M. D'ORMESSON DE NOYSEAU, BIBLIOTHECAIRE DU ROI
vaient alors le déménagement de mes livres, et de concert avec M. d'Ormesson de Noyseau, bibliothécaire du Roi, chargé comme député de l'exécution du décret rendu contre moi le 14 août précédent, travaillaient à me faire donner une entière décharge des dépôts qui m'avaient été confiés. Les inventaires furent dressés, et j'allai remettre à la Trésorerie nationale les 55,000 livres restant en caisse des fonds destinés aux frais de nos travaux littéraires. Tout cela fut terminé dans le mois de janvier 1791. , Je dînais assez souvent chez ce malheureux président de Noyseau. qui, comme tant d'autres, a depuis porté sa tète sur l'échafaud. Il me menait aux comités où j'avais à me rendre, mais je ne me dissimulais pas combien j'étais odieux à nos législateurs constituants.
Moutard m'avait renvoyé, place Vendôme, tous les volumes invendus de mon Exposition et défense, que M. de Valcourt appelait mon casse-cou. Je ne savais en quel endroit les loger, non plus que tout ce que j'avais encore d'exemplaires de mes Devoirs du prince et de mes Discours sur Vhistoire, ainsi que de mes autres productions royalistes que je ne voulais pas perdre, parce que je pensais qu'on y reviendrait un jour, mais que je ne pouvais ni débiter ni publier.
Heureusement, à dix pas de l'hôtel de Laval était un hôtel tout neuf, bâti par le marquis du Lau, et qu'il devait bientôt être forcé de vendre; on m'indiqua là un galetas où j'entassai, les unes sur les autres, les piles de mes ouvrages, de ceux surtout à cause desquels, le 14 août, on avait prétendu que j'avais trop vécu; bref, dix fois plus d'écrits qu'il n'en eût fallu pour me faire
attaché par son cousin Moreau l'historiographe au dépôt des chartes et de législation, commissaire du Roi près le tribunal de Saint-Fargeau, juge de paix à Saint-Florentin (Yonne), mort en 1847.
emprisonner dès ce temps-là, et me faire guillotiner un an après. Le portier eut le secret de cette cache , et me l'a toujours gardé sans que je le lui eusse recommandé.
On vient d'apprendre que le maréchal de Laval était rentré à Paris; je n'ai indiqué ni pourquoi ni comment. La duchesse de Luynes, sa fille unique, dont les deux frères sont émigrés, est une des femmes sur lesquelles on a droit de dire et du bien et du mal. Les variations, les aberrations qui ont rendu sa conduite suspecte même à ses amis , m'ont paru infiniment excusables par leur motif : ce motif a été le dévouement de la piété filiale. Dans son âme, son père a marché avant tout, sa famille ensuite; le Roi et la Reine n'ont eu que la troisième place.
La Reine, dont elle était dame du palais, lui avait marqué la plus grande confiance, et c'est par elle que, après la fameuse disgrâce du cardinal de Rohan, elle avait obtenu la dignité de grand aumônier et le chapeau de cardinal pour l'évêque de Metz, son oncle. Je lai vue, depuis, se détacher de sa malheureuse bienfaitrice; peutêtre y avait-il eu entre elles quelques explications que j'ai toujours ignorées. Je crois qu'il survint un raccommodement, et c'est tout ce que j'ai pu conclure de quelques éloges et de quelques plaintes que j'ai entendus de la bouche du maréchal; mais ce que je puis assurer, c'est que, dans la suite, la duchesse de Luynes a été liée d'amitié avec les plus grands ennemis de Marie-Antoinette. Un des premiers torts que je lui aie connus est celui d'avoir toujours fait cause commune avec la vicomtesse de Laval (1), si décriée par ses liaisons avec M. de Calonne, et dont le fils aîné, M. le vicomte de Montmo-
(1) Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne, mariée, le 29 décembre 1765, à Mathieu-Paul-Louis, vicomte, puis comte de Montmorency-Laval, et morte le 5 juillet 1838.