‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 162 sur 307 · M. D'ESPRÉMESNIL · texte numérisé non relu

M. D'ESPRÉMESNIL

Notre malheureux monarque eut la douleur de voir le premier prince de son sang se joindre à la magistrature parlementaire, et protester contre l'autorité royale. On crut faire une niche à M. de Lamoignon en prétendant que, s'il eût compté les opinions, le Roi se serait encore trouvé le plus fort; mais on ne pouvait lui faire un crime de n'avoir voulu rien changer aux anciennes formes, et tout ce que cherchait le parti du duc d'Orléans était de faire naître une querelle, dont ses perfides conseils prévoyaient toutes les suites. Ce prince fut exilé (1), ainsi que les deux principaux chefs de sa coterie, M. Fréteau (2) et M. Sabatier. L'homme dont ils étaient les agents sans le savoir, M. Necker, vit avec plaisir, quelques mois après, les efforts dispendieux de M. d'Esprémesnil pour se procurer les preuves du projet, ou plutôt de la résolution prise par les deux ministres au sujet des Parlements. Une épreuve des édits, déjà imprimés, fut achetée chèrement, dévoila des secrets qu'ils avaient jugés impénétrables (3 mai 1788), et d'Esprémesnil, qui, dans toutes les assemblées de Chambre, si fréquentes dans les premiers mois de 1788, se rendit l'instigateur et l'organe de l'opiniâtre résistance qu'éprouvèrent les volontés ministérielles, d'Esprémesnil triompha lorsqu'il eut réussi à se faire arrêter (6 mai), avec l'un de ses confrères, sur l'arène oii il combattait. Je ne me rappelle plus le nom de l'autre prisonnier (3), compagnon de sa disgrâce. Pour lui, il est envoyé aux îles Sainte-Marguerite ; il part, se croit un héros et, partout où

(1) Le duc d'Orléans reçut l'ordre de se rendre à Yillers-Cotterets, et les conseillers Fréteau et Sabatier furent envoyés aux îles d'Hyères.

(2) Emmanuel-Marie-Michel-Ërnest Fréteau de Saint-Just, magistrat, né en 1745; député de la noblesse de Melun aux États généraux, deux fois président de l'Assemblée constituante, guillotiné le 14 juin 1794.

(3) Goislard de Monsabert, qui fut enfermé à Pierre-Encise.

il passe, a bien soin de montrer Héraclius au peuple qui rattend. Point de spectacles qu'il ne croie devoir honorer de sa présence , et où il ne provoque les applaudissements de la multitude; point d'auberges où il ne déclame contre le despotisme dont il est aujourd'hui la victime, mais dont il sera bientôt le vainqueur. Il servit alors trop bien M. Necker pour ne pas mériter toute sa faveur et la place la plus distinguée parmi les députés aux États.

Ce fut immédiatement après l'enregistrement de l'édit (19 janvier 1788) rendant le mariage aux non-catholiques, édit qui fut si aigrement attaqué par les uns et si vivement défendu par les autres, que s'élaborèrent dans le silence ces opérations relatives à la magistrature, et par lesquelles l'archevéque-ministre et le garde des sceaux semblèrent préparer le rappel de M. Necker et tous les maux qii'il devait faire à la France. Us imaginèrent non de belles choses , mais des choses très nouvelles et très singulières. Je n'entrerai dans quelques détails que sur l'ouvrage de mon ministre. Je voyais chez lui un ancien lieutenant général de Langres, du nom de Piépape, qu'il occupait beaucoup; je savais, d'un autre côté, que l'on y rencontrait très souvent l'avocat Target; mais je ne connaissais pas encore l'homme qui avait le plus de part à sa confiance et qui excitait la jalousie de tous les autres. Il m'avait donné le samedi pour venir travailler avec lui à Paris, et l'on avait placé dans son antichambre un tableau de ceux qui devaient avoir les entrées libres de son cabinet. Je remarquai avec surprise qu'en tête de cette liste, sur laquelle j'étais le cinquième ou le sixième, on avait placé le comte de Mirabeau (1), Tinsulteur réputé de

(1) Gabriel-Honoré de Riquetti , comte de Mirabeau, fils de Victor deRiquetti, marquis de Mirabeau, né à Bignon, près de Nemours, le 9 mars 1749, sous- lieutenant au régiment de Berrj-cavalerie, fut

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