‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 220 sur 302 · MME DE FAUCIGNY · texte numérisé non relu

MME DE FAUCIGNY

pour l'en empêcher, car sa première place même leur avait causé beaucoup d'embarras. Pour elle, accouchée dix ou douze jours avant le 6 octobre d'un fils qu'elle nourrissait, elle veillait à l'éducation d'une fille qu'elle avait également nourrie, et occupait un appartement que Madame Victoire avait loué et très joliment meublé : elle était l'une des dames surnuméraires de cette princesse, et avait pour amie et pour protectrice très zélée la comtesse de Chastellux, dont elle partageait les idées sur la religion et sur les mœurs; du reste, le ménage était pauvre et endetté; le mari, joueur et étourdi, n'aimait pas sa femme, et n'avait pris le parti de venir loger avec elle que parce que, bien résolu de jouer un rôle dans les États généraux, il n'était pas assez riche pour y faire une certaine figure.

J'étais très lié moi-même avec Mme de Chastellux; elle me recommanda ses protégés; j'eus occasion de leur rendre service, et bientôt Mme de Faucigny devint, comme je l'ai dit, ma société habituelle, et la seule à laquelle je me fusse attaché pendant que, chassé de chez moi par l'aristocratie révolutionnaire, je demeurai à Versailles. Lorsque Mesdames avaient suivi le Roi à Paris, elles avaient laissé à Mme de Faucigny les clefs de l'ermitage où elles aimaient à se retirer. Nous faisions ensemble toutes nos promenades ; je me regardais comme l'unique ami en qui elle eût confiance, et j'étais fier de la préférence qu'elle semblait me donner sur tous ceux avec qui elle vivait : je ne suis point un homme à femmes; cependant je fus un peu jaloux quand, après l'arrivée du comte de Maulde, elle ne se promena plus qu'avec lui. Ce comte de Maulde avait paru d'abord se jeter à notre tête, et se livrer tellement à nous que nous ne cessions de répéter à ma fille qu'elle s'était prise de goût pour lui.

Mme de Faucigny était nièce de Mme de Mesmes, fille de Mme de Boulogne. M. de Mesmes, dont le fils, M. d'Avaux, était un dévot un peu janséniste et visionnaire, était lui-même un vieil avare qui ne donnait pas un sou à sa femme. Il s'était fait par avarice des affaires très fâcheuses avec les habitants de sa terre, et n'osant plus se montrer à son château de la Chautrec, l'un des plus beaux, mais des moins gais de ceux qui se trouvent sur les bords de la Seine, sur le chemin de Saint-Germain, il s'en était allé passer un an à sa terre de Mont-de-Marsan, à cent cinquante lieues de Paris.

Mme de Faucigny n'avait pour se soutenir à Versailles que les libéralités de Madame Victoire, sur lesquelles il n'était plus guère possible de compter. Sa tante, Mme de Mesmes, qui à l'occasion lui avait procuré plusieurs ressources , aurait eu elle-même besoin de secours : son mari ne lui laissait que les appointements de sa place, et Mme de Boulogne^ sa belle-sœur, n'était plus en état d'y rien ajouter. Ne voilà-t-il pas, pendant ce temps-là, que les habitants de Bougival s'attroupent, veulent abattre le château de leur seigneur, exagèrent son avarice et lui font toutes sortes de querelles qu'ils portent devant les tribunaux! Heureusement, ces tribunaux existaient encore; Versailles était le domicile du comte de Mesmes, et je connaissais beaucoup M. Froment, alors bailli de cette ville; j'entrepris d'accommoder cette affaire, et je me rappelle qu'en ce temps de désordres, je pensai m'en attirer une à moi-même. Je trouvai, en effet, à la tête des insurgents du village de Bougival, le curé de la paroisse, auquel je fis parler par l'abbé Lemoine, curé du Port de Marly, et qui, dans la suite, voulut me rendre personnellement responsable de quelques petites gratifications que Mme de Faucigny m'avait engagé à lui laisser espérer.

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