‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 127 sur 307 · M" DE SAINT-VINCENT · texte numérisé non relu

M" DE SAINT-VINCENT

rapporté par M. Trouvé, député de Bordeaux, et me fut confirmé par le maréchal de Richelieu lui-même, qui savait toute la haine qu'il avait excitée.

Le maréchal avait, à cette époque, un procès qui durait depuis plusieurs années avec une Mme de Saint-Vincent, femme d'un président à mortier d'Aix, séparée de son mari, et qui, pendant vingt ans, avait été enfermée dans un couvent du diocèse de Rodez pour libertinage, et cela, sur la demande de la famille. Elle était parente du maréchal; après la mort de l'évéque de Rodez, elle s'était adressée à lui pour qu'il lui fît obtenir de changer de couvent. Il en vint à bout, et ne la vit alors qu'à sa grille, à Poitiers, où elle avait été transférée. Il assurait qu'il n'avait jamais couché avec elle, et alléguait son extrême laideur. Depuis la mort de Louis XV, étant à Bordeaux, il apprend, par une lettre de son intendant, qu'on lui a présenté pour près de deux cent mille livres de billets de lui, faits à l'ordre de cette femme. Il lui écrit pour savoir ce que c'est que cette aventure. Elle lui répond : « Je suis aussi surprise que vous^ et je n'y ai aucune part. » Cependant, M. de Sartine est instruit, la fait surveiller. Une lettre qu'elle écrit à un nommé Bénévent, coquin subalterne, et par laquelle elle lui demande l'argent qu'il a promis de lui faire trouver, et lui annonce qu'elle est décidée à partir le lendemain, avec l'abbé de Villeneuve, son neveu, pour éviter tous les dangers qu'elle court, détermine à la faire arrêter. Elle est mise à la Bastille. Sur-le-champ, cette affaire devient objet d'intrigues : la famille, qui a fait enfermer cette coquine, crie à l'oppression et demande sa liberté; éclaircissements chez M. de la Vrillière; M. de Castellane et M. de Villeneuve y viennent réclamer leur parente. M. de Lessart, maître des requêtes, qui s'y trouve pour le maréchal, prouve qu'elle a voulu se sau-

ver. L'affaire est mise en justice; les billets sont déposés au greffe et se montent à 450,000 livres; on s'inscrit en faux; décret contre Mme de Saint- Vincent ; Bénévent est arrêté. Les papiers de Tun et de l'autre sont saisis : on y trouve un journal de cette femme, écrit de sa main, et qui atteste les plus horribles vilenies. Les experts nommés par le ministre s'étaient prononcés pour la fausseté des billets; on en nomme d'autres en justice. Les coupables sont interrogés : ils se coupent; en un mot, on veut faire de ce procès une seconde aventure Morangiès. Cette affaire traîna longtemps et devint embarrassante; plusieurs parents de Mme de Saint- Vincent signèrent un mémoire qui était un affreux libelle, plein d'outrages contre le maréchal et ne venant en rien à la discussion. Celui-ci, par requête, en demanda la suppression, et ne put l'obtenir malgré tous les efforts des Pairs et malgré les instances de M. le prince de Conti. Quant aux conclusions du procureur général, elles furent à déclarer les billets faux et faussement attribués au maréchal, et à mettre hors cour les accusés.

Le jugement fut très singulier : il ne put être rendu qu'à deux heures après minuit, quoique les juges se fussent réunis à dix heures et demie du matin. Il portait qu'à la requête du maréchal, il serait procédé à une nouvelle visite et à un nouveau rapport d'experts sur les lettres de change, lesquels vérifieraient l'écriture sur la lettre de tel jour; qu'il serait aussi procédé à une addition d'information, dans laquelle on entendrait Marion, intendant du maréchal, la femme de chambre de Mme de Saint- Vincent et tous procureurs et gens d'affaires, et que, par provision, la dame de Saint- Vincent serait élargie, pour se représenter toujours en état de décrétée de prise de corps.

Tout le monde, et Monsieur en particulier qui me

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demanda des nouvelles de ce jugement, trouva que c'était un déni de justice. L'arrêt avait passé de cinquantesix sur quarante, et ces quarante, parmi lesquels les seuls pairs étaient M. de Choiseul et M. de la Rochefoucauld, étaient d'avis de déclarer les billets nuls propter sordes^ le maréchal non recevable dans sa plainte, et le condamner en tous les dommages et intérêts. Le maréchal fit bonne mine, mais fut très affecté, et, quelque temps après, il me consulta sur les moyens de se pourvoir au Conseil dans le cas où l'injustice prévaudrait contre lui, car les nouvelles enquêtes que l'on faisait alors étaient furieuses. Je lui donnai mes idées; il désira de plus que je lui préparasse quelque chose pour ce cas*là. Cela m'était bien difficile; je n'eus pourtant pas le courage de refuser. Le procès continua, en effet, et les armées restèrent en présence. On se chanta pouilles; il se forma une cabale terrible, qui chercha à perdre le maréchal : c'était une bataille qu'on se livrait, et non un jugement que l'on attendait. Dans ce temps-là, l'armée Saint-Vincent perdit un chef fort acharné : c'était le président Rol- I land, qui avait dit en pleine assemblée, comme M. de

I Saint-Fargeau l'a avoué au maréchal : « Nous n aurons

pas de peine à trouver un coupable dans Vhomme qui a fait etire- I gistrer Védit de suppression du Parlement de Bordeaux (1). »

Le fils unique du maréchal de Richelieu, le duc de Fronsac, avait épousé Mlle de Galliffet. CeUe-ci n'avait q|ie trois ans lorsque je devins son meilleur ami ; elle m'aima jusqu'à huit. Jamais enfant ne m'a tant frappé par la vivacité comme par la justesse de son esprit, et tant attaché par la droiture de son âme. Je ne l'avais plus

(i) La marquise de Gréquj raconte que, pendant sa dernière maladie, le maréchal de Richelieu protestait encore qM la présidente de Saint-Vincent n'itaii qu'une voleuse.

revue depuis cette époque, et, dans un billet qu'elle eut occasion de m'écrire ayant à peine dix-neuf ans^ elle me parlait de sa vieillesse. Je lui répondis par des vers qui ont trouvé place dans mon Pot pourri de Ville'<FAvray(l). Elle avait perdu sa mère, Mme de Galliffet, née Lévy, mariée en secondes noces à M. de Sarsfield, à laquelle je n'ai jamais pardonné d'avoir livré, par une très plate ambition, une enfant si chérie et si digne de l'être, au duc de Fronsac, le plus maussade des monstres.

Je ne pensais nullement à cette charmante Grancé (2), et ce fut par le plus grand hasard du monde que, le comte d'Aranda m'ayant prié à dîner à un voyage de Marly, je la distinguai au milieu de la nombreuse compagnie qu'il avait également invitée. Elle n'attendit pas que j'allasse à elle : elle courut à moi, me fit mettre à table auprès d'elle, et nous ne nous quittâmes plus. Je fus flatté, je l'avoue, du bon air que cela me donna. Ce fut bien autre chose à la sortie du dîner; elle me prit par le bras et me dit : « J'ai mille choses à apprendre de vous; il me faut d'abord toutes vos chansons; ma mère les savait par coeur ^ et vous viendrez^ s'il vous plaît^ me les chanter sur le gazon, » Ivre de joie, je sors avec elle, ne voyant qu'elle, ne pensant qu'à elle. Je ne m'aperçois pas que toute la Cour nous avait suivis; ce fut le bruit des applaudissements qui me réveilla. Que faire? Je sentis que j'allais être l'histoire du jour, et je me sauvai. Qu'est-elle devenue, cette charmante duchesse? Elle est, dit-on, en pays étranger avec son fils (3). Elle doit avoir une sœur de mère nommée Gabrielle de Sarsfield.

(i) Page 445 du Pot poui^i de Ville-d^Avray,

(2) La duchesse de Fronsac qui, en 1788, devint duchesse de Richelieu.

(3) Armand-Emmanuel-Sepiimaine du Plessis, duc de Richelieu, né à Paris en 1766, premier gentilhomme de la chambre de

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