COURSES ET PARIS
suggérer à Louis XVI les réponses qu'il devait faire. Sur quatre ou cinq lettres, le Roi en répondait une; on était enivré. Pezay et M. Necker se regardèrent bientôt comme étant les maîtres du royaume. A la tête de ce bureau, était un nommé Dodé, homme ayant de l'esprit, de la littérature, une activité prodigieuse, bon espion, et de plus le protégé de M. de Montbarrey (1), qui devint ensuite ministre. Il cherchait alors une petite place pour vivre; plus tard M. de Montbarrey le (it syndic de la ville de Strasbourg.
A la fin de 1774, la Cour était à Fontainebleau; il y avait des courses et de gros paris; les parieurs se rassemblaient dans une maison de bois et réglaient là leurs conventions. On s'avisa un jour d'y faire venir le notaire Dufresnoy pour dresser des actes, parce que les sommes pariées en valaient la peine. Sur-le-champ, le Roi est averti par une lettre de Pezay, et exécute ce que celui-ci lui inspire. Il arrive à la maison de bois ; la Reine et les princes y étaient ; il demande : « Quel est cet homme habillé de noir? » — « C'est un notaire ^ répond-on ; il écrit les paris. » — « Entre gens d'honneur ^ dit le Roi, faut-il donc des actes? La parole suffit. » Cette anecdote est contrôlée par les lettres de Louis XYI, recueillies dans la succession de Pezay avec les minutes de ses propres lettres. D'autres prouvent que, sur une demande d'augmentation d'apanage pour Monsieur d'une portion de province maritime, le
(1) Alexandre-Marie-Léoaor de Saint-Mauris, comte et prince de Montbarrey, né & Besançon le 20 ayril 1732, maréchal de camp en 176i, inspecteur d'infanterie, directeur de la guerre, secrétaire d'État adjoint en 1777, ministre delà guerre la même année, se vit bientôt en butte aux attaques de Necker, de Vergennes et de Broglie, donna sa démission en 1780, devint lieutenant général, faillit être massacré le 14 juillet 1789, émigra en Suisse et mourut & Constance le 5 mai 1796.
Pezay avait pris feu : « Quoû Sire^ écrivait-il, Votre Majesté accorderait à un des princes^ ses frères, un pied sur la merl »
Cette correspondance, dans laquelle on n'oubliait pas de parler finance et de vanter les talents de M. Necker, dura si longtemps qu'il s'est trouvé deux cent trente et une lettres du Roi dans les papiers du marquis. Mais il paraît» par ces lettres mêmes, que souvent on s'était écarté des premiers ordres donnés par le souverain. Peu à peu on avait, à propos des faits singuliers qu'on lui mandait» pique sa curiosité sur les personnes; alors, on avait doublé les détails. Tout le monde était nommé, et c'était réellement un espionnage, dans lequel il n'y avait d'épargnés que les amis de M. de Pezay et ceux de qui il attendait quelque chose. C'est pendant cette correspondance que l'on travailla à engouer le Roi des talents de M. Necker, talents véritables; mais à ce moment le premier mérite de celui-ci était de bien payer M. de Pezay et les intrigants dont il avait besoin.
Les choses en vinrent au point que Louis XVI consultait Pezay même sur les projets que lui proposaient ses ministres ; il lui renvoyait des mémoires qu'on lui remettait, et entre autres plusieurs de ceux de M. de Saint-Germain (1). Pezay les retournait avec des notes que le Roi copiait ensuite en marge des mémoires. Ce fut par laque
(1) Claude-Louis, comte de Saint-Germain, né en 1707 au château de Vertamboz près de Lons-le-Sauni^r, servit d'abord en France dans un régiment dont son père était colonel, puis en Hongrie et en Prusse ; revint dans sa patrie, se distingua dans la guerre de Sept ans, rallia l'armée après la défaite de Rosbach en 1757, protégea la retraite de Minden en 1759 et eut une grande part à la victoire de Corback en 1760. La même année Jl quitta le service du Roi pour se rendre en Danemark, où Frédéric V le nomma feld-maréchal ; rentra en France à la mort de ce prince (1766), fut ministre de la guerre de 1775 à 1777, et mourut le 15 janvier 1778.