LE PRINCE HÉRÉDITAIRE
blée comme gouverneur du prince héréditaire, titre que Louis XYI donnait lui-même au Dauphin ; le duc de Brissac (1) se trouvait encore à la suite du Roi : il était son ombre, mais non son défenseur.
Ce pauvre Timoléon m'aperçoit et me fait signe d'approcher; il était dans l'embrasure d'une croisée, à côté de ce ministre dont je ne me rappelle plus le nom, et ce jour-là la contre-révolution, ce vœu de tous les instants, était l'espérance de cette malheureuse Cour livrée à l'imprudence et à l'erreur : « Eh bien! monsieur Moreau, me dit M. de Brissac, croyez-vous à la contre-révolution? » Je répondis d'une voix ferme et assez haut : « Non, monsieur le duc, je n'y crois pas. » — « Hé! pourquoi cela, mon cher monsieur? » me répliqua-t-il avec un étonnement qui ressemblait un peu au mécontentement. — « Cest, monsieur le duc, que je ne crois pas encore à la révolution. » Quelqu'un qui survint ne me permit pas de m 'expliquer davantage. J'avais raison, car la Révolution n'était point faite tant que les devoirs n'étaient pas changés. Si le Roi eût dit avec fermeté à l'Assemblée : « Je ne vous quitterai point que vous n'ayez essayé votre ouvrage; le temps ne me fait plus rien : j'attendrai; mais point d'Assemblée législative que la constitution, dont elle doit être la règle, n'aille toute seule », la France était sauvée.
Voilà ce que je ne cessais de répéter, à Saint-Germain, au maréchal de Noailles, dans le moment même où
dans la retraite jusqu'en 1797, devint membre du Conseil des Anciens, fut exclu de cette Assemblée le 18 fructidor, fit partie du Conseil d'État après le 18 brumaire, du Sénat en 180G, et mourut le 18 août 1810. (1) Louis-IIercule-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, second fils de Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, st de Marie-Josèphe Durey, né le 15 février 1734, pair de France, grand panetier du Roi, gouverneur de Paris et colonel des Cent-Suissessous Louis XVI, commandant de la garde constitutionnelle du Roi, massacré à Versailles le 10 septembre 1792.
l'infortuné monarque allait abandonner la partie. Ce que je disais alors, je le dis toujours. On compte bien des révolutions depuis celle de 1789; on se trompe : il n'y a pas encore eu de variations dans notre gouvernement essentiel; la rébellion a changé de formes, mais c'est toujours la rébellion. Sur cela, j'aurais voulu interroger le duc de Brissac, lorsqu'il commit l'énorme faute d'obéir à une Assemblée qui le dévoua à la mort en l'envoyant à Orléans. Que pouvait-il lui arriver de pis que d'être égorgé sur une charrette, dans le lieu même de l'ancienne résidence du prince pour lequel il pouvait et peut-être devait périr sans se déshonorer (1)? Son supplice m'a fait verser des larmes, quoique je n'aie plus aperçu, dans le dernier des braves Timoléon (2), que l'imbécile amoureux d'une prostituée qui avait encanaillé Louis XV, comme il a luimême avili Louis XVI.
La fuite du Roi et les événements qui la suivirent ne nous donnèrent pas l'envie de rentrer promptement à Versailles. D'ailleurs, quelque fatigués que nous fussions des troubles qui désolaient nos campagnes, ma femme sentait que la meilleure manière de conserver quelque chose était de se tenir sur sa glèbe et de cultiver sa terre. Acquéreurs des biens mis en vente à la mort de Mme des Fournielles^ nous venions d'entrer en jouissance de ces héri-
(1) La garde constitutionnelle du Roi, dont le duc de Brissac avait accepté le commandement, fut licenciée le 30 mai 1792. Quant à lui, devenu suspect, accusé de haute trahison, conduit à Orléans pour y être jugé par la haute Cour, il fut, sur l'ordre de la Commune, mis en route pour être ramené à Paris, ainsi que ses codétenus, au nombre desquels se trouvaient M. de Lessart et M. d'Abancourt, anciens ministres, et comme eux massacré à son arrivée à Versailles le 10 septembre 1792; sa tête fut plantée sur la grille du château.
(2) Timoléon de Cossé, duc de Brissac, n'avait point de fils ; son titre passa à son cousin germain Hyacinthe-Hugues-Timoléon, né le 8 novembre 1746 et mort le 19 juin 1813.