INDIFFÉRENCE RELIGIEUSE DE LA REINE
Au reste, Mme de Faucigny se lassa bientôt de Versailles; elle nous quitta à Pâques 1790 pour s'installer à l'hôtel de Villequier. Le maréchal de Laval vivait encore : j'allais quelquefois le voir à Paris; je me rappelle avoir rencontré Mme de Faucigny, une fois ou deux même, à l'hôtel de Villequier, et une autre fois jouant au billard avec l'archevêque d'Aix, au château de Beuvron, où j'avais été chercher des toiles pour achever de meubler Chambourcy.
Par elle et par Mme de Mackau, dont j'eus plus à me louer que de personne, j'appris une foule d'anecdotes dont je ne veux pas laisser perdre le souvenir. Si quelquesunes ne sont pas vraies, elles aideront au moins à connaître les opinions ainsi que les dispositions des esprits à cette époque.
Mme de Faucigny, toujours me citant sa tante de Mesrnes comme témoin des très singulières anecdoctes qu'elle me contait, me peignait notre malheureuse reine comme s'étant toujours livrée à une vile et déplorable curiosité, qui la portait à se mettre au fait des désordres et des intrigues libertines de la Cour. Mme de Mesrnes l'avait vue, l'avait suivie, avait même été abordée par elle dans ces promenades nocturnes de la terrasse. Tous ceux qui environnaient cette princesse étaient persuadés qu'on avait effacé de son âme jusqu'aux traces de la religion dans laquelle elle avait été élevée, et même au temps où nous étions arrivés, et où elle paraissait craindre véritablement pour la vie du Roi et pour la sienne propre, ils étaient tellement convaincus que son âme avait été entièrement gâtée par la philosophie de Voltaire, qu'ils assuraient qu' elle portait sur elle et un stylet pour se percer le cœur au besoin, et un poison subtil pour choisir le genre de mort qui lui conviendrait le mieux. Je n'ai
jamais cru un mot de ces horreurs; j'excusais la légèreté inhérente à son âge. et sur cela, j'avais souvent des disputes très sérieuses avec la compagne de ma solitude» Mais voilà ce que pensaient de l'infortunée Marie-Antoinette les personnes même qui faisaient profession de lui être le plus fidèlement attachées, et qui, dès lors, savaient bien que son sort et celui de son mari étaient inséparablement liés.
De son côté, Mme de Mackau, suppléant auprès des enfants de la Reine les soins de la gouvernante qui était déjà partie, et depuis longtemps chargée nommément de l'éducation de Madame Royale, me fournissait beaucoup de lumières sur les précautions que l'on avait prises pour écarter de la Reine tout ce qui eût pu l'éclairer sur ses véritables intérêts. Mme de Faucigny, entichée de philosophisme, prêtait volontiers à tout le monde sa façon de penser; Mme de Mackau, chrétienne et religieuse, ainsi que les sous-ordres qu'elle honorait de sa confiance, ne croyait point à la philosophie de la Reine, mais elle croyait aux intrigues par lesquelles le parti Choiseul et l'abbé de Vermond l'avaient prévenue contre tous ceux qui auraient été en état de lui parler raison et religion.
On connaît ce petit ouvrage intitulé : Bibliothèque de Mme la Dauphine, n° 4er, Histoire 9 que je lui avais offert en prenant possession de sa bibliothèque; l'impératrice Marie-Thérèse m'en avait fait remercier, et Mesdames avaient, sur ce plan, commencé le cours de leurs lectures. La Reine seule ne l'avait jamais ouvert : sur cela, l'ordre était donné à la domesticité intérieure. Mme de Mackau, qui s'était toujours renfermée le plus strictement possible dans l'éducation qu'on lui avait confiée, tomba de son haut quand elle sut que cet ouvrage existait. Je le lui remis ; elle le parcourut avec avidité et me dit : « Voilà ce