CHAPITRE II
RenToi de M. de Boynes. — Turgot à. la marine. — Arrivée de M. de Vergennes. — Le café de l'ambassadeur d'Espagne. — Mon litre d'historiographe de France. — Mécontentement de la Reine . — Exil du chancelier. — Démission de l'abbé Terray. — Son voyage en Picardie . — Mes rapports avec lui. — Confidences de Cromot. — Brouille de l'abbé Terray et de M. Berlin.
— Turgot, contrôleur général. — Miromesnil, garde des sceaux.
— Sartine, ministre de la marine. — Coches et messageries. — Repartie de Mme de Brionne. — Maintien des milices. — Le bouffon du ministre. — Mme de Miromesnil. — M. Le Bret. — Les deux fils du chancelier et leur charmante sœur. — Conférences sur le choix et l'épuration de nos monuments historiques.
— Essai sur les causes de la timidité des princes, — Mes Souvenirs.
— Tambours et poissardes. — Persécution des encyclopédistes. Malentendu avec la comtesse de Noailles. — Tracasserie du duc d'Ayen. — Le cardinal de Bernis. — Mort du pape. — Mme de Marsan. — Bontés de Madame Victoire.
Quiconque a lu mes ouvrages sait avec quelle fidélité j'ai rempli les engagements que j'avais pris avec le Dau* phin, père de Louis XVI, qui m'avait choisi pour annoncer à ses enfants et de grands devoirs à remplir, et de terribles infortunes s'ils s'en éloignaient. Louis XY avait fait lui-même imprimer le plan de ces vérités sévères, dont j'avais cherché dans notre histoire les grandes et terribles leçons, et son petit^fils, avant qu'il montât sur le trône, daignait, deux fois par an, recevoir de mes mains mes Discours manuscrits sur l'histoire de France^ qui n'étaient que lé développement des vues de feu Mgr le Dauphin. Le Roi était donc parfaitement instruit
de tout ce que j'avais écrit pour lui et du prix promis à mon travail; aussi, dès son avènement, formai-je le projet de demander un titre qui confirmât de nouveau la mission que j'avais remplie jusqu'alors : ce titre était celui d'historiographe de France (1). Mais je redoutais les préventions de la Reine : elle me regardait toujours comme une créature de M. de la Vauguyon. Ces préventions, Madame Victoire on était instruite; elles n'avaient point de prise sur elle , et je savais que je pouvais compter sur ses bontés. Je me rendis à Marly le 20 juillet 1774, et j'allai chez Mme de Durfort, dont le mari portait encore une mentonnière noire : il avait eu deux abcès à la gorge et au menton, suite du mauvais air qu'il avait respiré à Choisy pendant la maladie de Mesdames. La dame d'atour était triste : son ami, M. de Boynes (2), venait d'être renvoyé; c'était le contrôleur général qui lui avait joué ce tour. Il lui avait rappelé, disait-on, au dernier conseil, une somme de trois millions fournie à la marine, et que M. de Boynes avait oubliée. Dans le vrai, l'abbé Terray n'était pas fâché que M. Turgot, qui convoitait le contrôle général, fût niché à la marine. J'eus avec Mme de Durfort une longue conversation sur le projet qui m'occupait : elle convint que Madame Victoire me recommanderait instamment à M. de Vergennes lors de son arrivée, et que nous suivrions, par lui, le dessein d'obtenir du Roi une marque de bonté, qui parût être pour mon travail et récompense et encouragement. Je vis ensuite Madame Victoire elle-même, et lui donnai un exemplaire relié de mon ouvrage, qu'elle promit de
(1) Le titre d'historiographe de France procurait à celui qui en était revêtu l'honneur des entrées de la chamhre chez le Roi, et on le regardait pour cela comme la première dignité de la littérature. (MoREAU, Mémoire sur les fondions d'un historiographe de France.)
(2) Ministre de la marine.