MON LOGEMENT AU CHATEAU
digne femme de l'intérêt qu'elle avait pris à notre situation. J'attendais alors l'exécution de la promesse que M. de Poix m'avait faite, d'un logement gratuit au château : le Roi n'était plus à Versailles; mais il s'en fallait bien qu'on eût perdu l'espérance de l'y revoir.
M. de Poix, à la recommandation de M. Le Moine et d'après l'ordre que celui-ci lui en porta de la part du Roi, m'assigna pour logement : 1° le cabinet et le petit appartement de M. le duc de Nivernais, dans le pavillon qui séparait l'appartement de M. de Montmorin de la rue de l'Abreuvoir; là, je devais loger mes papiers et ma bibliothèque; 2° le rez-de-chaussée de tout ce pavillon, où avait autrefois demeuré le premier commis des finances : c'était le local le plus agréable et le plus commode pour ma femme et ma fille. On le sut à Versailles, et d'ailleurs je ne le cachai point. On me livra même l'appartement de M. de Nivernais, où je fis transporter quelques meubles.
Quand M. Prieur l'eut appris, il voulut, afin, me dit-il, d'être plus à portée de moi, se placer au second et au troisième de ce pavillon. Il l'obtint, et depuis il ne se rendit pas une fois à Paris sans me confier les différentes missions qu'il recevait du Roi; il tira même de lui l'aveu que j'aurais peut-être plusieurs choses à lui envoyer relativement aux écrits dont j'avais été chargé pour la défense du trône. Ces écrits, sur lesquels je croyais le secret si important, je les avais enfermés, pendant quelque temps, dans la bibliothèque des missionnaires lazaristes, mais je les en avais retirés dès que j'avais prévu qu'un jour ils seraient eux-mêmes chassés ; je ne fus point fâché d'en faire passer au Roi un nouveau catalogue raisonné, ainsi que les copies des pièces les plus essentielles que je pouvais avoir de sérieux motifs de lui conserver.
Je fis donc porter à Louis XVI, par Prieur, deux ou trois
paquets contenant les mémoires que j'avais composés pour lui, et les avis que MM. de Lamoignon et Barentin avaient dû mettre sous ses yeux. Je ne sais ce que sont devenus ces papiers, dans lesquels on retrouverait encore l'historique des occasions qui, successivement, avaient produit trente gros portefeuilles de manuscrits précieux, tous intéressant l'histoire de la malheureuse époque où nous étions parvenus. Je laissai ignorer à Prieur ce que renfermaient les paquets dont il était porteur, mais il s'en faut bien que j'aie eu le temps d'achever la liste de mes ouvrages imprimés et le catalogue ainsi que l'extrait de mes manuscrits : mon commissionnaire m'assura qu'il avait tout remis au Roi et m'en promit réponse de sa part : je n'ai jamais rien reçu. On apprendra bientôt comment j'ai été, dans la suite, obligé de sacrifier les doubles, qui seuls pouvaient garantir la vérité des faits sur lesquels je ne puis plus parler que de mémoire.
Depuis le 5 octobre (1789), privé de la présence de Monsieur et de Madame (1), je ne voyais intimement que Mme de Faucigny (2), fille d'un conseiller au Parlement de Bourgogne, dont le mari, un peu brise-raison, mais brave et excellent gentilhomme de la Bresse, avait l'honneur d'être allié à la maison de Savoie. Sa femme le connaissait assez pour désirer qu'il ne fût jamais membre de l'Assemblée nationale, dont il était, dans sa province, un des suppléants. Elle fît tout ce qu'elle put
(1) Monsieur et Madame avaient quitté Versailles à la suite des émeutes du 5 et du 6 octobre et s'étaient installés à Paris au Luxembourg; ils ne prirent le chemin de l'exil que dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, au moment où Louis XVI lui-même partait pour Montmédy. Plus heureux que le Roi, ils purent arriver sans encombre à Bruxelles.
(2) Judith-Pauline-Zoé Bernard de Sassenay, mariée le 21 février 1781 à Louis-Charles -Amédée de Faucigny, comte de Lucinge, et morte en 1829.