par le P>résil et par l'Angleterre, de diverses missions scientifiques; étudia avec Th. Le Sueur et Fr. Jacquier les moyens de consolider la coupole de Saint-Pierre, s'occupa avec Christophe Maire de mesurer deux degrés du méridien dans les Etats pontificaux et d'en dresser la carte trigonométrique, donna un projet d'assainissement des marais Pontins, fut appelé à Paris, par Louis XVI, comme directeur de l'optique de la marine, et mourut à Milan en 1787.
(4) M. du Bucq, ancien premier commis de la marine, « une des lumières du cabinet de Choiseul ». dit ironiquement de Lescure dans Marie-Antoinette et sa famille.
et il gravait tout. Du Bucq et le chevalier d'Esquelbec (1) avaient aussi beaucoup d'esprit et de connaissances. Voici ce que je recueillis de leur entretien :
Il paraît avéré que la lune est un monde calciné, peut-être brûlé, plein d'abîmes et de gouffres. Qui sait si, dans ce monde, n'est point arrivée la dernière révolution qui doit aussi détruire notre globe? Il n'y a point d'atmosphère autour de la lune. Il y a des jours où l'on aperçoit, dans cet astre, de la lumière que la terre elle-même lui communique.
Un savant anglais avait cru trouver une parallaxe à l'étoile de Sirius;mais ses observations l'avaient trompé, et il l'a reconnu depuis. Cette étoile de Sirius passe pour être la plus proche de la terre, parce qu'elle paraît la plus lumineuse.
Il y a soixante-huit millions de lieues de la place qu'occupe la terre au 21 décembre, à celle qu'elle occupe au 21 juin, c'est-à-dire d'une extrémité à l'autre du grand diamètre de l'écliptique. En calculant le temps que la lumière met pour nous arriver du soleil, qui est de onze minutes (2), il y a telle étoile fixe d'où elle ne vient jusqu'à la terre qu'en six mille ans, et sur ce que, dans un dîner, quelques philosophes, et d'Alembert (3) entre autres, disaient que cela donnait un démenti au système
(1) Le chevalier d'Esquelbec était alors enseigne à la première compagnie française des gardes du corps du Roi, bandoulières vertes.
(2) Aujourd'hui, il est reconnu que la lumière du soleil ne met que huit minutes dix-huit secondes pour arriver à la terre.
(3) Jean le Rond d'Alembert, fils naturel de Mme de Tencin et d'un garde d'artillerie nommé Destouches-Canon, né à Paris en 1717, mathématicien, géomètre, littérateur, philosophe, fut un des collaborateurs de l'Encyclopédie, dont il écrivit le discours préliminaire; membre de l'Académie des sciences en 1741, de l'Académie française en 1754, il devint secrétaire perpétuel de cette Compagnie en 1772, et mourut en 1783.