CHAPITRE XVI
M. Thierry, valet de chambre du Roi. — Le banquier Thélusson. — M. le Breton des Chapelles. — Le bonheur de M. Thierry. — Améliorations qu'il apporte à Ville-d'Avray. — L'abbé Sieyès.
— La loterie de Mme de Marsan. — La famille royale à Saint- Cloud. — Un monstre à brûler. — Commencement de la persécution. — Soulèvements à Paris. — Le maréchal de Broglie. — Je quitte Ville-d'Avray. — Refuge à l'hôtel de Laval. — Foulon chez la maréchale de Broglie. — Le cardinal de Montmorency. — Son neveu, l'abbé de Montmorency. — Mon cocher, enragé démocrate. — Arrivée à Éclimont. — Genre de vie qu'on y mène.
— Départ précipité. — Retour à Versailles. — Mme de Donissan nous loge. — Ma brochure. — Les Suisses du château, ennemis de la royauté. — Instruction pastorale du grand aumônier de France. — Départ du comte d'Artois et de ses amis. — L'abbé Hérissé. — Listes de proscription. — Rapports de Madame avec la famille royale. — Mes relations avec Monsieur et Madame. — Confidences de Mesdames. — Elles se réfugient à Rome. — Le comte et la comtesse de Chastellux. — L'archevêque de Paris, l'archevêque d'Arles et l'abbé Maury. — Pusillanimité du maréchal de Laval. — Bel exploit de guerre.
Je continue de promener mon imagination sur tous les faits dont j'ai été le témoin, et je me transporte à Villed'Avray, d'où, ma famille et moi, nous partîmes le 16 juillet 1789.
Un des hommes dont la destinée m'a paru mériter le plus particulièrement mon attention, a été le bienfaisant citoyen à qui j'avais voué, dans ce village, l'estime et l'amitié les mieux fondées : M. Thierry, valet de chambre du Roi. Nous étions longtemps avant lui à Ville-d'Avray, et, quand il y arriva, nous avions déjà eu occasion de lier connaissance avec une maison où le trop célèbre Necker
avait fait l'apprentissage de ses talents et de sa fortune : c'était celle du banquier Thélusson, alors propriétaire du château de Maries, dont le dernier possesseur a été l'avocat Linguet. Necker n'était à cette époque qu'un homme de lettres cherchant à s'illustrer, et l'un des familiers de la société que nous trouvâmes établie à Maries était le fameux abbé Raynal; il nous sembla très aimable et nous vint voir plusieurs fois. Ainsi la Providence me mettait à portée de juger ceux qui devaient avoir le plus de part à la Révolution française.
Mme Thélusson était dans ce canton la mère des pauvres; elle fut des premières à fréquenter notre maison, et apprécia Mme Moreau, qui, dans sa jeunesse, liée ellemême avec quelques Genevois amis de Jean-Jacques Rousseau, remplissait de ses aumônes toutes les chaumières des indigents.
A peu près dans le même temps, un gentilhomme, marié, malgré son père, à une très belle et très vertueuse femme, vint aussi s'installer à Ville-d'Avray; il se nommait M. le Breton des Chapelles. Ce brave homme a pris, au mois de décembre 1791 , le très mauvais parti d'émigrer; mais alors attaché à M. le duc d'Orléans, et même intimement lié avec son chancelier, de la Touche, qui avait loué, à Ville-d'Avray, une maison de plaisir ou plutôt de libertinage, il était lui-même logé à Versailles par cet infâme conjurateur et attendait tout de lui.
Aussitôt après la mort de Louis XV, M. Thierry avait acheté d'un financier, appelé M. Dumas, une vieille maison et environ vingt arpents de bois et de jardins; c'est sur ce domaine qu'il entreprit bientôt les folles constructions qu'il y a élevées. J'avais connu son père, l'un des valets de chambre du Roi, faisant son service auprès du Dauphin qui depuis a été Louis XVI. Il était pauvre et
avait un très grand nombre d'enfants : un garçon et six ou sept filles, mais pas un sol de bien, au point qu'il me demanda, un jour, de lui faire prêter vingt mille écus, dont un ministre lui procurerait l'emploi dans quelque affaire de finance; aussi puis-je certifier qu'à cette époque il n'avait point encore d'autre ressource. Cette famille, au reste, avait été élevée très chrétiennement, et M. Thierry, frère de tant de filles qu'il a très bien et quelquefois richement mariées, avait lui-même épousé la plus digne, la plus religieuse des femmes, alors aussi pauvre que lui. Elle avait un fils malade, auquel il était question de faire prendre l'air; c'est tout ce que le mari se proposait en achetant la possession de M. Dumas ; Louis XVI montait sur le trône : elle fut facilement payée. Cette famille, notre voisine, nous convenait à tous égards, et nous lui convenions également. Ma femme, qui jusquelà avait soulagé tous les indigents du village, vit avec grand plaisir M. et Mme Thierry en rendre les habitants riches et heureux, et ils l'étaient effectivement lorsqu'ils se livrèrent à tous les excès de l'ingratitude et à toutes les fureurs de l'insurrection.
On connaît cette ferme et infaillible confiance qui, chez certains êtres, exclut, sur l'effet de leur volonté, toute espèce de doute; je l'ai toujours regardée comme la cause du bonheur dont elle est suivie, et je ne l'ai vue à personne comme à M. Thierry : sûr du succès, il hasardait tout, et pendant dix-huit ans il n'a jamais été trompé dans ses espérances. Il a commencé avec rien ; je suis bien certain qu'il n'a pas volé son maître , à qui il a même procuré d'importantes économies; mais tout lui a réussi. On joue à Marly; Thierry y fait un et plusieurs voyages, et rapporte toujours des sacs de louis, avec lesquels il paye les travailleurs occupés à ses jardins. Il bâtit et
rebâtit le château de la petite terre de Ville-d'Avray qu'il achète, et dont il augmente le domaine par les échanges les plus avantageux. Il détruit une ferme, il en construit une autre, magnifique; tous les chemins par lesquels on peut arriver dans son village, il les ouvre et les fait paver; il y attire, à force d'établissements utiles, une foule d'habitants qui y construisent de nouvelles maisons. L'intendant du garde-meuble lui cède son office moyennant un viager considérable, et meurt presque aussitôt après. De ce moment, sa fortune paraît n'avoir plus de bornes; les plus riches et les plus magnifiques hôtels à Paris et à Versailles, et, sur la foi des revenus qu'elle promet, une belle terre en province, dont le prix n'est pas encore payé; les mariages de ses sœurs, les riches établissements de ses beaux-frères; enfin, une nouvelle église élevée à Ville-d'Avray au commencement de la Révolution : voilà ce que tout le monde a vu comme moi.
Il est possible que l'envie ait exagéré les revenus de cette honnête et religieuse famille ; mais ce dont je suis très sûr, c'est que le Roi a toujours gagné beaucoup à tous les genres d'administration qu'il confia à Thierry, comme au plus fidèle et au plus intelligent de ses serviteurs ; c'est que, dans tout le bien que celui-ci fît à ses parents et à ses amis, il n'exista jamais un seul bienfait que l'on pût reprocher à sa conscience. Excellent père, excellent mari, modeste dans le commerce de la vie, il passait son temps avec ses vieux amis et repoussait, à force de respects, tous les grands qui venaient caresser sa fortune et peut-être mendier son crédit. Il me rendit tous les services qui dépendaient de lui, tant qu'il ne fut pas trompé parles suggestions insensées des perfides qui l'ont trahi.
J'en étais là avec lui lorsque, le 25 août 1788, le renvoi
de l'archevêque de Sens fit croire que saint Louis avait sauvé son héritage. Je me trompais, car sa retraite laissait le champ libre à un homme moins vil, moins méprisable, mais plus méchant et encore plus ennemi de la religion et de la monarchie : je parle de Necker; je m'aperçus bientôt qu'il avait, non acheté, mais séduit notre pauvre ami Thierry. J'étais acccoutumé à la charmante société de celui-ci; je me fiais à ceux qui la composaient; là, je faisais quelquefois une partie de quinze (1) dont était l'évêque de Chartres (2) : c'était mon pasteur quand j'habitais Chambourcy. Tout m'invitait donc à épancher mes pensées, et j'usais de la liberté de parler^ suite nécessaire de la liberté de penser. Mais je ne fus pas longtemps sans remarquer que Thierry, indépendamment de ses anciens amis, que je trouvais bien moins royalistes qu'autrefois, rassemblait dans sa maison beaucoup de nouveaux venus que je ne connaissais pas. Je lui passais Bergasse (3) et quelques écuyers du Roi qui commen-
(1) Jeu de cartes où gagne celui des joueurs qui compte quinze par les points de ses cartes, ou qui approche le plus de ce nombre.
(2) Jean -Baptiste -Joseph de Lubersac, né à Limoges en 1740, évêque de Tréguier en 1775, de Chartres en 1780, député du clergé aux États généraux, émigra en 1791, fut nommé membre-évêque du chapitre de Saint-Denis en 1801 et mourut en 1822.
(3) Nicolas Bergasse, avocat et publiciste, né à Lyon en 1750, s'acquit à Paris une grande célébrité en plaidant conlre Beaumarchais pour le banquier Kornmann qui poursuivait sa femme en adultère; il mêla à ce procès (1787 à 1789) de vives attaques contre le despotisme des ministres et contre le gouvernement, et contribua ainsi à propager les idées révolutionnaires; cependant, envoyé aux Etats généraux par le tiers état de Lyon, il se montra favorable à la royauté, donna sa démission dès 1789, rédigea à la demande de Louis XVI un plan de constitution, trouvé plus tard dans l'armoire de fer, fut arrêté à Tarbes en juillet 1794, conduit à Paris et emprisonné; relâché sous le Directoire, il alla vivre à Lyon et y resta jusqu'à la Restauration. L'empereur Alexandre, auquel on le présenta alors, le prit en grande estime et entretint avec lui, jusqu'à sa mort, une correspondance suivie; Charles X l'appela au conseil d'État en 1830, et il mourut en 1832.
çaient beaucoup à républicaniser; je ne lui passais pas plusieurs physionomies moitié sournoises, moitié atroces, et moins encore toutes les questions que ces gens-là soulevaient en sa présence. J'aurais dû me taire; je n'y songeais point; naturellement confiant jusqu'à l'imprudence, j'exposais librement mon avis sur les États généraux annoncés, ainsi que sur les cahiers déjà imprimés et circulant de toutes parts. J'avouais la nécessité des États, mais je voulais des garde-fous au terrible pont qu'il fallait passer : « Sans cela, leur disais-je, vous anéantirez la constitution monarchique. »
Thierry lui-même me répondait : « Le Roi n'en sera pas moins puissant quand nous serons plus libres, et il en sera beaucoup plus heureux. » Je contestai cette assertion, j'annonçai nos malheurs, et lorsque, pour la première fois, je rencontrai , dans une espèce de belvédère où j'allais joindre Mme Thierry, une mine renfrognée, qui se renfrogna davantage à mon arrivée, je remarquai très nettement que j'embarrassais fort la maîtresse de la maison. Je sortis donc en demandant tout bas quel était ce nouveau visage : « C'est l'abbé Sieyès », me répondit-on. Je dis encore plus bas : a Masque, je te connais; je ne rentrerai ici qu'à bonne enseigne. »
Cette apparition, en effet, me dévoila la véritable cause de tout ce qui se passait alors dans notre village, et dont je vais parler dans un moment. Arrêtons-nous ici pour justifier encore le pauvre Thierry. Ce motif allégué : le bonheur du Roi, prouve suffisamment que son valet de chambre n'était point ingrat; personne peut-être n'a plus aimé Louis XVI, personne n'a eu plus de raisons de le chérir. Prouvons-le par quelques détails sur la fortune que déjà il avait acquise avec lui.
Un roi que Dieu donne, dans sa colère, à une nation